Sur les bûchers fumait la graisse des victimes. Ulenspiegel, songeant à Claes & à Soetkin, pleurait solitairement.
Il alla un soir trouver Katheline pour lui demander remède & vengeance.
Elle était seule avec Nele cousant près la lampe. Au bruit qu'il fit en entrant, Katheline leva pesamment la tête comme une femme réveillée d'un lourd sommeil.
Il lui dit:
- Les cendres de Claes battent sur ma poitrine, je veux sauver la terre de Flandre. Je le demandai au grand Dieu du ciel & de la terre, mais il ne me répondit point.
Katheline dit:
- Le grand Dieu ne te pouvait entendre; il fallait premièrement parler aux esprits du monde élémentaire, lesquels, étant des deux natures céleste & terrestre, reçoivent les plaintes des pauvres hommes, & les transmettent aux anges qui, après, les portent au trône.
- Aide-moi, dit-il, en mon dessein; je te payerai de sang s'il le faut.
Katheline répondit:
- Je t'aiderai, si une fille qui t'aime veut te prendre avec elle au sabbat des Esprits du Printemps qui sont les Pâques de la Séve.
- Je le prendrai, dit Nele.
Katheline versa dans un hanap de cristal une grisâtre mixture dont elle donna à boire à tous les deux; elle leur frotta de cette mixture les tempes, narines, paumes des mains & poignets, leur fit mangèr une pincée de poudre blanche, & leur dit de s'entre-regarder, afin que leurs âmes n'en fissent qu'une.
Ulenspiegel regarda Nele, & les doux yeux de la fillette allumèrent en lui un grand feu; puis, à cause de la mixture, il sentit comme un millier de crabes le pincer.
Alors ils se dévêtirent, & ils étaient beaux ainsi éclairés par la lampe, lui dans sa force fière, elle dans sa grâce mignonne; mais ils ne pouvaient se voir, car ils étaient déjà comme ensommeillés. Puis Katheline posa le cou
de Nele sur le bras d'Ulenspiegel, & prenant sa main la mit sur le coeur de la fillette.
Et ils demeurèrent ainsi nus & couchés l'un près de l'autre.
Il semblait à tous deux que leurs corps se touchant sussent de feu doux comme soleil du mois des roses.
Ils se levèrent, ainsi qu'ils le dirent plus tard, montèrent sur l'appui de la fenêtre, de là s'élancèrent dans le vide, & sentirent l'air les porter comme l'eau fait aux navires.
Puis ils n'aperçurent plus rien, ni de la terre où dormaient les pauvres hommes, ni du ciel où tantôt à leurs pieds roulaient les nuages. Et ils posèrent le pied sur Sirius, la froide étoile. Puis de là ils furent jetés sur le pôle.
Là ils virent, non sans crainte, un géant nu, le géant Hiver, au poil fauve, assis sur des glaçons & contre un mur de glace. Dans des flaques d'eau, des ours & des phoques se mouvaient, hurlant troupeau, autour de lui. D'une voix enrouée, il appelait la grêle, la neige, les froides ondées, les grises nuées, les brouillards roux & puants, & les vents, parmi lesquels souffle le plus sort, l'âpre septentrion. Et tous sévissaient à la fois en ce lieu funeste.
Souriant à ces désastres, le géant se couchait sur des fleurs par sa main fanées, sur des feuilles à son souffle séchées. Puis se penchant & grattant le sol de ses ongles, le mordant de ses dents, il y fouissait un trou pour y chercher le coeur de la terre, le dévorer, & aussi mettre le noir charbon où étaient les forêts ombreuses, la paille où était le blé, le sable au lieu de la terre féconde. Mais le coeur de la terre étant de feu, il n'osait le toucher & se reculait craintif.
Il trônait en roi, vidant sa coupe d'huile, au milieu de ses ours & de ses phoques, & des squelettes de tous ceux qu'il tua sur mer, sur terre & dans les chaumines des pauvres gens. Il écoutait, joyeux, mugir les ours, braire les phoques, cliqueter les os des squelettes d'hommes & d'animaux sous les pattes des vautours & des corbeaux y cherchant un dernier morceau de chair, & le bruit des glaçons poussés les uns contre les autres par l'eau morne.
Et la voix du géant était comme le mugissement des ouragans, le bruit des tempêtes hivernales & le vent huïant dans les cheminées.
- J'ai froid & peur, disait Ulenspiegel.
- Il ne peut rien contre les esprits, répondait Nele.
Soudain il se fit un grand mouvement parmi les phoques, qui rentrèrent en hâte dans l'eau, les ours, qui, couchant l'oreille de peur, mugirent lamentablement, & les corbeaux qui, croassant d'angoisse, se perdirent dans les nuées.
Et voici que Nele & Ulenspiegel entendirent les coups sourds d'un bélier sur le mur de glace servant d'appui au géant Hiver. Et le mur se fendait & oscillait sur ses fondements.
Mais le géant Hiver n'entendait rien, & il hurlait & aboyait joyeusement, remplissait & vidait sa coupe d'huile, & il cherchait le coeur de la terre pour le glacer & n'osait le prendre.
Cependant les coups résonnaient plus fort & le mur se fendait davantage, & la pluie de glaçons volant en éclats ne cessait de tomber autour de lui.
Et les ours mugissaient sans cesse lamentablement, & les phoques se plaignaient dans les eaux mornes.
Le mur croula, il fit jour dans le ciel: un homme en descendit, nu & beau, s'appuyant d'une main sur une hache d'or. Et cet homme était Lucifer, le roi Printemps.
Quand le géant le vit, il jeta loin sa coupe d'huile, & le pria de ne le point tuer.
Et au souffle tiède de l'haleine du roi Printemps, le géant Hiver perdit toute force. Le roi prit alors des chaînes de diamants, l'en lia & l'attacha au pôle.
Puis s'arrêtant, il cria, mais tendrement & amoureusement. Et du ciel descendit une femme blonde, nue & belle. Se plaçant près du roi, elle lui dit:
- Tu es mon vainqueur, homme fort.
Il répondit:
- Si tu as faim, mange; si tu as soif, bois; si tu as peur, mets-toi près de moi: je suis ton mâle.
- Je n'ai, dit-elle, faim ni soif que de toi.
Le roi cria encore sept fois terriblement. Et il y eut un grand fracas de tonnerre & d'éclairs, & derrière lui se forma un dais de soleils & d'étoiles. Et ils s'assirent sur des trônes.
Alors le roi & la femme, sans que leur noble visage bougeât & sans qu'ils fissent un geste contraire à leur force & à leur calme majesté, crièrent.
Il y eut à ces cris un onduleux mouvement dans la terre, la pierre dure & les glaçons. Et Nele & Ulenspiegel entendirent un bruit pareil à celui que
feraient de gigantesques oiseaux voulant casser à coups de bec l'écale d'oeufs énormes.
Et dans ce grand mouvement du sol qui montait & descendait, pareil aux vagues de la mer, étaient des formes comme celles de l'oeuf.
Soudain de partout sortirent des arbres enchevêtrant leurs branches sèches, tandis que leurs troncs se mouvaient vacillants comme des hommes ivres. Puis ils s'écartèrent, laissant entre eux un vaste espace vide. Du sol agité sortirent les génies de la terre; du fond de la forêt, les esprits des bois; de la mer voisine, les génies de l'eau.
Ulenspiegel & Nele virent là les nains gardiens des trésors, bossus, pattus, velus, laids & grimaçants, princes des pierres, hommes des bois vivant comme des arbres, & portant, en façon de bouche & d'estomac, un bouquet de racines au bas de la face, pour sucer ainsi leur nourriture du sein de la terre; les empereurs des mines, qui ne savent point parler, n'ont ni coeur ni entrailles, & se meuvent comme des automates brillants. Là étaient des nains de chair & d'os, ayant queues de lézard, têtes de crapaud, coiffés d'une lanterne, qui sautent la nuit sur les épaules du piéton ivre ou du voyageur peureux, en descendent &, agitant leur lanterne, mènent dans les mares ou dans des trous, croyant, les pauvres hères, que cette lanterne est la chandelle brûlant en leur logis.
Là étaient aussi les filles-fleurs, fleurs de force & de santé féminine, nues & point rougissantes, fières de leur beauté, n'ayant pour tout manteau que leurs chevelures.
Leurs yeux brillaient humides comme la nacre dans l'eau; la chair de leurs corps était ferme, blanche & dorée par la lumière; de leurs bouches rouges entr'ouvertes sortait une haleine plus embaumante que jasmin.
Ce sont elles qui errent le soir, dans les parcs & jardins, ou bien au fond des bois, dans les sentiers ombreux, amoureuses & cherchant quelque âme d'homme pour en jouir. Sitôt que passent devant elles un jeune gars & une fillette, elles essayent de tuer la fillette, mais, ne le pouvant, soufflent à la mignonne, encore résistante, désirs d'amour afin qu'elle se livre à l'amant; car alors la fille-fleur a la moitié des baisers.
Ulenspiegel & Nele virent aussi descendre des hauts cieux les esprits protecteurs des étoiles, les génies des vents, de la brise & de la pluie, jeunes hommes ailés qui fécondent la terre.
Puis à tous les points du ciel parurent les oiseaux des âmes, les mignonnes hirondelles. Quand elles furent venues, la lumière parut plus vive. Filles-

Camille Van Camp del et sculps J Bouwens imp. Brux
LES
FILLES-FLEURS
fleurs, princes des pierres, empereurs des mines, hommes des bois, esprits de l'eau, du feu & de la terre crièrent ensemble: ‘Lumière! sève! gloire au roi Printemps!’
Quoique le bruit de leur unanime clameur fût plus puissant que celui de la mer furieuse, de la foudre tonnant & de l'autan déchaîné, il sonna comme grave musique aux oreilles de Nele & d'Ulenspiegel, lesquels, immobiles & muets, se tenaient recroquevillés derrière le tronc rugueux d'un chêne.
Mais ils eurent plus peur encore quand les esprits, par milliers, prirent place sur des siéges qui étaient d'énormes araignées, des crapauds à trompes d'éléphant, des serpents entrelacés, des crocodiles debout sur la queue & tenant un groupe d'esprits dans la gueule, des serpents qui portaient plus de trente nains & naines assis à califourchon sur leur corps ondoyant, & bien cent mille insectes plus grands que des Goliaths, armés d'épées, de lances, de faux dentelées, de fourches à sept fourchons, de toutes autres sortes d'horribles engins meurtriers. Ils s'entre-battaient avec grand vacarme, le fort mangeant le faible, s'en engraissant & montrant ainsi que Mort est faite de Vie & que Vie est faite de Mort.
Et il sortait de toute cette foule d'esprit grouillante, serrée, confuse, un bruit pareil à celui d'un sourd tonnerre & de cent métiers de tisserands, foulons, serruriers travaillant ensemble.
Soudain parurent les esprits de la séve, courts, trapus, ayant les reins larges comme le grand tonneau d'Heidelberg, des cuisses grosses comme des muids de vin, & des muscles si étrangements forts & puissants que l'on eût dit que leurs corps fussent faits d'oeufs grands & petits joints les uns aux autres & couverts d'une peau rouge, grasse, luisante comme leur barbe rare & leur rousse chevelure; & ils portaient d'immenses hanaps remplis d'une liqueur étrange.
Quand les esprits les virent venir, il y eut parmi eux un grand trémoussement de joie; les arbres, les plantes s'agitèrent, & la terre se crevassa pour boire.
Et les esprits de la séve versèrent le vin: tout, aussitôt, bourgeonna, verdoya, fleurit; le gazon fut plein d'infectes susurrants, & le ciel rempli d'oiseaux & de papillons; les esprits versaient toujours, & ceux d'en bas reçurent le vin comme ils purent: les filles-fleurs ouvrant la bouche ou sautant sur leurs roux échansons, & les baisant pour avoir davantage; d'aucuns, joignant les mains en signe de prière; d'autres qui, béats, laissaient sur eux
pleuvoir; mais tous avides ou altérés, volant, debout, courant ou immobiles, cherchant à avoir le vin, & plus vivants à chaque goutte qu'ils en pouvaient recevoir. Et il n'y avait point là de vieillards, mais, laids ou beaux, tous étaient pleins de verte force & de vive jeunesse.
Et ils riaient, criaient, chantaient en se poursuivant sur les arbres comme des écureuils, dans l'air comme des oiseaux, chaque mâle cherchant sa femelle & faisant sous le ciel de Dieu l'oeuvre sainte de nature.
Et les esprits de la séve apportèrent au roi & à la reine la grande coupe pleine de leur vin. Et le roi & la reine burent & s'embrassèrent.
Puis le roi, tenant la reine enlacée, jeta sur les arbres, les fleurs & les esprits, le fond de sa coupe & s'écria:
- Gloire à la Vie! gloire à l'Air libre! gloire à la Force!
Et tous s'écrièrent:
- Gloire à Nature! gloire à la Force!
Et Ulenspiegel prít Nele dans ses bras. Étant ainsi enlacés, une danse commença; danse tournoyante comme les feuilles que rassemble une trombe, où tout était en branle, arbres, plantes, insectes, papillons, ciel & terre, roi & reine, filles-fleurs, empereurs des mines, esprits des eaux, nains bossus, princes des pierres, hommes des bois, porte-lanternes, esprits protecteurs des étoiles, & les cent mille horrifiques insectes entremêlant leurs lances, leurs faux dentelées, leurs sourches à sept fourchons, danse vertigineuse, roulant dans l'espace qu'elle remplissait, danse à laquelle prenaient part le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, le vent, les nuées.
Et le chêne auquel Nele & Ulenspiegel s'étaient accrochés roulait dans le tourbillon, & Ulenspiegel disait à Nele:
- Mignonne, nous allons mourir.
Un esprit les entendit & vit qu'ils étaient mortels:
- Des hommes, cria-t-il, des hommes en ce lieu!
Et il les arracha de l'arbre & les jeta dans la foule.
Et Ulenspiegel & Nele tombèrent mollement sur le dos des esprits, lesquels se les renvoyaient les uns aux autres, disant:
- Salut aux hommes! bienvenus les vers de terre! Qui veut du garçonnet & de la sillette? Il nous viennent faire visite, les chétifs!
Et Ulenspiegel & Nele volaient de l'un à l'autre criant:
- Grâce!
Mais les esprits ne les entendaient point, & tous deux voltigeaient, les
jambes en l'air, la tête en bas, tournoyant comme des plumes au vent d'hiver, pendant que les esprits disaient:
- Gloire aux hommelets & aux femmelettes, qu'ils dansent comme nous!
Les filles-fleurs, voulant séparer Nele d'Ulenspiegel, la frappaient & l'eussent tuée, si le roi Printemps, d'un geste arrêtant la danse, n'eût crié:
- Qu'on amène devant moi ces deux poux!
Et ils furent séparés l'un de l'autre; & chaque fille-fleur disait en essayant d'arracher Ulenspiegel à ses rivales:
- Thyl, ne voudrais-tu mourir pour moi?
- Je le ferai tantôt, répondait Ulenspiegel.
Et les nains esprits des bois qui portaient Nele disaient:
- Que n'es-tu âme comme nous, que nous te puissions prendre!
Nele répondait:
- Ayez patience.
Ils arrivèrent ainsi devant le trône du roi; & ils tremblèrent fort en voyant là sa hache d'or & sa couronne de fer.
Et il leur dit:
- Qu'êtes-vous venus faire ici, chétifs?
Ils ne répondirent point.
- Je te connais, bourgeon de sorcière, ajouta le roi, & toi aussi rejeton de charbonnier; mais en étant venus à force de sortiléges à pénétrer en ce laboratoire de nature, pourquoi avez-vous maintenant le bec clos comme chapons empissrés de mie?
Nele tremblait en regardant le diable terrible; mais Ulenspiegel, reprenant sa virile assurance, répondit:
- Les cendres de Claes battent sur mon coeur. Altesse divine, la mort va fauchant par la terre de Flandre, au nom du pape, les plus forts hommes, les femmes les plus mignonnes; ses priviléges sont brisés, ses chartes anéanties, la famine la ronge, ses tisserands & drapiers l'abandonnent pour aller chez l'étranger chercher le libre travail. Elle mourra tantôt si on ne lui vient en aide. Altesses, je ne suis qu'un pauvre petit bonhommet venu au monde comme un chacun, ayant vécu comme je le pouvais, imparfait, borné, ignorant, pas vertueux, point chaste ni digne d'aucune grâce humaine ni divine. Mais Soetkin mourut des suites de la torture & de son chagrin, mais Claes brûla dans un terrible feu, & je voulus les venger, & le fis une fois; je voulus aussi voir plus heureux ce pauvre sol où sont semés ses os, & je demandai à Dieu la mort des persécuteurs, mais il ne m'écouta point.
De plaintes las, je vous évoquai par la puissance du charme de Katheline, & nous venons, moi & ma tremblante compagne, à vos pieds, demander, Altesses divines, de sauver cette pauvre terre.
L'empereur & sa compagne répondirent ensemble:
Et tous les esprits de chanter ensemble:
- Mais, dit Ulenspiegel, Altesses & vous, messieurs les esprits, je n'entends rien à votre langage. Vous vous gaussez de moi, sans doute.
Mais, sans l'écouter, ceux-ci dirent:
Et cela, avec un si grand ensemble & une si effrayante force de sonorité, que la terre trembla & que les cieux frémirent. Et les oiseaux sifflant, les hiboux bubulant, les moineaux pépiant de peur, les orfraies se plaignant,
voletaient éperdus. Et les animaux de la terre, lions, serpents, ours, cerfs, chevreuils, loups, chiens & chats mugissaient, sifflaient, bramaient, hurlaient, aboyaient & miaulaient terriblement.
Et les esprits chantaient:
Et les coqs chantèrent, & tous les esprits s'évanouirent, sauf un méchant empereur des mines qui, prenant Ulenspiegel & Nele chacun par un bras, les lança dans le vide, sans douceur.
Ils se trouvèrent couchés l'un près de l'autre, comme pour dormir, & ils frissonnèrent au vent froid du matin.
Et Ulenspiegel vit le corps mignon de Nele tout doré à cause du soleil qui se levait.