Bruges et Anvers! La ville mystique et la ville sensuelle. A elles deux, elles expliquent l'âme flamande. L'une produit la peinture où la ferveur se fait visible; l'autre, celle où la volupté s'étale. Toutes deux sont puissantes. Leur richesse semble soutenir leur art. Elle est fondée sur les échanges et sur le travail.
Les ducs de Bourgogne sont les maîtres de Bruges; les Espagnols - surtout sous Albert et Isabelle - sont
les protecteurs d'Anvers. Les uns et les autres se sont signalés d'abord par la tyrannie et la cruauté. Pourtant peu à peu leurs fureurs s'endiguèrent. Il y eut une accalmie si pas une paix.
Sous Philippe le Bon et même sous Charles le Téméraire, Bruges fut un lieu de splendeur et de fête. Sous Albert et Isabelle, Anvers devint un séjour de culture. Une imprimerie magnifique - l'imprimerie Plantin - y dispersa les livres de science et de théologie. Au seizième siècle pourtant, la religion s'était déjà dépouillée de son ardeur profonde. Les papes païens de Rome l'avaient comme vidée de sa force ascétique. Elle était devenue tout extérieure et toute pompeuse.
Il y avait encore de la croyance, il
n'y avait plus d'exaltation. Les églises en style baroque - chez nous, ce style fut appelé le style jésuite - ressemblaient à des palais abondamment ornés. Les dieux et les déesses de l'Olympe y tenaient leurs assemblées. Ils s'y transformaient en saintes, en anges, en martyrs.
L'ensablement du port de mer de Bruges fit affluer du Zwyn vers l'Escaut tout le négoce du Nord et du Sud de l'Europe. ‘En 1503, dit M.A.-J. Wauters, les Portugais et puis les Espagnols y envoient les produits de leurs nouvelles colonies; les Anglais les suivent.’ En 1516, on y compte déjà plus de mille comptoirs étrangers. Anvers devient la ville de l'Europe centrale, commune à toutes les nations. Il y a souvent sur son fleuve jusqu'à dix
mille cinq cents vaisseaux, chargés de marchandises de tous les pays; le mouvement d'entrée et de sortie du port s'élève presque chaque jour à cinq cents bâtiments, Des navires avant d'y pénétrer doivent parfois attendre deux ou trois semaines.
Par terre, le trafic n'est pas moindre. Plus de deux mille chariots arrivent chaque semaine d'Allemagne, de France et de Lorraine. Aussi l'ambassadeur de la Cité des lagunes, débarquant en 1551 sur les bords de l'Escaut, s'écrie-t-il en étudiant Anvers: ‘Venise est dépassée!’
La ville compte 120.000 habitants. Presque chaque rue a son théâtre. Le plus ancien journal publié en Belgique et peut-être dans l'Europe entière y paraît. Il se nomme la Courante.
Avant Anvers, Bruges fut la reine des eaux flamandes, son port ouvre ses bras de pierre à la marine marchande du monde entier. Lisbonne, Gênes, Venise lui envoient leurs vaisseaux clairs et bariolés. Hambourg, Brême, Lubeck, Amsterdam, Londres dressent leurs mâts jaunes, et carguent leurs voiles brunes dans ses canaux. Par jour, cent navires font leur entrée dans Bruges. Elle fait partie de la Hanse. Mille comptoirs s'y sont établis. Au greffe du tribunal, on trouve des protocoles de notaires rédigés en huit ou dix langues différentes.
Bien qu'aucun des grands maîtres qui illustrent son école ne soit né dans ses murs, elle réunit tous leurs noms dans sa gloire. Van Eyck naquit probablement à Maeseyck, Memling ar-
riva d'Allemagne, Van der Weyden vit le jour à Tournai, Hugo Van der Goes à Gand, Tierry Bouts à Haarlem, qu'importe! Ils expriment tous la civilisation opulente et religieuse de Bruges.
La cour bourguignonne tient du moyen âge et annonce la Renaissance. Elle est encore imprégnée de foi, mais déjà la sensualité s'y étale sous les derniers ducs.
La raison en est fort simple. Les artistes étant l'élite d'une nation subissent toujours le grand courant de la civilisation générale. Toutes les idées directrices leur sont connues. Ils se meuvent dans une même atmosphère de vérités et d'erreurs. Même les hommes de génie la respirent, avant de s'en libérer les poumons, et de créer une atmosphère autre ou nouvelle.
Le mysticisme et le sensualisme flamand, que Bruges et Anvers incarnèrent, furent également affirmés par les deux plus grands génies que la Flandre ait produits: Van Eyck et Rubens. Qu'il me soit permis de citer les deux poèmes, que dans Toute la Flandre, je consacre à l'oeuvre magnifique, mais diverse, de ces maîtres. Voici les strophes dédiées aux Van Eyck:
Les strophes dédiées à Rubens me semblent par leur emportement et leur couleur contraster avec le rythme pro-
cessionnel, le recueillement du poème ci-dessus. Les voici:
Bruges, Anvers; Van Eyck, Rubens; le mysticisme et la sensualité ont au cours de mes jours formé et développé mon être. Je sens en moi tantôt dormir tantôt s'éveiller cette double force et c'est elle qui influença et ma vie et mon art.
Le village où je naquis dressait sa tour au bord de l'Escaut et l'été, pendant les jours clairs et beaux, j'y montai mainte fois. Jean Til, le vieux sonneur, m'y menait voir et le nid des hiboux et le nid des chouettes. A l'étage qui donne les abat-sons nous mettions nos mains en auvent sur nos yeux et nous parvenions à distinguer, là-bas, au milieu des maisons de la grande ville, près du port plein de mâts, les clochers de Notre-Dame et de Saint-Paul. Parfois, j'allais prendre le bateau à Ta-
mise: on longeait les opulentes rives du fleuve, on côtoyait Rupelmonde, Hemixhem, Burgt et l'on débarquait à Anvers, avec l'air et l'odeur de l'Escaut dans ses vêtements. Alors, traversant les rues, les places et les ruelles, je sentais la vie ardente, prodigieuse et fourmillante entrer en moi. Les bassins étaient grouillants de débardeurs. Les auberges et les cabarets se remplissaient de buveurs. Des femmes parées et des nègres étaient attablés aux terrasses. Plus loin, dans les rues chaudes, les matelots déployaient une gaieté lourde et chantante. Bras dessus, bras dessous, ils ballaient d'un trottoir à l'autre. Des refrains en langue inconnue sortaient de leurs bouches. L'atmosphère était comme saturée de plaisir. Quand les lanternes s'allumaient,
la violence de travail s'atténuait, mais la violence de la joie s'affirmait plus que jamais. Les portes des maisons closes s'ouvraient toutes larges; un luxe bariolé et barbare se déployait dans les salons pleins de miroirs et de draperies. On voyait des singes s'accroupir sur les tables et des perroquets se percher sur l'épaule de ‘ces dames’; des fontaines répandaient des parfums dans les corridors. Les lustres étincelaient. La volupté s'y achetait à chaque coin de rue. On l'entendait crier et chanter d'étage en étage.
A cette débauche de couleurs, à cette exubérance, j'oserais même dire à cette volupté partout répandue, le culte catholique semblait participer à son tour. Ce n'était qu'à Anvers qu'on osât installer sur des autels les somptueuses
madones, les madeleines ardentes, les martyres magnifiques dont les corps admirables et dévoilés tentaient plus qu'ils n'exaltaient. Aux grandes fêtes, sous la voûte de la cathédrale, l'encens, les cierges braséant, les chasubles or et argent, les fleurs, les chants, l'orgue, toute la liturgie s'adressaient bien plus aux sens qu'à l'esprit. Au calvaire de l'église Saint-Paul, des femmes venaient se blesser volontairement les seins pour obéir à on ne savait quelle étrange coutume pieuse. Cela s'était fait de tout temps. Le sang coulait des poitrines hardiment découvertes. Une douleur d'une volupté indicible se mêlait à la piété.
Ces quelques remarques suffisent à faire comprendre combien la vie de la grande métropole belge enseignait non
pas l'ascétisme mais aiguisait le désir. Le peuple d'Anvers se distinguait de celui des autres villes, ses voisines par son large abandon à l'instinct; le peuple de Bruges, tout au contraire, se surveillait et s'éduquait dans la soli tude, le recueillement et le silence.
Ce ne fut qu'à l'âge de seize ans que je fis connaissance avec la cité de Memling. Je m'y arrêtai une première fois, en allant faire un séjour à Ostende. Je fus étonné. Je ne pus comprendre qu'une autre ville flamande fût aussi différente de celle que je connaissais. Les rues étaient froides, peu visitées. La Grand'Place avec l'immense beffroi était vide. Elle ne m'enseignait pas l'héroïsme: elle ne me disait que la déréliction.
Quand je revins plus tard faire un
séjour à Bruges, je pénétrai plus avant dans le coeur de la ville. Ce coeur fervent mais mélancolique, je le surpris dans les églises où des vieilles en noir priaient devant les autels, éclairées obliquement par un brasier de cierges. Le béguinage me séduisit. J'y passai de longues heures, me promenant sur la pelouse, entre les rangées d'arbres. Les pieuses amantes du surnaturel et du mystère que j'y côtoyai à chaque pas m'insinuèrent leur dévotion lente et régulière d'abord dans les yeux et bientôt dans l'âme. A l'heure où le soir tombait et où sonnait, de clocher en clocher, l'angélus, une vie insoupçonnée me fut peu à peu révélée et jamais je ne quittai moins qu'alors, le livre de prières qu'une de mes tantes m'avait donné à ma première
communion. La chapelle du Saint-Sang fut le lieu favori de mes oraisons. De grandes dames solennelles s'y venaient agenouiller. Le séjour était sombre comme une crypte. Seul un vitrail placé dans l'ombre y déployait une gloire obscure et flamboyante. Aux jours de cérémonie, en mai, quand la procession parcourait les rues de la ville, on y exposait la châsse célèbre. Un diamant noir, offert par Marie de Bourgogne, s'y mêlait à l'or et à l'argent. Souvent je songeai que cette pierre à la fois ténébreuse et brillante était bien le symbole de la mysticité de Bruges. Autour de la ville, comme des astres mineurs autour d'une étoile dominante, d'autres villes se rangeaient. C'étaient Nieuport, Dixmude, Furnes. Elles semblaient être
la réduction de Bruges, mais avec un charme aussi pénétrant qu'elle. Leur silence était comme plus doux encore et leur vie dont toute vivacité était bannie, séduisait les âmes tranquilles plus profondément encore. Un poète, un prêtre, Guido Gezelle, a reflété dans ses vers toute cette dévotion west-flamande.
Demeurerez-vous, après l'actuelle tourmente, telles que vous fûtes, villes de Belgique où les instincts, les sentiments et les idées d'un peuple se sont rassemblés en faisceaux? Maintiendrez-vous intactes vos caractéristiques précieuses? Et toi, Bruges, et toi, Anvers, serez-vous le double pôle vers où s'aimanteront toujours la mysticité et la sensualité d'un groupe humain?
L'organisation allemande est écraseuse. Elle broie tout ce qui est particulier et privilégié. Quoique conçue et fixée par une aristocratie, elle est plus niveleuse que n'importe quelle organisation démocratique. Elle a horreur de ce qui dérange son système et son mécanisme. Obéir d'abord. Tout ce qui est spontané et individuel doit céder le pas à ce qui est général et commun. Les peuples comme les citoyens n'ont pas le droit d'être dissemblables. Il faut une discipline, une règle, un code. C'est l'Allemagne qui les impose. Il n'y aura qu'une langue: la langue allemande; il n'y aura qu'une beauté: la beauté allemande; il n'y aura qu'une pensée: la pensée allemande; il n'y aura qu'une âme: 'âme allemande.
Vous qui rêvâtes d'une âme européenne, voici votre rêve faussé et déjoué. L'Allemagne cherche à confisquer à son profit ce qui fut le plus bel idéal historique qu'on pût imaginer.