La légende d'Ulenspiegel


auteur: Charles de Coster


bron: Charles de Coster, La légende et les aventures héroiques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Librairie Internationale, Parijs 1869  


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XXII

L'empereur, étant revenu de guerre, demanda pourquoi son fils Philippe ne l'était point venu saluer.

L'archevêque-gouverneur de l'infant répondit qu'il ne l'avait pas voulu, car il n'aimait, disait-il, que livres & solitude.

L'empereur s'enquit où il se tenait en ce moment.

Le gouverneur répondit qu'il le fallait chercher partout où il faisait noir. Ils le firent.

Ayant traversé bon nombre de salles, ils vinrent finalement à une espèce de réduit, sans pavement, & éclairé par une lucarne. Là, ils virent enfoncé dans le sol un poteau auquel était attachée par la taille une guenon toute petite & mignonne, envoyée des Indes à Son Altesse pour la réjouir par ses jeunes ébattements. Au bas du poteau fumaient des fagots rouges encore, & il y avait dans le réduit une mauvaise odeur de poil brûlé.

La bestiole avait tant souffert en mourant dans ce feu que son petit corps semblait être, non pas celui d'un animal ayant eu vie, mais un fragment de racine rugueuse & tordue, et sa bouche était ouverte comme pour crier la mort, se voyait de l'écume sanglante, & l'eau de ses larmes mouillait sa face.

- Qui a fait ceci? demanda l'empereur.

Le gouverneur n'osa répondre, & tous deux demeurèrent sans parler, tristes & colères.

Soudain, en ce silence, fut entendu un faible bruit de toux qui venait d'un coin à l'ombre derrière eux. Sa Majesté, se retournant, y aperçut l'infant Philippe, tout de noir vêtu & suçant un citron.

[p. t.o. 32]


illustratie
Plaintive biestelette que fais-tu là si tard?
Imp. Delâtre, Paris. Louis Artan. del, et aqua-forti sculps.


[p. 33]

- Don Philippe, dit-il, viens me saluer.

L'infant, sans bouger, le regarda de ses yeux craintiss où il n'y avait point d'amour.

- Est-ce toi, demanda l'empereur, qui as brûlé à ce feu cette bestiole?

L'infant baissa la tête.

Mais l'empereur:

- Si tu fus assez cruel pour le faire, sois assez vaillant pour l'avouer.

L'infant ne répondit point.

Sa Majesté lui arracha des mains le citron, qu'il jeta à terre, & allait battre son fils pissant de peur, quand l'archevêque l'arrêtant lui dit à l'oreille:

- Son Altesse sera un jour grande brûleuse d'hérétiques.

L'empereur sourit, & tous deux sortirent laissant l'infant seul avec sa guenon.

Mais il en était d'autres qui n'étaient point des guenons & mouraient dans les flammes.