10. Franse brief aan prinses Elizabeth van Bohemen364
A LA PRINCESSE DE BOHEME
MADAME,
Ce seroit ignorer la grandeur de Vostre Altesse, et la petitesse de ma condition que d'attribüer à mon merite plustost, qu'à vostre pure grace, qu' il vous a plû m' honnorer dernierement d'une letter de vostre main, et de vous enquerir si gracieusement, et de ma santé et de mes occupations. Or quant à ma disposition, elle est (graces à Dieu) en un temperament assez bon et propre, pour recevoir l'honneur de vos commandemens: Mais les progrez de mes estudes ne sont pas si notables, que j'en puisse rendre conte à mon avantage. Au moins je n'ay pas opinion, qu' ils puissent meriter les esperances publiques, comme vostre faveur me veut persuader. Il est vray, que je fay grand estime des Docteurs Scholastiques, et que sans doute ils me pourroyent fournir de belles occasions pour exercer mon esprit, si je n'en estois divertie le plus souvent par des exercises plus necessaires. Je ne veux point nier, qu'ils s'esgarent quelques fois par des speculations vaines, dangereuses, voire blasphemes; ce qui les a fait encourir la censure de plusieurs gens doctes de nostre temps: neantmoins cela ne doit point prejudicier à la solidité, ny à l'excellence de leurs conceptions, qu'on a accoustumé d'admirer dans leurs ouvrages, lors qu'il est question ou d'esclaircir les secrets de Philosophie, ou de soustenir les plus hauts poincts de la Religion Chrestienne contre les Sceptiques profanes, et Athées. A peine sçauroit on discerner, s'ils ont esté plus ingenieux à forger des doutes, et des objections: ou plus adroits à les resoudre: s'ils ont esté plus hardis à entreprendre des matieres hautes et difficiles, ou plus heureux et capables de les demesler. De sorte, qu'à mon jugement, ils ont fort bien conjoint ensemble ces deux qualitez rarement sociables la subtilité et la realité. Et de fait ce n'est pas merveille qu'ils sont parvenus à si haut degré de perfection, d'autant qu'ils n'ont point mesprisé la succession de leurs predecesseurs, ny la possession de tous les siecles passez; et qu'il est aisé, selon la regle des Philosophes, aliorum inventis aliquid addere.Ce leur a esté assez de