La légende d'Ulenspiegel


auteur: Charles de Coster


bron: Charles de Coster, La légende et les aventures héroiques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Librairie Internationale, Parijs 1869  


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DBNL vignet

[p. 117]

LX

Dans l'entre-temps, Ulenspiegel califourchonnait sur le dos de Jef, à travers les terres & marais du duc de Lunebourg. Les Flamands nomment ce duc Water-Sigrorke, à cause qu'il fait toujours humide chez lui.

Jef obéissait à Ulenspiegel comme un chien, buvait de la bruinbier, dansait mieux qu'un Hongrois maître ès arts de souplesses, faisait le mort & se couchait sur le dos au moindre signe.

Ulenspiegel savait que le duc de Lunebourg, marri & fâché de ce qu'Ulenspiegel s'était gaussé de lui, à Darmstadt, en la présence du landgrave de Hesse, lui avait interdit l'entrée de ses terres sous peine de la hart. Soudain il vit venir Son Altesse Ducale en personne, & comme il savait qu'elle était violente, il fut pris de peur. Parlant à son âne:

- Jef, dit-il, voici Monseigneur de Lunebourg qui vient. J'ai au cou une grande démangeaison de corde; mais que ce ne soit pas le bourreau qui me gratte. Jef, je veux bien être gratté, mais non pendu. Songe que nous sommes frères en misère & longues oreilles; songe aussi quel bon ami tu perdrais me perdant.

Et Ulenspiegel s'essuyait les yeux, & Jef commençait à braire.

Continuant son propos:

- Nous vivons ensemble joyeusement, lui dit Ulenspiegel, ou tristement, suivant l'occurrence; t'en souviens-tu, Jef? - L'âne continuait de braire, car il avait faim. - Et tu ne pourras jamais m'oublier, disait son maître, car quelle amitié est forte sinon celle qui rit des mêmes joies & pleure des mêmes peines! Jef, il faut te mettre sur le dos.

Le doux âne obéit & fut vu par le duc les quatre sabots en l'air. Ulenspiegel s'assit prestement sur son ventre. Le duc vint à lui:

- Que fais-tu là? dit-il. Ignores-tu que, par mon dernier placard, je t'ai défendu, sous peine de la corde, de mettre ton pied poudreux en mes pays?

Ulenspiegel répondit:

- Gracieux seigneur, prenez-moi en pitié!

Puis montrant son âne:

[p. 118]

- Vous savez bien, dit-il, que, par droit & loi, celui-là est toujours libre qui demeure entre ses quatre pieux.

Le duc répondit:

- Sors de mes pays, sinon tu mourras.

- Monseigneur, répondit Ulenspiegel, j'en sortirais si vite monté sur un florin ou deux!

- Vaurien, dit le duc, vas-tu, non content de ta désobéissance, me demander encore de l'argent?

- Il le faut bien, monseigneur, puisque je ne peux pas vous le prendre.

Le duc lui donna un florin.

Puis Ulenspiegel dit, parlant à son âne:

- Jef, lève-toi & salue monseigneur.

L'âne se leva & se remit à braire. Puis tous deux s'en furent.