terug  begin  verderprepost
[p. 127]

LXVII

Ce dimanche-là, eut lieu à Bruges la procession du Saint-Sang. Claes dit à sa femme & à Nele de l'aller voir & que, peut-être, elles trouveraient Ulenspiegel en ville. Quant à lui, disait-il, il garderait la chaumine en attendant que le pèlerin y rentrât.

Les deux femmes partirent à deux; Claes, demeuré à Damme, s'assit sur le pas de sa porte & trouva la ville bien déserte. Il n'entendait rien sinon le son cristallin de quelque cloche villageoise, tandis que de Bruges lui arrivaient, par bouffées, la musique des carillons & un grand fracas de fauconneaux & de boîtes d'artifice tirées en l'honneur du Saint-Sang.

Claes, cherchant tout songeur Ulenspiegel sur les chemins, ne voyait rien, sinon le ciel clair & tout bleu sans nuages, quelques chiens couchés tirant la langue au soleil, des moineaux francs se baignant en pépiant dans la poussière, un chat qui les guettait, & la lumière entrant amie dans toutes les maisons & y faisant briller sur les dressoirs les chaudrons de cuivre & les hanaps d'étain.

Mais Claes était triste au milieu de cette joie, &, cherchant son fils, il tâchait de le voir derrière le brouillard gris des prairies, de l'entendre dans le joyeux bruissement des feuilles & le gai concert des oiseaux dans les arbres. Soudain il vit sur le chemin venant de Maldeghem un homme de haute stature & reconnut que ce n'était pas Ulenspiegel. Il le vit s'arrêter au bord d'un champ de carottes & manger de ces légumes avidement.

- Voilà un homme qui a grand'faim, dit Claes.

L'ayant perdu de vue un moment, il le vit reparaître au coin de la rue du Héron, & il reconnut le messager de Josse qui lui avait apporté les sept cents carolus d'or. Il alla à lui sur le chemin & dit:

- Entre chez moi.

L'homme répondit:

- Bénis ceux qui sont doux au voyageur errant.

Il y avait sur l'appui extérieur de la fenêtre de la chaumière du pain émietté que Soetkin réservait aux oiseaux des alentours. Ils y venaient

[p. 128]

l'hiver chercher leur nourriture. L'homme prit de ces miettes quelques-unes qu'il mangea.

- Tu as faim & soif, dit Claes.

L'homme répondit:

- Depuis huit jours que je fus détroussé par les larrons, je ne me nourris que de carottes dans les champs & des racines dans les bois.

- Donc, dit Claes, c'est l'heure de faire ripaille. Et voici, dit-il en ouvrant la huche, une pleine écuellée de pois, des oeufs, boudins, jambons, saucisson de Gand, waterzoey: hochepot de poisson. En bas dans la cave sommeille le vin de Louvain préparé à la façon de ceux de Bourgogne, rouge & clair comme rubis; il ne demande que le réveil des verres. Or ça, mettons un fagot au feu. Entends-tu les boudins chanter sur le gril? C'est chanson de bonne nourriture.

Claes les tournant & retournant dit à l'homme:

- N'as-tu pas vu mon fils Ulenspiegel?

- Non, répondit-il.

- Apportes-tu des nouvelles de Josse mon frère? dit Claes mettant sur la table les boudins grillés, une omelette au gras jambon, du fromage & de grands hanaps, le vin de Louvain rouge & clairet brillant dans les flacons.

L'homme répondit:

- Ton frère Josse est mort sur la roue, à Sippenaken, près d'Aix. Et ce pour avoir, étant hérétique, porté les armes contre l'empereur.

Claes fut comme affolé & il dit tremblant de tout son corps, car sa colère était grande:

- Méchants bourreaux! Josse! mon pauvre frère!

L'homme dit alors sans douceur:

- Nos joies & douleurs ne sont point de ce monde.

Et il se mit à manger. Puis il dit:

- J'assistai ton frère en sa prison, en me faisant passer pour un paysan de Nieswieler, son parent. Je viens ici parce qu'il m'a dit: ‘Si tu ne meurs point pour la foi comme moi, va près de mon frère Claes; mande-lui de vivre en la paix du Seigneur, pratiquant les oeuvres de miséricorde, élevant son fils en secret dans la loi du Christ. L'argent que je lui donnai fut pris sur le pauvre peuple ignorant, qu'il l'emploie à élever Thyl en la science de Dieu & de la parole.’

Ce qu'ayant dit, le messager donna à Claes le baiser de paix.

[p. 129]

Et Claes se lamentant disait:

- Mort sur la roue, mon pauvre frère!

Et il ne pouvait se ravoir de sa grande douleur. Toutefois, comme il vit que l'homme avait soif & tendait son verre, il lui versa du vin, mais il mangea & but sans plaisir.

Soetkin & Nele furent absentes pendant sept jours; durant ce temps le messager de Josse habita sous le toit de Claes.

Toutes les nuits ils entendaient Katheline hurlant dans la chaumine:

- Le feu, le feu! Creusez un trou: l'âme veut sortir!

Et Claes allait près d'elle, la calmait par douces paroles, puis rentrait en son logis.

Au bout de sept jours, l'homme partit & ne voulut recevoir de Claes que deux carolus pour se nourrir & s'héberger en chemin.

prepostterug  begin  verder