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Dan van Severen:
un moine dans le monde
L'oeuvre de l'artiste flamand Dan van Severen (o1927) témoigne d'un dépouillement contemplatif, d'une intemporalité détachée, d'une simplicité complexe. Elle fuit toute ostentation dans l'apparence, toute fioriture, tout effet pictural. Elle se présente comme Charles Péguy l'a exprimé un jour dans un poème:
Tout le reste est souillure
Lorsque Van Severen découvrit ce poème, il se l'est littéralement approprié en lui donnant une réalité tangible sous forme de majuscules tracées sur un carton. Depuis lors, dans les ateliers successifs de l'artiste, il s'est toujours trouvé à proximité du processus de création. C'est un poème qui révèle le fond de sa pensée et de son art. On y retrouve la monumentalité humble et austère des églises et abbayes romanes. Dan van Severen s'est toujours senti très attiré par la force épurée qui émane de ces constructions. Il n'est pas étonnant qu'il ait réalisé, autrefois, des dessins des croisées de couvents cisterciens du midi de la France. Comme s'il avait voulu, en les dessinant, établir un contact plus étroit, en capter l'esprit dans son graphisme. Ou s'agissait-il de leurs proportions parfaites, comme il l'a lui-même formulé dans une interview de 1975: ‘Quand, en 1970, j'ai visité différentes abbayes cisterciennes du sud de la France, j'ai dessiné des croisées durant des heures. Mon but n'était pas de réaliser de beaux dessins. C'était plutôt une sorte de recherche des proportions que de telles fenêtres possèdent en elles. Une quête de l'essentiel, toujours nouvelle’.
Nous pourrions considérer Dan van Severen comme un moine séculier qui s'enferme dans la cellule de son oeuvre. Il n'a gardé que la croix, le cercle, le carré, le losange, les diagonales comme éléments de l'alphabet avec lequel il crée son univers. C'est un alphabet très singulier et cependant
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Dan van Severen, Sans titre, huile sur toile, 130 × 97, 1961-1962 (Photo ‘Richard Foncke Gallery’).
universel qui est, à son extrême limite, aussi insaisissable qu'inépuisable. Un alphabet réduit à l'essentiel, qui, à chaque fois, nous confronte au caractère méditatif de son langage pictural désincarné. Un alphabet exigeant parce qu'il est si radicalement plastique, libre de toute référence à la réalité extérieure à l'oeuvre d'art, libre aussi de toute histoire personnelle. Pour rapporter les termes de Van Severen: ‘Voici ce que je crois important: un artiste doit disparaître derrière son oeuvre. Il faut qu'une distance s'établisse’.
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Pas assez abstrait
Dan van Severen a vu le jour à Lokeren, une petite ville de province située entre Gand et Anvers. Après des études à l'Institut supérieur Saint-Luc de Gand et à l'Institut national supérieur
| | | | des Beaux-Arts d'Anvers, il se retrouva dans le milieu de l'avant-garde anversoise. Là, il fut l'un des membres fondateurs du groupe G58. ‘On ne peut pas qualifier G58 de tendance artistique bien définie. C'était simplement un groupe d'artistes plasticiens, s'occupant d'art moderne à Anvers. Un groupe d'amis. Cela créait une ambiance très dynamique et stimulante dans le domaine des arts plastiques. Anvers était alors un centre’, me disait Van Severen il y a quelques années. Une grande diversité régnait en effet quant au travail de membres du groupe tels que Paul van Hoeydonck, Vic Gentils, Guy vanden Branden, Bert de Leeuw, Jef Verheyen, Wybrand Ganzevoort, Walter Leblanc et autres. Leur art se reliait à des courants internationaux comme le nouveau réalisme, le ‘Mouvement Zéro’, l'abstraction géométrique, l'Optical Art.
Dan van Severen s'est frayé une voie très personnelle parmi toutes ces directions. Depuis le début, il a été singulièrement difficile de le situer dans une catégorie. Le critique d'art et homme de lettres Ivo Michiels écrivait, à l'occasion de sa première exposition personnelle à la galerie anversoise Aksent: ‘Van Severen dessine et peint ses formes de croix en variantes infinies, tantôt plus, tantôt moins abstraites, tantôt cachant un brasier ardent sous une composition tendue et avec des tonalités sombres qui estompent le feu couvant imperceptiblement, tantôt livrant l'émotion avec un peu plus d'exubérance. Effectivement: il y a du feu et il y a du contrôle, beaucoup de feu et beaucoup de contrôle. Il est difficile de comparer cette oeuvre à celle d'autres peintres - question d'orientation -, elle est déjà porteuse d'un accent fortement personnel’.
Aux propos de Michiels, on voit à quel point il était frappé par la place très à part prise par Van Severen dès ses débuts. Il était considéré par quelques critiques, en raison de son langage pictural géométrique, comme un adepte de l'art géométrique ou constructiviste. Je suis plutôt enclin à rejoindre un artiste abstrait-géométrique anversois qui m'a dit un jour: ‘Van Severen n'est pas assez abstrait pour être compté parmi les artistes abstraits-géométriques’. Dan van Severen, pas assez abstrait? Une telle affirmation donnerait le vertige à plus d'un. Peut-être voulait-il dire que, vue de loin, sa peinture avait plus de parenté avec Servaes et Permeke (peintres de l'École de Laethem) qu'avec Herbin et Vasarely.
Contrairement à nombre de ses contemporains, Van Severen a été mené par son attrait pour l'absolu, le mystique, l'ultime. Quand, après des années à Anvers, il déménagea pour Bruges en 1959 afin d'y occuper un poste d'enseignant, puis revint à Gand en 1972 en tant que professeur à l'Institut supérieur Saint-Luc, il s'isola encore plus dans son aspiration à l'essentiel et à la spiritualisation.
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Attendre, paisible et humble
On peut difficilement parler d'évolution à propos de Dan van Severen. Son oeuvre présente plutôt un processus de dématérialisation. A l'origine, son art a une base abstraite-expressionniste. C'est cependant un expressionnisme maîtrisé, abstrait, endigué, qui témoigne d'une implication distanciée. Des figures géométriques ou une structure de lignes grossièrement tracées donnent à l'oeuvre une forme à la fois claire et dense.
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Dan van Severen, Sans titre, encre sur toile à l'huile, 100 × 80, 1972 (Photo ‘Richard Foncke Gallery’).
Dès ses débuts, il s'est révélé être un tonaliste. Peu ou pas de couleur. Des bruns, des noirs, des gris, des blancs ternes associés au langage pictural élémentaire, assurent un climat spirituel. Peu à peu, il va sacrifier le trait de pinceau, encore quelque peu expressif, à la limpidité de la composition. Des formes géométriques sortent les unes des autres ou restent là, simples et statiques. La couche de peinture devient plus mince, plus délicate. La peinture à l'huile doit céder la place à la détrempe et, finalement, il opte pour l'encre de Chine. Crayon, plume, une mine de fusain, une tige de bambou avec quelques fibres viennent remplacer le pinceau: il devient ainsi le peintre qui ne peint plus au sens traditionnel du terme. Le peintre qui dessine et qui dans le contact spirituel-tactile avec l'outil et la matière, ne peut jamais dénier sa sensibilité picturale innée dans sa facture presque insaisissable ou absente. Ce qu'il déclare dans une interview de 1974 est caractéristique à cet égard: ‘Ce qui me passionne aussi, c'est la simplicité extrême des instruments: les pinceaux, simplement une tige de bambou fendue, avec quelques fibres, ce petit bloc d'encre sur lequel on frotte, la soucoupe pour recueillir l'encre, tout cela est réduit au plus
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Dan van Severen, Sans titre, fusain sur toile à l'huile, 140 × 100, 1988 (Photo ‘Richard Foncke Gallery’).
simple. Et c'est incroyable, les découvertes que l'on fait en réduisant, en réduisant l'ouvrage proprement dit à presque rien, en éliminant le superflu autant que possible (à la limite, on pourrait même imaginer de réussir à faire une peinture sans qu'il y ait besoin de matière, qui ne soit que pensée)’.
Dans la même interview, il parle d'une manière particulièrement instructive de sa méthode de travail d'alors. Une méthode qui a constitué la base de son oeuvre ultérieure. Je cite: ‘Maintenant je peux rester assis pendant des heures, sans rien faire, le regard fixé sur ces toiles en préparation. Être occupé à cela, ce n'est pas de l'ennui, au contraire, c'est être actif. Je peux passer des heures, un jour entier dans mon atelier, sans avoir dessiné ou peint, mais j'ai besoin de cet espace, de ces oeuvres, de cette atmosphère, et alors surviennent parfois des instants rares, qui deviennent de plus en plus rares, mais de plus en plus intenses: la disposition pour travailler’. Le travail considéré
| | | | comme une forme d'attente. Il cite volontiers les mots de Maître Eckhart: ‘Plus pénible encore que l'ardeur de l'exaltation est l'attente paisible et humble, quand on n'a pas prise sur ce qu'on doit faire, pas de référence, pas d'orientation, et qu'on attend en se demandant si cela se manifestera’.
Appelons cela la passion de Van Severen. Passion dans la double acception d'ardeur et de souffrance. Son ardeur, exprimée par des lignes sereines, aspire à une unité originelle, au Un avec le Rien et le Tout; sa souffrance pour l'exprimer, lentement, dans le tourment, sur la surface plane d'une toile ou d'une feuille de papier. Tout ceci confère à son art une dimension mystique. L'immatériel doit l'emporter sur la matière. Que l'artiste y parvienne ou non, il est important de le faire. La concentration doit finalement être vécue dans l'activité picturale. Qu'a écrit encore Eckhart? ‘Le but que l'on se fixe en définitive par son travail, c'est le travail que l'on fait’.
La toile vide, la feuille blanche, la croisée aveugle: il trouve dans leur contemplation une force inspiratrice. La croisée du châssis, de l'horizontale et de la verticale qui se rencontrent au centre. Le point où l'artiste disparaît dans l'oeuvre. L'artiste ne crée plus l'illusion de spatialité, seul compte pour lui l'espace de la surface plane. A l'intérieur apparaît l'équilibre que représente sa croix. Elle réunit les choses de ce monde et le spirituel. Dans sa simplicité absolue se cache la tension complexe de la vie. Pour le dire avec Dan van Severen: ‘Je vois la croix comme une opposition, comme le ciel et la terre chez les Chinois, ou le principe du masculin et du féminin, l'altitude et la profondeur, la gauche et la droite’. La croix donne aussi à son art une dimension religieuse. Religieuse mais, dans son optique, non confinée à une religion déterminée. L'art en tant qu'art est pour lui religieux par essence. Il voit et ressent la croix dans le vide provocant du blanc comme une présence impérieuse. C'est son origine - et son aboutissement.
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Contemporain intemporel
Lors d'une visite à la maison dans laquelle il travaillait et habitait à l'époque, je tombai, parmi les toiles, les gravures, les feuilles de papier des Indes au mur, sur une reproduction d'un détail de L'Agneau mystique de Van Eyck. Van Eyck comme pierre de touche, comme référence? Van Eyck comme contemporain à travers le temps? Van Severen ne veut pas faire marche arrière. Au contraire. C'est un artiste nettement contemporain. Il voit Van Eyck aussi bien dans et hors de son époque, de même que lui-même se situe dans et hors de son temps. Selon lui, l'art doit posséder un rayonnement intemporel sans pour autant renier son propre temps. Dans la justification de ses choix en matière de peinture pour la revue Openbaar Kunstbezit in Vlaanderen (Patrimoine artistique public en Flandre, 1976), il fait référence à un propos d'André Malraux selon lequel Van Eyck aurait été le plus grand des peintres abstraits. Il exprime son admiration contemporaine comme suit: ‘J'ai pris un certain nombre d'éléments de L'Agneau mystique qui m'ont toujours beaucoup captivé: l'Ève et, quand le panneau est fermé, une partie de l'intérieur où se situe l'Annonciation. Il s'agit de cette serviette blanche, de cet objet si banal (...). Ce qui me passionne dans les peintures, c'est l'emploi du blanc, la tache blanche dans la composition. Elle est souvent
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Dan van Severen, Sans titre, encre et crayon sur toile, collée sur carton, 60 × 50, 1995-1999 (Photo ‘Richard Foncke Gallery’).
le point d'appui, elle tient la composition en place. Ici, cette serviette est accrochée exactement à l'endroit où il faut. Un peintre abstrait y placerait un aplat de blanc’.
Dan van Severen ne regarde pas Van Eyck en traditionaliste nostalgique mais en artiste conscient des problèmes essentiels de la peinture. Son dialogue avec l'art de Van Eyck est un dialogue sur la force statique de la composition qui ne livre pas le secret de sa simplicité. A côté de Van Eyck, Mondrian, Malevitch et Cézanne l'ont toujours préoccupé. Surtout Cézanne; à son sujet il dit: ‘Ce qui est caractéristique de ses oeuvres tardives, c'est qu'il utilise la peinture à l'huile presque comme de l'aquarelle: tout en devient plus immatériel’. Ce sont des mots qui nous rapprochent de l'ascèse concrète non dogmatique de sa propre écriture.
Artiste moderne, Dan van Severen ne s'est jamais laissé détourner par les courants des modes. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'a prêté aucun intérêt aux productions de ses contemporains. Sa rencontre avec les peintures de Barnett Newman et Brice Marden fut une révélation pour lui, et certains aspects de l'Arte Povera, du Silent Art et du Minimal Art lui donnèrent le sentiment de ne pas prêcher dans le désert. Cependant, il trouvait aussi ces tendances souvent trop formelles.
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La serviette blanche, détail de l'‘Agneau mystique’ de Jan van Eyck.
Il voulait finalement ne pas écarter la dimension métaphysique. Son oeuvre est minimale, paisible, fondamentale au sens littéral et non pas dans l'acception qui a cours dans l'histoire de l'art. Elle est l'oeuvre d'un solitaire. Elle est introvertie mais pas intimiste. Elle rend permanent l'éphémère dans sa quête de l'impérissable, du parfait. Elle sonde en elle-même. Van Severen crée des icônes sans représentation, sans narration, sans religion. Les icônes du désir d'une insaisissable harmonie.
Roland Jooris
Directeur du ‘Roger Raveel Museum’ à Machelen-sur-Lys.
Adresse: Scheestraat 44, B-9270 Kalken.
Traduit du néerlandais par Marcel Harmignies. |
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