La légende d'Ulenspiegel


auteur: Charles de Coster


bron: Charles de Coster, La légende et les aventures héroiques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Librairie Internationale, Parijs 1869  


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XXVII

Quand Ulenspiegel revint de Dudzeele il vit à l'entrée de la ville Nele adossée à une barrière. Elle égrenait une grappe de raisin noir. Croquant un à un les grains du fruit, elle en était sans doute rafraîchie et délectée, mais n'en laissait paraître nul plaisir. Elle semblait, au contraire, fâchée & arrachait les grains de la grappe colériquement. Elle était si dolente & avait un visage si marri, triste & doux, qu'Ulenspiegel fut saisi d'amoureuse pitié, &, s'avançant derrière elle, lui donna un baiser sur la nuque.

Mais elle, en retour, lui bailla un grand soufflet.

- Je n'y vois pas plus clair, repartit Ulenspiegel.

Elle pleurait à sanglots.

- Nele, dit-il, va-t'en maintenant placer les fontaines à l'entrée des villages?

- Va-t'en! dit-elle.

- Mais je ne puis m'en aller, si tu pleures comme cela, mignonne.

[p. 42]

- Je ne suis pas mignonne, dit Nele, & je ne pleure pas!

- Non, tu ne pleures pas, mais il sort cependant de l'eau de tes yeux.

- Veux-tu t'en aller? dit-elle.

- Non, dit-il.

Cependant elle tenait son tablier de ses petites mains tremblantes, & elle en tirait l'étoffe par saccades & des larmes coulaient dessus, le mouillant.

- Nele, demanda Ulenspiegel, fera-t-il beau tantôt?

Et il la regardait souriant bien amoureusement.

- Pourquoi me demandes-tu cela? dit-elle.

- Parce que, quand il fait beau, il ne pleure pas, répondit Ulenspiegel.

- Va-t'en, dit-elle, près de ta belle dame à la robe de brocard; tu l'as fait assez rire, celle-là.

Ulenspiegel alors chanta:

 
Quand je vois pleurer m'amie
 
Mon coeur est déchiré.
 
C'est miel quand elle rit,
 
Perle quand elle pleure.
 
Moi, je l'aime à toute heure.
 
Et je nous paie à boire
 
Du bon vin de Louvain.
 
Et je nous paie à boire
 
Quand Nele sourira.

- Vilain homme, dit-elle, tu te gausses encore de moi.

- Nele, dit Ulenspiegel, je suis homme mais point vilain, car notre noble famille, famille échevinale, porte de trois pintes d'argent sur fond de bruinbier. Nele, est-il vrai qu'au pays de Flandre quand on sème des baisers, on récolte des soufflets?

- Je ne veux point te parler, dit-elle.

- Alors pourquoi ouvres-tu la bouche pour me le dire?

- Je suis fâchée, dit-elle.

Ulenspiegel lui bailla bien légèrement un coup de poing dans le dos & dit:

- Baisez vilaine, elle vous poindra; poignez vilaine elle vous oindra. Oins-moi donc, mignonne, puisque je t'ai poignée.

Nele se retourna. Il ouvrit les bras, elle s'y jeta pleurante encore & dit:

- Tu n'iras plus là-bas, n'est-ce pas, Thyl?

[p. 43]

Mais il ne répondit point, empêché qu'il était à serrer ses pauvres doigts tremblants & à essuyer, de ses lèvres, les larmes chaudes tombant des yeux de Nele comme les larges gouttes d'une pluie d'orage.