Ulenspiegel se trouvait seul un matin au logis &, s'y ennuyant, taillait dans un soulier de son père pour en faire un petit navire. Il avait déjà planté le maître mât dans la semelle & troué l'empeigne pour y placer le beaupré, quand il vit à la demi-porte passer le buste d'un cavalier & la tête d'un cheval.
- Y a-t-il quelqu'un céans? demanda le cavalier.
- Il y a, répondit Ulenspiegel, un homme & demi & une tête de cheval.
- Comment? demanda le cavalier.
Ulenspiegel répondit:
- Parce que je vois ici un homme entier, qui est moi; la moitié d'un homme, c'est ton buste, & une tête de cheval, c'est celle de ta monture.
- Où sont tes père & mère? demanda l'homme.
Ulenspiegel répondit:
- Mon père est allé faire de mal en pis, & ma mère s'occupe à nous faire honte ou dommage.
- Explique-toi, dit le cavalier.
Ulenspiegel répondit:
- Mon père creuse à l'heure qu'il est plus profondément les trous de son champ, afin d'y faire tomber de mal en pis les chasseurs fouleurs de blé. Ma mère est allée emprunter de l'argent: si elle en rend trop peu, ce nous sera honte; si elle en rend trop, ce nous sera dommage.
L'homme lui demanda alors par où il devait aller.
- Là où sont les oies, répondit Ulenspiegel.
L'homme s'en fut & revint au moment où Ulenspiegel faisait du second soulier de Claes une galère à rameurs.
- Tu m'as trompé, dit-il; où les oies sont, il n'y a que boues & marais où elles pataugent.
Ulenspiegel répondit:
- Je ne t'ai point dit d'aller où les oies pataugent, mais où elles cheminent.
- Montre-moi du moins, dit l'homme, un chemin qui aille à Heyst.
- En Flandre, ce sont les piétons qui vont & non les chemins, répondit Ulenspiegel.