La légende d'Ulenspiegel


auteur: Charles de Coster


bron: Charles de Coster, La légende et les aventures héroiques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Librairie Internationale, Parijs 1869  


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XXX

Philippe avait épousé Marie de Portugal, dont il ajouta les possessions à la couronne d'Espagne; il eut d'elle don Carlos, le fou cruel. Mais il n'aimait point sa femme!

La reine souffrait des suites de ses couches. Elle gardait le lit & avait près d'elle ses dames d'honneur, parmi lesquelles la duchesse d'Albe.

Philippe la laissait souvent seule pour aller voir brûler des hérétiques. Tous ceux & celles de la cour faisaient comme lui. De même aussi faisait la duchesse d'Albe, la noble garde-couches de la reine.

En ce temps-là, l'official prit un sculpteur flamand, catholique romain, pour ce qu'un moine lui ayant refusé le prix, convenu entre eux, d'une statue en bois de Notre-Dame, il avait frappé de son ciseau la statue au visage, en disant qu'il aimait mieux détruire son oeuvre, que de la donner à vil prix.

Il fut, par le moine, dénoncé comme iconoclaste, torturé sans pitié & condamné à être brûlé vif.

On lui avait, durant la torture, brûlé la plante des pieds, & il criait, en cheminant de la prison au bûcher & couvert du San-benito:

- Coupez les pieds! coupez les pieds!

Et Philippe entendait de loin ces cris, & il était aise, mais il ne riait point.

[p. t.o. 46]


illustratie
N'ôte jamais a homme ni bête sa liberté.’
Aug. Delatre. imp. Par.


[p. 47]

Les dames d'honneur de la reine Marie la quittèrent pour assister au brûlement & après elles la duchesse d'Albe qui, entendant crier le sculpteur flamand, voulut voir le spectacle & laissa la reine seule.

Philippe, ses hauts serviteurs, princes, comtes, écuyers & dames étant présents, le sculpteur fut attaché par une longue chaîne à une estache plantée au centre d'un cercle enflammé formé de bottes de paille & de fascines qui devaient le rôtir lentement, s'il voulait, se tenant au poteau, fuir le feu vif.

Et on le regardait curieusement essayant, nu qu'il était ou peu s'en fallait, de raidir sa force d'âme contre la chaleur du feu.

 

En même temps, la reine Marie eut soif sur son lit d'accouchée. Elle vit la moitié d 'un melon sur un plat. Se traînant hors de son lit, elle prit de ce melon & n'en laissa rien.

Puis, à cause du froid de la chair du melon, elle sua & frissonna, resta sur le plancher, sans pouvoir bouger.

- Ah! dit-elle, je me réchaufferais si quelqu'un pouvait me porter dans mon lit.

Elle entendit alors le pauvre sculpteur qui criait:

- Coupez les pieds!

- Ah! dit la reine Marie, est-ce un chien qui hurle à ma mort?

 

En ce moment, le sculpteur, ne voyant autour de lui que des faces d'ennemis espagnols, songea à Flandre, la terre des mâles, croisa les bras, &, traînant sa longue chaîne derrière lui, marcha vers la paille & les fascines enflammées & s'y mettant debout en croisant les bras:

- Voilà, dit-il, comment les Flamands meurent en face des bourreaux espagnols. Coupez les pieds, non à moi, mais à eux, afin qu'ils ne courent plus aux meurtres! Vive Flandre! Flandre pour l'éternité!

Et les dames l'applaudissant, criant grâce en voyant sa fière contenance.

Et il mourut.

 

La reine Marie tressaillait de tout son corps, elle pleura, ses dents claquèrent au froid de mort prochaine, & elle dit, raidissant bras & jambes:

- Mettez-moi dans mon lit, que j'aie chaud.

Et elle mourut.

 

Et ainsi, suivant la prédiction de Katheline, la bonne sorcière, Philippe semait partout mort, sang & larmes.