|
|
|
| |
| | | |
Bob van Reeth:
l'architecture comme un style de vie ou un style de vie de l'architecture
Ce n'est pas seulement dans l'architecture flamande que Bob van Reeth (o1943) occupe une place particulière. En effet, c'est à l'échelle internationale que son approche opiniâtre du métier prend toute sa signification. Bob van Reeth ne se laisse jamais prendre au dépourvu, ni par l'architecture elle-même, ni par l'écriture qu'il en donne. Si le client qui ‘s'embarque’ avec lui ne sait jamais à l'avance à quoi ressemblera le résultat final, il sait en revanche que son projet bénéficiera de toute l'attention possible et qu'il sera mené à bien avec originalité. De toutes façons, le ‘Van Reeth’ réalisé sera avant tout une construction intelligente.
Bob van Reeth croit aux commandes concrètes car c'est de celles-ci que son architecture tire sa subsistance. Mieux que personne, il sait que la commande, même si elle n'est pas tout, n'en reste pas moins le cordon ombilical grâce auquel un projet indépendant peut exister. L'architecture a un style de vie qui lui est propre, mais elle demeure aussi et surtout le style de vie de l'homoaedificans et -habitans. Elle fait partie intégrante de ce discours culturel commun qui doit continuellement se réaffirmer dans un travail concret, lequel ne peut se résumer à la simple application de règles, ni de principes, ni même de convictions puisqu'il est lui-même une aventure créative génératrice d'idées. Ce respect et cette liberté à l'égard d'un programme, forment la signature de l'oeuvre de Bob van Reeth.
Bob van Reeth (qui systématiquement orthographie son nom ‘bOb’) entre dans la carrière en 1965, alors qu'il est encore étudiant au St.-Lucasinstituut de Bruxelles, avec la transformation de la devanture d'une bijouterie de la Paardenmarkt (place du Marché aux chevaux) à Anvers. C'est sur cette même place qu'il habite, depuis quelques années, une grande maison de maître. Ainsi les constantes et les évolutions dans son oeuvre apparaissent clairement si on compare ces deux réalisations que sépare une période de vingt ans. L'ouvrage de jeunesse a quelque chose de brutaliste dans son utilisation des volumes massifs, du béton ‘brut de coffrage’, et dans sa mise en opposition radicale des matériaux: ce ‘brutalisme’ ne semble cependant pas avoir d'autre but que la recherche d'un raffinement, sans que celui-ci sacrifie la force vitale de l'expérience. Les volumes en béton contrastent vivement avec les vitrines transparentes et sans contours; ils ont la forme de cristaux que l'empreinte du coffrage, étudiée avec soin, accentue encore. L'application de mesures surprenantes représente peut-être l'aspect le plus frappant et le plus intrigant de cette architecture car elle révèle la rupture de la forme avec la routine. Et il en est de même de l'humour. Ainsi, le bouton de la porte fait office de pendule, mais il est aussi intégré dans le mesurage. Il a comme fonction d'empêcher tout malentendu du rapport de cet objet esthétique par essence avec l'expérience de la vie concrète. Ce sens de l'humour qu'on rencontre si rarement en architecture fait réellement partie de l'attitude de distanciation du créateur qui jamais ne jure que par une seule et unique solution mais sait justement qu'il
oeuvre à la réalisation d'une seule des multiples possibilités données. Chaque ouvrage renvoie à l'autre. La maison propre de la Paardenmarkt compte vingt ans de moins. Le raffinement y est toujours présent mais plus réfléchi; il en va de même pour le dynamisme de base qui, quant à lui, apparaît comme plus pondéré. Ainsi, la façade d'origine a été profondément transformée mais avec beaucoup de discrétion. Le canevas primitif a été redessiné suivant une mesure propre. L'adjonction d'une loggia complète la métamorphose de l'ancien ouvrage. L'introduction de l'élément de l'antique de la colonne avec
| | | |

Bob van Reeth, maison Botte, Malines.
toute sa corporalité fait basculer cette façade fermée en indiquant sans ambages l'intérieur du bâtiment où il est clair que se déroule l'événement réel dans toute sa complexité.
C'est une carrière tumultueuse qui se déroule entre ces deux oeuvres. Dans la deuxième moitié des années 60 et au début des années 70, Van Reeth étonne tout le monde avec ses constructions. Tant en ce qui concerne l'aménagement - ainsi par exemple celui de la première maison propre dans le petit béguinage de Malines -, qu'en ce qui concerne la construction neuve dans par exemple la maison Botte, sise elle aussi à Malines, Van Reeth arrache l'architecture à toute discussion stylistique pour la mettre en prise directe avec la vie de tous les jours, non pas en faisant d'elle un instrument domestique mais au contraire en en faisant un défi. Son travail règle définitivement leur compte à toutes les images figées de l'habitat. Dès lors, habiter devient une aventure, une exploration d'une terra incognita située autour de soi et en soi. L'inspiration se trouve dans ce qu'il est convenu d'appeler ‘la construction spontanée’, celle que Bob van Reeth découvre, non pas dans les façades égales et harmonieuses de la rue, mais dans les appentis anarchiques et peu présentables des arrièrecours. Une telle approche s'effectue de manière aussi libératrice que répugnante. L'architecture, dès cet instant, n'est plus approchée en tant que représentation d'un lieu commun, mais comme l'expression directe d'une fonction vitale et sociale, cadrant avec la mentalité d'une époque dans laquelle l'imagination veut se hisser au pouvoir. Ce sur quoi il ne fallait pas se méprendre finit justement par être mal interprété: l'architecture de Bob van Reeth ne tarda pas à devenir une formule. A cette époque, personne ne soupçonnait que, derrière cette brillante improvisation apparemment si
désinvolte, se cachait une maîtrise aussi rigoureuse que responsable. Aucune place n'était laissée aux fioritures et aux fadaises, seule comptait la discipline du professionnel grâce à laquelle, l'architecture, au-delà de son rôle formel, tend à se réaliser en tant que construction d'un monde. Ainsi, au moment
| | | |

Bob van Reeth, ‘Onze Lieve Vrouwe-College’ (Collège Notre-Dame), Anvers.
même où le ‘style van Reeth’ culminait, bOb avait déjà une longueur d'avance dans l'exploration d'une architecture adaptée à son temps. La structure et la forme deviennent l'aspect qui, de plus en plus, focalise l'attention. On en arrive à ce que l'architecte appelle ‘bâtir des ruines’: ce qui survit à l'expérience et se prête à une continuelle réinterprétation. Une réalisation, en particulier, témoigne de cette transition; en effet, dans les nouveaux bâtiments du Onze Lieve Vrouwe-College (Collège Notre-Dame), boulevard Rubens à Anvers, dont les premiers plans datent de 1973, une aile plus récente abritant des salles de cours, devait être remplacée, ceci au sein d'un complexe alliant classicisme et église néogothique! Là où dans les projets antérieurs la fragmentation mettait l'unité de structure à l'épreuve, prévaut désormais la clarté du volume, les différences étant toutefois poussées à l'extrême à l'intérieur de ce cadre. L'oeuvre ancienne n'est cependant pas désavouée; elle est rendue plus profonde et enrichie tandis que les tensions entre les dimensions architecturales opposées se trouvent, quant à elles, encore plus accentuées. On assiste à la naissance de façades ayant leur rythme et leurs lignes propres, et dont le calme pourrait être qualifié de classique mais dans lesquelles subsiste pourtant le fil directeur de l'organisme constructif et architectural. A l'intérieur, derrière ces façades, se prolongent, bien plus
que dans l'oeuvre antérieure, inventivité constructive et vivacité ludique. Conventionnalisme et conformisme y rivalisent avec vivacité et spontanéité de sorte que le calme apporté à l'ensemble, n'est pas
| | | |

Bob van Reeth, pavillon de la ‘Zuiderterras’ (Terrasse méridionale) sur les ‘Scheldekaaien’ (quais de l'Escaut), Anvers.
un calme mort. Cette construction, au même titre que les premières oeuvres, ne peut être replacée dans une tendance. En effet, elle n'est pas insensible à ce qui se passe dans le monde et pas seulement dans celui de l'architecture, mais y existe en tant que contribution personnelle. Cette évolution qui trouve son origine au Onze Lieve Vrouwe-College, Bob van Reeth va la poursuivre. Pour lui, il s'agit toujours d'aménager et de maîtriser le hasard, sans que pour autant cette maîtrise devienne la plus importante ou que sa domination devienne absolue. Ses plans ont, de moins en moins, pour point de départ des structures répétitives ou associatives mais tendent au contraire vers le caractère fermé des figures géométriques, de construction symétrique, et bâties autour d'un axe central. Cette géométrie ne se fait pourtant jamais pure; elle demeure une géométrie de l'expérience. C'est cette ambiguïté vitale qui, tout autant que les différents stades d'évolution de l'ensemble de sa carrière, caractérise désormais les oeuvres de Bob van Reeth. Elle rend l'oeuvre passionnante mais aussi impénétrable aux interprétations simplistes.
Après une période difficile durant laquelle les projets, les uns après les autres, et pour diverses raisons, ne purent aboutir, l'oeuvre de Bob van Reeth connaît, au début des années 80, une nouvelle vague de succès avec la maison Van Roosmalen et le pavillon de la Zuiderterras (Terrasse méridionale) sur les Scheldekaaien (quais de l'Escaut) à Anvers. De même qu'à l'époque de ses travaux des années 60 Van Reeth se retrouve immédiatement le point de mire de toutes les préoccupations. Son travail a le retentissement d'une nouvelle profession de foi. Du fait de son caractère d'objet isolé, la Zuiderterras illustre sûrement l'aspect le plus caractéristique de cette approche de l'architecture, celui auquel, bien souvent, on attache le moins d'importance. En effet, cette architecture apparaît comme débarrassée de toutes ses pesanteurs, comme une chose
| | | | légère, mobile et attirante, dont la dynamique, comme dans une chorégraphie, est retenue par la géométrie des figures.
Plusieurs autres projets ont été réalisés. Il s'agit d'ouvrages importants, construits au coeur de la ville, Groenplaats (place Verte) et Lombaardvest (place Lombard), dans le cadre d'‘Anvers: Capitale de l'Europe en 1993’. La Groenplaats a été réaménagée au-dessus d'un immense parking et sur les terrains de la Lombaardvest, inoccupés depuis des décennies, on a vu construire, à un rythme soutenu, parkings, bureaux, commerces et habitations. Comme ce fut le cas avec le Onze Lieve Vrouwe-College, Bob van Reeth a choisi, pour cette parcelle urbaine, une architecture discrète, presque anonyme, qui peut s'intégrer au tissu urbain. Cependant, cela aurait bien été le diable si Van Reeth, ce sacré artiste, n'était pas venu rôder dans les parages pour, même ici, permettre à cette architecture malgré sa banalité, d'adresser encore un clin d'oeil à la vie.
GEERT BEKAERT
Professeur honoraire à la ‘Technische Universiteit Eindhoven’ et à la ‘Katholieke Universiteit Leuven’.
Adresse: Koepoortbrug 4, B-2000 Antwerpen.
Traduit du néerlandais par Christophe Deprés. |
|
|