La légende d'Ulenspiegel


auteur: Charles de Coster


bron: Charles de Coster, La légende et les aventures héroiques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Librairie Internationale, Parijs 1869  


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LXXXII

Chaque fois qu'il en avait besoin pour payer chez Katheline leur dépense commune, Ulenspiegel allait la nuit lever la pierre du trou creusé près du puits & prenait un carolus.

Un soir, les trois femmes étaient à filer; Ulenspiegel sculptait áu couteau une boîte que lui avait recommandée le bailli & dans laquelle il gravait habilement une belle chasse, avec une meute de chiens de Hainaut, de molosses de Candie, qui sont bêtes très-féroces, de chiens de Brabant marchant par paires & nommés les mangeurs d'oreilles, & d'autres chiens tors, retors, mopses, trapus & lévriers.

Katheline étant présente, Nele demanda à Soetkin si elle avait bien caché son trésor. La veuve lui répondit sans méfiance qu'il ne pouvait être mieux qu'à côté du mur du puits.

Vers la mi-nuit qui était de jeudi, Soetkin fut éveillée par Bibulus Schouffius, qui aboya très-aigrement, mais non longtemps. Jugeant que c'était quelque fausse alerte, elle se rendormit.

Le vendredi matin, au petit jour, Soetkin & Ulenspiegel, s'étant levés, ne virent point, comme de coutume, Katheline dans la cuisine, ni le feu allumé, ni le lait bouillant sur le feu. Ils en furent ébahis & regardèrent si de hasard elle ne serait point dans le clos. Ils l'y virent, nonobstant qu'il bruinât, échevelée, en son linge, mouillée & transie, mais n'osant entrer.

Ulenspiegel allant à elle, lui dit:

- Que fais-tu là, presque nue, quand il pleut?

- Ah! dit-elle, oui, oui, grand prodige!

Et elle montra le chien égorgé & tout roide.

Ulenspiegel songea aussitôt au trésor; il y courut. Le trou en était vide & la terre au loin semée.

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Sautant sur Katheline & la frappant:

- Où sont les carolus? dit-il.

- Oui, oui, grand prodige! répondait Katheline.

Nele, défendant sa mère, criait:

- Grâce & pitié, Ulenspiegel.

Il cessa de frapper! Soetkin se montra alors & demanda ce qu'il y avait.

Ulenspiegel lui montra le chien égorgé & le trou vide.

Soetkin blêmit & dit:

- Vous me frappez durement, Seigneur Dieu. Mes pauvres pieds!

Et elle disait cela à cause de la douleur qu'elle y avait & de la torture inutilement soufferte pour les carolus d'or. Nele, voyant Soetkin si douce, se désespérait & pleurait; Katheline, agitant un morceau de parchemin, disait:

- Oui, grand prodige. Cette nuit il est venu, bon & beau. Il n'avait plus sur son visage ce blême éclat qui me causait tant de peur. Il me parlait avec une grande tendresse. J'étais ravie, mon coeur se fondait. Il me dit: ‘Je suis riche maintenant & t'apporterai mille florins d'or, bientôt. - Oui, dis-je, j'en suis aise pour toi plus que pour moi, Hanske, mon mignon. - Mais n'as-tu point céans, demanda-t-il, quelque autre personne que tu aimes & que je puisse enrichir? - Non, répondis-je, ceux qui sont ici n'ont nul besoin de toi. - Tu es fière, dit-il; Soetkin & Ulenspiegel sont donc riches? - Ils vivent sans le secours du prochain, répondis-je. - Malgré la confiscation? dit-il. - Ce à quoi je répondis que vous aviez plutôt souffert la torture que de laisser prendre votre bien. - Je ne l'ignorais point, dit-il.’ Et il commença, ricassant coîment & bassement, à se gausser du bailli & des échevins, pour ce qu'ils n'avaient rien su vous faire avouer. Je riais alors pareillement. ‘Ils n'eussent point été si niais, dit-il, que de cacher leur trésor en leur maison.’ Je riais. ‘Ni dans la cave céans. Nenni, disais-je. - Ni dans le clos?’ Je ne répondis point. ‘Ah! dit-il, ce serait grande imprudence. - Petite, disais-je, car l'eau ni son mur ne parleront.’ Et lui de continuer de rire.

Cette nuit il partit plus tôt que de coutume, après m'avoir donné une poudre avec laquelle, disait-il, j'irais au plus beau des sabbats. Je le reconduisis, en mon linge, jusqu'à la porte du clos, & j'étais tout ensommeillée. J'allai, comme il l'avait dit, au sabbat, & n'en revins qu'à l'aube, où je me trouvai ici, & vis le chien égorgé & le trou vide. C'est là un coup bien pesant pour moi, qui l'aimai si tendrement & lui donnai mon âme. Mais vous aurez

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tout ce que j'ai, & je ferai oeuvre de mes pieds & de mes mains pour vous faire vivre.

- Je suis le blé sous la meule; Dieu & un diable larron me frappent à la fois, dit Soetkin.

- Larron, n'en parlez point ainsi, repartit Katheline; il est diable, diable. Et pour preuve, je vais vous montrer le parchemin qu'il laissa dans la cour; il y est écrit: ‘N'oublie jamais de me servir. Dans trois fois deux semaines & cinq jours, je te rendrai le double du trésor. N'aie nul doute, sinon tu mourras.’ Et il tiendra parole, j'en suis sûre.

- Pauvre affolée! dit Soetkin.

Et ce fut son dernier reproche.