La légende d'Ulenspiegel


auteur: Charles de Coster


bron: Charles de Coster, La légende et les aventures héroiques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Librairie Internationale, Parijs 1869  


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XVI

Ulenspiegel se trouvait seul un matin au logis &, s'y ennuyant, taillait dans un soulier de son père pour en faire un petit navire. Il avait déjà planté le maître mât dans la semelle & troué l'empeigne pour y placer le beaupré, quand il vit à la demi-porte passer le buste d'un cavalier & la tête d'un cheval.

- Y a-t-il quelqu'un céans? demanda le cavalier.

- Il y a, répondit Ulenspiegel, un homme & demi & une tête de cheval.

- Comment? demanda le cavalier.

Ulenspiegel répondit:

- Parce que je vois ici un homme entier, qui est moi; la moitié d'un homme, c'est ton buste, & une tête de cheval, c'est celle de ta monture.

- Où sont tes père & mère? demanda l'homme.

Ulenspiegel répondit:

- Mon père est allé faire de mal en pis, & ma mère s'occupe à nous faire honte ou dommage.

- Explique-toi, dit le cavalier.

Ulenspiegel répondit:

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- Mon père creuse à l'heure qu'il est plus profondément les trous de son champ, afin d'y faire tomber de mal en pis les chasseurs fouleurs de blé. Ma mère est allée emprunter de l'argent: si elle en rend trop peu, ce nous sera honte; si elle en rend trop, ce nous sera dommage.

L'homme lui demanda alors par où il devait aller.

- Là où sont les oies, répondit Ulenspiegel.

L'homme s'en fut & revint au moment où Ulenspiegel faisait du second soulier de Claes une galère à rameurs.

- Tu m'as trompé, dit-il; où les oies sont, il n'y a que boues & marais où elles pataugent.

Ulenspiegel répondit:

- Je ne t'ai point dit d'aller où les oies pataugent, mais où elles cheminent.

- Montre-moi du moins, dit l'homme, un chemin qui aille à Heyst.

- En Flandre, ce sont les piétons qui vont & non les chemins, répondit Ulenspiegel.