La légende d'Ulenspiegel


auteur: Charles de Coster


bron: Charles de Coster, La légende et les aventures héroiques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Librairie Internationale, Parijs 1869  


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LXXIII

Le lendemain, qui était la veille du supplice de Claes, la sentence fut connue de Nele, d'Ulenspiegel & de Soetkin.

Ils demandèrent aux juges de pouvoir entrer dans la prison, ce qui leur fut accordé, mais non pas à Nele.

Quand ils entrèrent, ils virent Claes attaché au mur avec une longue chaîne. Un petit feu de bois brûlait dans la cheminée, à cause de l'humidité. Car il est de par droit & loi, en Flandre, commandé d'être doux à ceux qui vont mourir, & de leur donner du pain, de la viande ou du fromage & du yin. Mais les avares geôliers contreviennent souvent à la loi, & il en est

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beaucoup qui mangent la plus grosse part & les meilleurs morceaux de la nourriture des pauvres prisonniers.

Claes embrassa en pleurant Ulenspiegel & Soetkin, mais il fut le premier qui eut les yeux secs, parce qu'il le voulait, étant homme & chef de famille.

Soetkin pleurait & Ulenspiegel disait:

- Je veux briser ces méchants fers.

Soetkin pleurait, disant:

- J'irai au roi Philippe, il fera grâce.

Claes répondit:

- Le roi hérite des biens des martyrs. Puis il ajouta: - Femme & fils aimés, je m'en vais aller tristement de ce monde & douloureusement. Si j'ai quelque appréhension de souffrance pour mon corps, je suis bien marri aussi, songeant que, moi n'étant plus, vous deviendrez tous deux pauvres & misérables, car le roi vous prendra votre bien.

Ulenspiegel répondit, parlant à voix basse:

- Nele sauva tout hier avec moi.

- J'en suis aise, repartit Claes; le dénonciateur ne rira pas sur ma dépouille.

- Qu'il meure plutôt, dit Soetkin, l'oeil haineux, sans pleurer.

Mais Claes, songeant aux carolus, dit:

- Tu fus subtil, Thylken mon mignon; elle n'aura donc point faim en son vieil âge, Soetkin ma veuve.

Et Claes l'embrassait, la serrant fort contre sa poitrine, & elle pleurait davantage, songeant que bientôt elle perdrait sa douce protection.

Claes regardait Ulenspiegel & disait:

- Fils, tu péchas souvent courant les grands chemins, ainsi que font les mauvais garçons; il ne faut plus le faire, mon enfant, ni laisser seule au logis la veuve affligée, car tu lui dois défense & protection, toi le mâle.

- Père, je le ferai, dit Ulenspiegel.

- O mon pauvre homme! disait Soetkin l'embrassant. Quel grand crime avons-nous commis? Nous vivions à deux paisiblement d'une honnête & petite vie, nous aimant bien, Seigneur Dieu, tu le sais. Nous nous levions tôt pour travailler, & le soir, en te rendant grâces, nous mangions le pain de la journée. Je veux aller au roi & le déchirer de mes ongles. Seigneur Dieu, nous ne fûmes point coupables!

Mais le geôlier entra & dit qu'il fallait partir.

Soetkin demanda de rester. Claes sentait son pauvre visage brûler le sien,

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& les larmes de Soetkin, tombant à flots, mouiller ses joues, & tout son pauvre corps frissonnant & tressaillant en ses bras. Il demanda qu'elle restât près de lui.

Le geôlier dit encore qu'il fallait partir & ôta Soetkin des bras de Claes.

Claes dit à Ulenspiegel:

- Veille sur elle.

Celui-ci répondit qu'il le ferait. Et Ulenspiegel & Soetkin s'en furent à deux, le fils soutenant la mère.