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Arles
21 februari 1888 - 8 mei 1889
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Mon cher Theo,
(21/2 '88).
Durant le voyage j'ai pour le moins autant pensé à toi, qu'au nouveau pays que je voyais.
Seulement je me dis que plus tard tu viendras peut-être toi-même souvent ici. Il me semble presque impossible de pouvoir travailler à Paris, à moins que l'on n'ait une retraite pour se refaire, et pour reprendre son calme et son aplomb. Sans cela on serait fatalement abruti.
Maintenant je te dirai que pour commencer il y a partout au moins 60 centimètres de neige de tombée, et il en tombe toujours.
Arles ne me semble pas plus grand que Breda ou Mons.
Avant d'arriver à Tarascon j'ai remarqué un magnifique paysage d'immenses rochers jaunes, étrangement enchevêtrées des formes les plus imposantes.
Dans les petits vallons de ces rochers étaient alignés de petits arbres ronds au feuillage d'un vert olive ou vert gris, qui pourraîent bien être des citronniers.
Mais ici à Arles le pays paraît plat. J'ai aperçu de magnifiques terrains rouges plantés de vignes, avec des fonds de montagnes du plus fin lilas. Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches contre un ciel aussi lumineux que la neige, étaient bien comme les paysages d'hiver qu'ont fait les Japonnais.
Voici mon adresse:
Restaurant Carrel,
30 Rue Cavalerie, Arles.
(Département Bouches du Rhône).
Je n'ai encore fait qu'un petit tour dans la ville, étant plus ou moins esquinté hier soir.
J'écrirai bientôt - un antiquaire où j'entrais hier dans la même rue ici, me disait connaître un Monticelli. Avec une bonne poignée à toi et aux copains,
t.à.t. Vincent.
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Mon cher Theo,
Merci de ta bonne lettre ainsi que du billet de 50 francs.
Je ne trouve pas jusqu'à présent la vie ici aussi avantageuse que j'eusse pu l'espérer, seulement j'ai trois études de faites, ce qu'à Paris de ces jours-ci probablement je n'aurais pas su faire.
J'étais content de ce que les nouvelles de la Hollande étaient assez satisfaisantes. Pour ce qui est de Reid,*) je serais peu étonné de ce qu'(à tort pourtant) il prit de mauvaise part que je l'aie devancé dans le midi. Dire de notre part que nous n'aurions jamais eu avantage à le connaître serait relativement injuste, puisque: 1o. il nous a fait cadeau d'un très beau tableau (lequel tableau soit dit entre paranthèse, on avait l'intention d'acquérir), 2o. Reid a fait monter les Monticelli de valeur et puisqu'on en possède 5, il en résulte pour nous que ces tableaux ont haussé en tant que valeur, 3o. il a été de bonne et agréable compagnie dans les premiers mois.
Maintenant de notre côté on a voulu le faire participer à une affaire plus importante que celle des Monticelli, et il a fait semblant de n'y pas comprendre grand'chose.
Il me semble que pour avoir davantage encore le droit de rester maîtres de notre terrain en tant que quant aux impressionistes, pour qu'il n'y puisse avoir de doute concernant notre bonne foi à l'égard de Reid, on pourrait le laisser agir sans intervenir comme bon lui semblera pour les Monticelli de Marseille. Insistant sur ceci que les peintres décédés ne nous intéressent qu'indirectement au point de vue argent.
Et si tu es d'accord en ceci, à la rigueur tu peux de ma part aussi lui dire que s'il a l'intention de venir à Marseille pour y acheter des Monticelli, il n'a rien à craindre de notre part, mais qu'on a le droit de lui demander ses intentions à cet égard, vu qu'on l'a devancé sur ce territoire.
Pour les impressionistes - il me semblerait juste que ce soit par ton intermédiaire si non par toi directement qu'ils soient introduits en Angleterre. Et si Reid prenait les devants, on aurait le droit de le considérer comme ayant agi envers nous de mauvaise foi, à plus forte raison depuis qu'on lui aurait laissé libre pour les Monticelli de Marseille.
Tu rendrais sûrement service à notre ami Koning en le laissant
| | | | rester avec toi; sa visite chez Rivet*), doit lui avoir prouvé, que ce n'est pas nous qui l'ayons mal conseillé.
En cas que tu voudrais le prendre, il me semble que ce serait un débrouillage pour lui, seulement il faudrait clairement s'expliquer avec le père, de façon que tu n'aies pas de responsabilités indirectes même. Si tu vois Bernard, dis lui alors que jusqu'à présent j'ai à payer plus cher qu'à Pont-Aven, mais qu'ici je crois qu'en restant en garni avec les bourgeois il doit y avoir des économies à faire, ce que je cherche et dès que j'aurai vérifié je lui écrirai ce qui me paraîtra la moyenne des dépenses.
Il me semble par moments que mon sang veuille bien plus ou moins se remettre à circuler, cela n'ayant pas été le cas dans les derniers temps à Paris, je n'en pouvais véritablement plus.
Il faut que je prenne mes couleurs et mes toiles soit chez un épicier, soit chez un libraire, qui n'ont pas tout ce qui serait désirable. Il faudra bien que j'aille à Marseille pour voir comment l'état de ces choses serait par là, j'avais espéré trouver du beau bleu etc., et en somme je n'en désespère pas, vu qu'à Marseille on doit pouvoir acheter les matières brutes de première main.
Et je voudrais pouvoir faire des bleus comme Ziem, qui ne bougent pas tant que les autres, enfin nous verrons.
Ne t'embêtes pas, et donne une poignée de main aux copains pour moi,
t.à.t. Vincent.
Les études que j'ai sont: une vieille femme Arlésienne, un paysage avec de la neige, une vue d'un bout de trottoir avec la boutique d'un charcutier. Les femmes sont bien belles ici, c'est pas une blague, par contraire le musée d'Arles est atroce et une blague, et digne d'être à Tarascon. Il y a aussi un musée d'antiquités, vraies celles-là.
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Mon cher Theo,
Veux-tu lire la lettre que j'ai écrite à M. Tersteeg, et veux-tu la lui envoyer avec une lettre de toi, si tu jugeras que la manoeuvre soit juste? Voici, j'ai pensé moi qu'il fallait faire un effort de ce côté parce que nous tiendrons Reid par van Wisselingh, et van Wisselingh par Tersteeg. Et c'est ce que tu expliqueras à Tersteeg toi-même. Je ne veux pas, moi étant nourri par toi, toi-même
| | | | tirant tes propres revenues de la maison Boussod Valladon & Co., faire des choses contre la maison. Au contraire je ne demande pas mieux, que ce que la chose que tu as commencée dans le magasin du boulevard, dure et prenne de l'importance.
Mais il te faut du soutien d'autres employés de la maison. Si Tersteeg refuse de s'en mêler, il nous reste comme agents anglais, Reid et Wisselingh. Tu sais que v.W. a marié la fille du marchand de tableaux à Glasgow, concurrent de Reid. Si Reid prend les impressionistes, s'il trouve moyen de s'y lancer, et s'il cherche à faire cela contre nous autres, nous avons à partir de ce moment le droit de mettre son adversaire là-bas au courant. Mais si Wisselingh s'en occupe jamais, et surtout si aujourdhui ou demain tu aies une causerie avec Wisselingh aussitôt Tersteeg pourrait reprocher: pourquoi monsieur l'employé de notre maison, qui t'occupe des impressionnistes, ne m'as-tu pas mis au courant?
Il faut donc que tu en parles à Tersteeg d'abord, et pour t'éviter le mal d'écrire une longue lettre, c'est moi qui cette fois l'ai écrite. Tu pourrais la compléter en disant un mot vague sur la question Reid et les impressionnistes, et l'intérêt que van Wisselingh peut dans la suite avoir, donc les complications de cette affaire.
Et ce que j'ai dit en post-scriptum, soit que vu la modicité des prix en rapport avec l'intérêt que présentent les tableaux, Tersteeg peut bien en placer une cinquantaine en Hollande, et d'ailleurs il sera obligé d'en avoir, parce que si déjà à Anvers et à Bruxelles on en parle, on en parlera également à Amsterdam et à la Haye sous peu.
Enfin la chose proposée dans la lettre n'a rien de désagréable ni pour Tersteeg ni pour toi, tu le piloteras dans tous les ateliers, et lui-même verra que l'année prochaine on parlera beaucoup et pour longtemps de la nouvelle école. Si pourtant tu juges la lettre mal à propos tu as mon plein pouvoir de la brûler. Seulement si tu l'envoies, propose lui toi-même la même chose.
Tu sais pourtant bien que Tersteeg est chez lui dans les affaires anglaises comme un poisson dans l'eau, et donc c'est absolument possible que ce soit lui qui dirige la marché de ces nouveaux tableaux là-bas. Vraiment de cette façon Tersteeg et le gérant de Londres feraient l'exposition permanente des impressionistes de Londres, toi, tu aurais celle de Paris, et moi je commencerais Marseille, mais il faut que Tersteeg voie beaucoup de ses propres
| | | | yeux d'abord, et c'est pourquoi qu'un grand tour dans les ateliers avec toi est désirable, maintenant tu lui expliqueras toute l'importance de l'affaire chemin faisant.
L'association des artistes se fera à plus forte raison puisque Tersteeg ne s'y opposera pas que nous ayons les intérêts des artistes à coeur et qu'avant tout nous désirons faire monter le prix de revient du tableau, qui en somme ne serait pas vendable s'il ne coûtait rien.
En tout cas, il faut en parler hardiment maintenant n'est-ce pas, et il faut que Mesdag et d'autres cessent de blaguer les impressionnistes. Cela fera du bien dans tous les cas que Tersteeg soit interviewé à ce sujet.
Tu vois que moi je vois toujours le grand noeud de l'affaire en Angleterre, ou bien les artistes donneront leur travail à vil prix aux marchands de là-bas, ou bien les artistes s'associeront et choisiront eux-mêmes des agents intelligents, qui ne soient pas des usuriers. Maintenant réfléchis à la chose, et envoie la lettre ou brûle-la, comme tu jugeras pour le mieux. C'est pas une chose arrêtée que je désire l'envoyer, mais j'aurais une grande envie de voir Tersteeg là-dedans, parce qu'il a l'aplomb nécessaire. Je te serre bien la main.,
Vincent.
J'ai encore une étude.
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Mon cher Theo,
Avec grand plaisir j'ai reçu ta lettre et le brouillon de la lettre à Tersteeg et le billet de 50 fr.
Ta lettre à Tersteeg est dans le brouillon tout à fait bien, j'espère que tu ne l'auras pas trop éreintée en la mettant au net.
Il me semble que ta lettre à Tersteeg complète la mienne, moimême je regrettais l'état dans lequel je l'avais mise à la poste. Car tu te seras aperçu que l'idée de faire prendre à Tersteeg l'initiative d'introduire les impressionistes en Angleterre, ne m'était venue qu'en écrivant la lettre même, et dans celle-ci ne se trouvait exprimée qu'incomplètement dans un P.S. surajouté après-coup. Tandis que dans ta lettre tu lui expliques davantage cette idée-là. Comprendra-t-il? Dame, cela le regarde.
J'ai reçu ici une lettre de Gauguin, qui dit qu'il a été malade au lit durant 15 jours. Qu'il est à sec, vu qu'il a eu des dettes criardes
| | | | à payer. Qu'il désire savoir si tu lui as vendu quelque chose, mais qu'il ne peut pas t'écrire de crainte de te déranger. Qu'il est tellement pressé de gagner un peu d'argent, qu'il serait résolu de rabattre encore sur le prix de ses tableaux.
Pour cette affaire je ne puis de mon côté rien que d'écrire à Russell*), ce que je fais aujourd'hui même.
Puis tout de même on a cherché déjà en faire acheter un par Tersteeg. Mais que faire, il doit être bien gêné. Je t'envoie un petit mot pour lui pour le cas où tu aurais quelque chose à lui communiquer, seulement ouvre donc les lettres s'il en vient pour moi, car tu sauras plus tôt le contenu ainsi faisant, et cela m'épargnera la peine de t'en raconter le contenu. Ceci une fois pour toutes.
Oserais-tu lui prendre la marine pour la maison, si cela se pourrait il serait momentanément à l'abri.
C'est maintenant très bien que tu ayes pris le jeune Koning, je suis si content que tu ne resteras pas tout seul dans ton appartement. A Paris on est toujours navré comme un cheval de fiacre, et si on doit encore rester seul avec ça dans son étable ce serait trop fort.
Pour l'exposition des Indépendants fais comme bon te sembleras. Qu'en dirais-tu d'y exposer les deux grands paysages de la butte Montmartre? Pour moi cela m'est plus ou moins égal, je compte plutôt un peu sur le travail de cette année.
Ici il gèle ferme et dans la campagne il y a toujours de la neige, j'ai une étude d'une campagne blanchie avec la ville dans le fond. Puis 2 petites études d'une branche d'amandier déjà en fleur pourtant. Voici pour aujourd'hui, j'écris encore un petit mot à Koning.
Vraiment je suis bien content que tu aies écris à Tersteeg, et j'ai espérance que cela sera la renaissance de tes relations en Hollande.
Avec une poignée de main à toi et aux copains que tu pourrais rencontrer,
t.à.t. Vincent.
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Mon cher Theo,
A la fin des fins voilà que ce matin le temps a changé et s'est adouci - j'ai donc déjà eu occasion d'apprendre ce que c'est que
| | | | ce mistral aussi. J'ai fait plusieurs courses dans les environs, mais toujours il était par ce vent impossible de rien faire.
Le ciel était d'un bleu dur avec un grand soleil brillant, qui a fait fondre à tant soit peu près toute la quantité de neige, mais le vent était si froid et si sec, qu'on en avait la chair de poule.
Mais néanmoins j'ai vu de bien belles choses - une ruine d'abbaye sur une colline plantée de houx, de pins, d'oliviers gris.
Nous attaquerons cela sous peu j'espère.
Maintenant je viens de terminer une étude comme celle qu'a Lucien Pissarro de moi, mais cette fois-ci c'est des oranges.
Cela fait jusqu'ici huit études que j'ai. Mais cela ne compte pas, comme j'ai pas encore pu travailler bien à mon aise et au chaud.
La lettre de Gauguin que j'avais l'intention de t'envoyer, mais que je croyais momentanément avoir brûlée avec d'autres papiers, l'ayant retrouvée après, je te l'envoie ci-inclus. Seulement je lui ai déjà écrit directement, et je lui ai envoyé l'adresse de Russell, ainsi que j'ai envoyé celle de Gauguin à Russell, afin qu'ils puissent, s'ils veulent, se mettre en rapport directement.
Mais comme pour beaucoup d'entre nous - et sûrement nous serons de ce nombre nous-mêmes - l'avenir est encore difficile! Je crois bien à la victoire finale, mais les artistes en profiteront-ils et verrontils des jours plus sereins?
J'ai acheté de la grosse toile ici, et je l'ai fait préparer pour les effets mats, je puis avoir tout maintenant à peu près au prix de Paris. Samedi soir j'ai eu la visite de deux peintres amateurs, dont l'un est épicier et vend aussi les articles de peinture, et l'autre est un juge de paix, qui a l'air bon et intelligent.
Malheureusement je n'arrive guère à vivre à meilleur compte qu'à Paris, il faut que je compte 5 fr. par jour.
Je n'ai pour le moment encore rien trouvé en fait de pension bourgeoise, mais cela doit sûrement exister pourtant.
Si à Paris le temps s'adoucit aussi, cela te fera du bien. Quel hiver!
Je n'ose pas rouler mes études encore, car cela n'a guère séché, et il y a des empâtements qui ne seront pas vite secs.
Je viens de lire Tartarin sur les Alpes, qui m'a énormément amusé. Est-ce que ce sacré Tersteeg t'a écrit, cela fera toujours du bien - va. S'il ne répond pas, il entendra parler de nous tout de même, et nous ferons de façon qu'il n'y aie pas à redire sur nos actions. Par exemple nous enverrons à Mme Mauve un tableau en souvenir de Mauve, avec une lettre de nous deux aussi, dans laquelle si Tersteeg
| | | | ne répond pas, nous ne dirons pas un mot contre lui, mais nous ferons sentir que nous ne méritons pas qu'on nous traite comme si nous étions des morts.
Enfin il est probable que Tersteeg n'aura pas de parti pris contre nous en somme. Le pauvre Gauguin n'a pas de chance, je crains bien que dans son cas la convalescence soit encore plus longue que la quinzaine qu'il a dû passer au lit.
Nom de dieu, quand est-ce que l'on verra une génération d'artistes qui aient des corps sains! A des moments je suis vraiment furieux contre moi-même, car il ne suffit pas du tout de n'être ni plus ni moins malade que d'autres, l'idéal serait d'avoir un tempérament fort assez pour vivre 80 ans, et avec ça un sang qui serait du vrai bon sang.
On s'en consolerait pourtant, si on sentirait qu'il va y venir une génération d'artistes plus heureux.
J'ai voulu t'écrire tout de suite que j'ai espérance que l'hiver soit maintenant passé, et j'espère qu'il en sera de même à Paris. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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Mon cher Theo,
(10 Maart).
Merci de ta lettre et du billet de 100 fr. y inclus. J'espère bien qu'ainsi que tu es porté à le croire, Tersteeg viendra à Paris sous peu. Ce serait à désirer dans ces circonstances dont tu parles, où ils sont tous aux abois et se trouvent gênés. Je trouve très intéressant ce que tu écris de la vente Lançon, et de la maîtresse du peintre. Il a fait des choses d'un bien grand caractère, son dessin m'a fait bien souvent penser à celui de Mauve.
Je regrette de ne pas avoir vu l'exposition de ses études, ainsi que je regrette bien aussi de ne pas avoir vu l'exposition Willette.
Que dis-tu de la nouvelle que l'empereur Guillaume est mort? Est-ce que cela hâtera des événements en France, et est-ce que Paris va rester tranquille? On peut en douter; et quels seront les effets de tout cela sur le commerce des tableaux? J'ai lu qu'il paraît qu'il soit question d'abolir les droits d'entrée des tableaux en Amérique, est-ce vrai?
Peut-être serait-il plus facile de mettre d'accord quelques marchands et amateurs pour acheter les tableaux impressionistes, que de mettre d'accord les artistes pour partager également le
| | | | prix des tableaux vendus. Néanmoins les artistes ne trouveront pas mieux que de se mettre ensemble, de donner leurs tableaux à l'association, de partager le prix de vente, de telle façon du moins que la société garantisse la possibilité d'existence et de travail de ses membres.
Si Degas, Claude Monet, Renoir, Sisley, C. Pissarro, prenaient l'initiative disant: Voici à nous 5 nous donnons chacun 10 tableaux (ou plutôt nous donnons chacun pour une valeur de 10.000 fr. valeur estimée par les membres experts, par exemple Tersteeg et toi, que la société s'adjoint, lesquels experts également versent un capital en tableaux) puis nous nous engageons en outre de donner par an pour une valeur de ..
Et nous vous invitons, vous autres, Guillaumin, Seurat, Gauguin, etc. etc. à vous joindre à nous, (vos tableaux passant au point de vue valeur par la même expertise).
Alors les grands impressionistes du Grand Boulevard*) donnant des tableaux devenant propriété générale, garderaient leur prestige, et les autres ne pourraient plus leur reprocher de garder pour eux les avantages d'une réputation, acquise sans aucun doute par leurs efforts personnels et par leur génie individuel en premier lieu, mais - cependant en deuxième lieu réputation grandissante, solidifiée et maintenue actuellement aussi par les tableaux de tout un bataillon d'artistes, qui jusqu'à présent travaillent dans une dêche continuelle.
Quoiqu'il en soit, il est bien à espérer que la chose se fasse, et que Tersteeg et toi deviennent les membres experts de la société, (avec Portier peut-être?)
J'ai encore deux études de paysages, j'espère que le travail va marcher ferme, et que dans un mois je te ferai parvenir un premier envoi, je dis dans un mois, parce que je ne veux t'envoyer que le meilleur, et parce que je veux que cela soit sec, et parce que je veux en envoyer une douzaine au moins à la fois à cause des frais de transport.
Je te félicite de l'achat du Seurat, avec ce que je t'enverrai il faudra chercher à faire encore un échange avec Seurat aussi.
Tu sens bien que si Tersteeg se met avec toi pour cette affaire, à vous deux vous pourrez bien persuader Boussod Valladon d'accorder sérieusement un crédit pour les achats nécessaires.
| | | | Mais c'est pressé, puisque sans cela d'autres marchands vous couperaient l'herbe sous les pieds.
J'ai fait la connaissance d'un artiste danois*) qui parle d'Heyerdahl et d'autres gens du nord, de Kroyer, etc. Ce qu'il fait est sec, mais très consciencieux, et il est encore jeune. A vu dans le temps l'exposition des impressionistes Rue Lafitte. Il va probablement venir à Paris pour le Salon, et désire faire un tour en Hollande pour voir les musées. Je trouve très bien que tu mettes les Livres aussi aux Indépendants, faudra donner comme titre de cette étude: ‘Romans parisiens.’
Je serais si heureux de savoir que tu aies réussi de persuader Tersteeg, enfin patience.
J'ai été obligé de prendre pour 50 fr. de marchandises lorsque ta lettre est arrivée. Cette semaine je mettrai 4 ou 5 choses en train. Je pense journellement à cette association d'artistes et le plan s'est encore développé dans mon esprit, mais il faudrait que Tersteeg en soit et beaucoup dépend de cela.
Actuellement les artistes se laisseraient probablement persuader par nous, mais nous ne pouvons pas aller plus avant, avant d'avoir le secours de Tersteeg. Sans cela on serait seul à entendre du matin jusqu'au soir les lamentations de tous, et chacun en particulier viendrait incessamment demander des explications, d'axiomes etc. Serais peu étonné que Tersteeg serait d'opinion que l'on ne puisse se passer des artistes du grand Boulevard, et qu'il avise de les persuader à prendre l'initiative d'une association en donnant des tableaux, devenant propriété générale, cessant de leur appartenir en propre. A une proposition de leur part le petit Boulevard, selon moi, serait moralement obligé d'adhérer.
Et ces messieurs du grand Boulevard ne garderont leur prestige actuel qu'en allant au devant des critiques un peu fondées des petits impressionistes, qui diront; ‘vous mettez tout dans votre poche’.
Ils peuvent très bien y répondre: mais non, nous sommes au contraire les premiers à dire nos tableaux appartiennent aux artistes. Si Degas, Monet, Renoir, Pissarro disent cela, laissant même beaucoup de marge pour leurs individuelles conceptions quant à mettre cela en pratique, ils pourraient dire pis, à moins de ne rien dire et de laisser aller les choses.
t.à.t. Vincent.
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Mon cher Theo,
Je te remercie beaucoup de ta lettre, sur laquelle je n'avais même pas osé compter si vite pour ce qui est du billet de 50 fr., que tu y as ajouté.
Je vois que tu n'as encore de réponse de Tersteeg, je ne vois pas la nécessité d'insister de notre côté par une nouvelle lettre, toutefois si tu aurais quelque affaire officielle à traiter avec la maison B.V. & Co. La Haye, tu pourrais dans un P.S. faire sentir, que tu sois plus ou moins étonné de ce qu'il ne t'aît point fait savoir qu'il a reçue la lettre en question. Pour ce qui est du travail, j'ai rapporté une toile de 15 aujourd 'hui, c'est un pont-levis sur lequel passe une petite voiture, qui se profile sur un ciel bleu - la rivière bleue également, des berges orangées avec verdure, un groupe de laveuses aux caracos et bonnets barriolés.
Puis autre paysage avec un petit pont rustique et laveuses également.
Enfin une allée de platanes près de la gare. En tout, depuis que je sais ici, 12 études.
Le temps est variable, souvent du vent et des ciels brouillés, mais les amandiers commencent à fleurir généralement. En somme je suis bien content que les tableaux soient aux Indépendants. Tu feras bien d'aller voir Signac chez lui, j'étais bien content de ce que tu écrivais dans ta lettre d'aujourd'hui qu'il a fait sur toi une impression plus favorable que la première fois. Dans tous les cas cela me fait plaisir de savoir, qu'à partir d'aujourd'hui tu ne seras pas seul dans l'appartement. Dit bien le bonjour à Koning de ma part. Est-ce que ta santé est bien? pour ce qui est de la mienne cela va mieux, seulement c'est une vraie corvée de manger, vu que j'ai de la fièvre et pas d'appétit, mais cela n'est donc que passager et affaire de patience.
J'ai de la compagnie le soir, puisque le jeune peintre danois, qui est ici, est très bien; son travail est sec, correct et timide, mais je ne déteste pas cela lorsque l'individu est jeune et intelligent. Il a dans le temps commencé des études de médicine; il connait les livres de Zola, de Goncourt, Guy de Maupassant, et il a assez d'argent pour se la couler douce.
Avec cela un désir très sérieux de faire autre chose que ce qu'il fait actuellement.
Je crois qu'il ferait bien de différer son retour dans son pays d'un an ou de revenir après une courte visite à ses concitoyens.
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Mais, mon cher frère - tu sais je me sens au Japon - je ne te dis que cela et encore je n'ai encore rien vu dans la splendeur accoutumée.
C'est pourquoi (tout en étant chagriné de ce que actuellement les dépenses sont raides et les tableaux des non-valeurs) c'est pourquoi je ne désespère pas d'une réussite de cette entreprise de faire un long voyage dans le midi.
Ici je vois du neuf, j'apprends, et étant traité avec un peu de douceur, mon corps ne me refuse pas ses services.
Je souhaiterais pour bien des raisons pouvoir fonder un pied-à-terre, qui en cas d'éreintement, pourrait servir à mettre au vert les pauvres chevaux de fiacre de Paris, qui sont toi-mème et plusieurs de nos amis, les impressionistes pauvres.
J'ai assisté à l'enquête d'un crime, commis à la porte d'un bordel ici; deux Italiens ont tué deux Zouaves. J'ai profité de l'occasion pour entrer dans un des bordels de la petite rue, dite: ‘des ricolettes.’
Ce à quoi se bornent mes exploits amoureux vis-à-vis des Arlésiennes. La foule a manqué (le méridional, selon l'exemple de Tartarin, étant davantage d'aplomb pour la bonne volonté que pour l'action) la foule, dis-je, a manqué lyncher les meurtriers emprisonnés à l'hôtel de ville, mais sa représaille a été que tous les Italiens et toutes les Italiennes, y compris les marmots Savoyards, ont dû quitter la ville de force.
Je ne te parlerais pas de cela si ce n'était pour te dire, que j'ai vu les boulevards de cette ville plein de monde réveillé. Et vraiment c'était bien beau.
J'ai fait mes trois dernières études au moyen du cadre perspectif, que tu me connais. J'attache de l'importance à l'emploi du cadre, puisqu'il ne me semble pas improbable que dans un avenir peu éloigné plusieurs artistes s'en serviront, de même que les anciens peintres allemands et italiens sûrement, et je suis porté à le croire pas moins les Flamand, s'en sont servis.
L'emploi moderne de cet instrument peut différer de l'emploi qu'anciennement on en a fait, mais n'est-ce pas de même qu'avec le procédé de la peinture à l'huile on obtient aujourd'hui des effets très différents de ceux des inventeurs du procédé: J. et Hubert v. Eyck? C'est pour dire que j'espère toujours ne pas travailler pour moi seul, je crois à la nécessité absolue d'un nouvel art de la couleur, du dessin et - de la vie artistique. Et si nous travaillons
| | | | dans cette foi-là, il me semble qu'il y ait des chances pour que notre espérance ne soit pas vaine. Tu sauras toujours qu'à la rigueur je suis en état de te faire parvenir des études, seulement pour les rouler c'est encore impossible. Je te serre bien la main. J'écris dimanche à Bernard et à de Lautrec, puisque j'ai formellement promis, je t'enverrai d'ailleurs les lettres. Je regrette bien le cas de Gauguin, surtout parce que sa santé étant ébranlée, il n'a plus un tempérament auquel les épreuves ne puissent faire que du bien, au contraire cela ne fera désormais que l'éreinter, et cela doit le gêner pour travailler. A bientôt,
t.à.t. Vincent.
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Mon cher Theo,
Voici un petit mot pour Bernard et pour Lautrec, auxquels j'avais formellement promis d'écrire. Je te l'envoie pour que tu le leur donnes à l'occasion, cela ne presse pas le moins du monde, et cela sera pour toi une raison de voir ce qu'ils font et d'entendre ce qu'ils disent, si tu veux.
Mais qu'est-ce que fait Tersteeg? rien? Si tu n'as pas de réponse, si j'étais toi je lui écrirais un mot très court et très calme, mais exprimant que tu es stupéfait de ce qu'il ne t'ait pas répondu. Je dis personnellement parce que quand bien même qu'il ne me répond pas à moi, à toi il doit répondre, et tu dois insister pour avoir une réponse, sans cela tu y perdrais de ton aplomb, et au contraire l'occasion est excellente pour en prendre.
Je ne crois pas qu'il faille insister par une nouvelle lettre, expliquant encore une fois la chose.
Espérons que dans l'intervalle tu aies reçu sa réponse.
J'ai reçu un mot de Gauguin, qui se plaint du mauvais temps, qui souffre toujours et qui dit que rien ne l'agace plus que le manque d'argent parmi la variété des contrariétés humaines, et pourtant il se sent condamné à la dèche à perpétuité.
Ces derniers jours vent et pluie, j'ai travaillé chez moi à l'étude dont j'ai fait un croquis dans la lettre de Bernard. Je voulais arriver à y mettre des couleurs comme dans les vitraux et un dessin à lignes fermes.
Suis en train de lire Pierre et Jean, de Guy de Maupassant, c'est beau, as-tu lu la préface, expliquant la liberté qu'a l'artiste d'exagérer, de créer une nature plus belle, plus simple, plus consolante
| | | | dans un roman, puis expliquant ce que voulait peut-être bien dire le mot de Flaubert: le talent est une longue patience, et l'originanilité un effort de volonté et d'observation intense?
Il y a ici un portique gothique, que je commence à trouver admirable, le portique de St. Trophime.
Mais c'est si cruel, si monstrueux, comme un cauchemar chinois, que même ce beau monument d'un si grand style me semble d'un autre monde, auquel je suis aussi bien aise de ne pas appartenir qu'au monde glorieux du Romain Néron.
Faut-il dire la vérité, et y ajouter que les zouaves, les bordels, les adorables petites Arlésiennes, qui s'en vont faire leur première communion, le prêtre en surplus, qui ressemble à un rhinocéros dangereux, les buveurs d'absinthe, me paraîssent aussi des êtres d'un autre monde? C'est pas pour dire que je me sentirais chez moi dans un monde artistique, mais c'est pour dire que j'aime mieux me blaguer que de me sentir seul. Et il me semble que je me sentirais triste, si je ne prenais pas toutes choses par le côté blague. Tu as encora eu de la neige en abondance à Paris, à ce que nous raconte notre ami l'Intransigeant. Ce n'est pourtant pas mal trouvé qu' un journaliste conseille au général Boulanger de se servir désormais pour donner le change à la police secrète, de lunettes roses, qui selon lui iraient mieux avec la barbe du général. Peut-être cela influencerait-il d'une façon favorable, déjà tant désirée depuis si longtemps, le commerce des tableaux.
Nous allons néanmoins un peu voir ce qu'il y a dans ce fameux monsieur Tersteeg. Faut qu'il se prononce vraiment, dans l'intérêt des copains nous sommes à ce qu'il me semble un peu obligés de ne pas permettre que l'on nous considère comme des morts. Il ne s'agit pas de nous, mais il s'agit de l'affaire des impressionistes en général, donc ayant été interpellé par nous, il nous faut sa réponse.
Si nous tenons comme désirable la création d'une exposition permanente des impressionistes à Londres et à Marseille, il va sans dire que nous chercherons à les établir.
Reste donc de savoir Tersteeg en sera-t-il? si ou non?
Et a-t-il calculé comme nous l'effet produit de baisse sur les tableaux de grand prix actuellement, baisse qui, il me semble, se produira probablement dès que les impressionistes auront la hausse. Remarquez que les vendeurs de tableaux chers s'abîment euxmêmes en s'opposant pour des raisons politiques à l'avénement
| | | | d'une école, qui depuis des années a montré une énergie et une persévérance dignes de Millet, Daubigny et d'autres.
Mais fais-moi savoir si Tersteeg t'a écrit, et ce qu'il pourrait t'avoir dit. Je ne ferai rien là-dedans sans toi. Bonne chance et poignée de main,
t.à t. Vincent.
Ci-inclus avec les autres lettres celle de Gauguin, pour que tu les lises.
| |
471
Mon cher Theo,
Ta lettre m'a fait grand plaisir, je t'en remercie, ainsi que du billet de 50 fr.
Je te félicite beaucoup de la lettre de Tersteeg, je la trouve absolument satisfaisante.
Je suis persuadé qu'il n'y a rien de blessant dans son silence à mon égard, d'ailleurs il y aura compté que tu me ferais lire sa réponse. Puis c'est beaucoup plus pratique qu'il n'ait à écrire qu'à toi, et en tant que quant à moi, s'il ne trouve pas absolument mauvais ce que je fais, tu verras qu'il m'écrira un mot aussitôt qu'il aura vu mon travail. Encore une fois donc je suis plus content de sa réponse simple et bienveillante, que je ne saurais te l'exprimer. Tu auras remarqué qu'il se déclare disposé à faire l'achat d'un Monticelli bonne qualité pour sa propre collection.
Si tu lui disais que nous possédons dans notre collection un bouquet de fleurs, qui est plus artistique et plus beau qu'un bouquet de Diaz? Que Monticelli prenait quelquefois un bouquet de fleurs pour motif de rassembler sur un seul panneau toute la gamme de ses tons les plus riches et les mieux équilibrés. Et qu'il faut aller directement à Delacroix, pour trouver à ce point l'orchestration des couleurs.
Que - je veux parler du tableau chez les Delarebeyrette - actuellement nous connaissons un autre bouquet de très bonne qualité, et à un prix raisonnable, et que nous le jugeons en tout cas très supérieur aux Monticelli à figures, qui courent les rues actuellement, et appartiennent à une époque de décadence du talent de Monticelli. J'espère que tu lui enverras la belle Marine de Gauguin.
Mais que cela me fait plaisir que Tersteeg ait répondu de cette façon!
| | | |
Lorsque tu lui écriras, dis-lui un mot de Russell. Quand moi j'écrirai à Russell, je lui parlerai de ses tableaux et je lui demanderai de me faire un échange, parce que nous désirerions le nommer et montrer ses tableaux, lorsqu'il y aura question de l'école renaissance actuelle.
Je viens de faire un bouquet d'abricotiers en fleur dans un petit verger vert frais.
Ai eu contrariété pour le coucher de soleil avec figures et un pont, dont je parlais à Bernard.
Le mauvais temps m'empêchant de travailler sur place, j'ai éreinté complètement cette étude en voulant la finir chez moi. Seulement j'ai aussitôt après recommencé le même motif sur une autre toile, mais le temps étant tout autre, dans une gamme grise, et sans figures.
Je ne trouverais pas mauvais que tu envoyes à Tersteeg une étude de moi, veux-tu dire le pont de Clichy avec le ciel jaune et deux maisons qui se reflètent dans l'eau, celle-là - ou les papillons ou le champ de coquelicots, pourraient aller à la rigueur, cependant j'espère arriver à mieux ici.
Dans le cas où tu serais de cet avis, tu pourrais dire à Tersteeg, que moi-même crois avoir plus de chance de vente en Hollande avec les études de la nature du midi, et que lorsque Tersteeg viendra à Paris au mois de mai, il trouvera un envoi de quelques motifs d'ici.
Merci bien encore aussi de toutes les démarches que tu a faites pour l'exposition des Indépendants, je suis en somme bien content qu'ils les ont placés avec les autres impressionistes.
Mais, quoique pour cette fois-ci cela ne fasse absolument rien, dans la suite il faudra insérer mon nom dans le catalogue tel que je le signe sur les toiles, c.à.d. Vincent et non pas van Gogh, pour l'excellente raison que ce dernier nom ne saurait se prononcer ici. Je te renvoie ci-inclus la lettre de Tersteeg et celle de Russell, il sera peut-être intéressant de garder la correspondance des artistes. Si tu ajoutais à ton envoi la petite tête de Bretonne de l'ami Bernard, ce ne serait pas mal. Faut lui montrer que tous les impressionistes sont bons, et que ce qu'ils font est très varié.
Je crois que notre ami Reid regrette de s'être brouillé, malheureusement il ne peut pas être question de lui offrir encore une fois les mêmes avantages, soit de chercher à lui faire avoir des tableaux en dépôt. Il ne suffit pas d'aimer les tableaux, et il m'a semblé
| | | | qu'il manquait de coeur pour les artistes. S'il change en tant que quant à cela, ce ne sera pas d'ici à demain. Tersteeg a été l'ami personnel de Mauve et de bien d'autres, et il a ce je ne sais quoi, qui convainc les amateurs. Tu verras que ce qui donne de l'aplomb, c'est de connaître les gens. Je t'écris encore de ces jours-ci, seulement voulais immédiatement te féliciter pour la renaissance de tes relations avec la Hollande. Poignée de main.
t.à.t. Vincent.
La ville de Paris ne paye guère; regretterais de voir les Seurats dans un musée de province ou dans une cave, faudrait que ces tableaux restent entre mains vivantes - si Tersteeg voulait ... Si on fait les 3 expositions permanentes, faudrait un grand Seurat pour Paris, pour Londres, et pour Marseille.
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472
Mon cher Theo,
Merci de ta lettre ainsi que du billet de fr. 50 y-inclus. J'aurais à t'écrire à mon aise, mais dois le faire en grande hâte. D'abord toujours encore Tersteeg. Suis très content de ce que ton envoi parte lundi, et en somme peut-être aussi de ce qu'il s'y trouve une toile de moi.
Cependant celle-là ne compte pas, puisque j'espère que tu trouveras bien ce que je viens de faire et dont la conséquence sera qu'une nouvelle toile de moi s'en aille en Hollande.
J'avais travaillé une toile de 20 en plein air dans un verger, un terrain lilas labouré, une clôture en roseaux, deux pêchers roses contre un ciel glorieux bleu et blanc. Probablement le meilleur paysage que j'aie fait. Au moment où je l'ai rapporté chez moi, je reçois de la part de notre soeur un écrit hollandais dédié à la mémoire de Mauve, avec son portrait (fort bien le portrait), le texte mal et disant rien, eau-forte jolie. Seulement un je ne sais quoi m'a empoigné et serré la gorge d'émotion, et j'ai écrit sur mon tableau: Souvenir de Mauve,
Vincent & Theo.
et si tu trouves bien, tel quel nous l'enverrons à nous deux à Mme Mauve. J'ai exprès pris la meilleure étude que j'ai fabriquée ici; je ne sais pas ce qu'ils en diront chez nous, mais cela nous est égal, il me semblait qu'il fallait en mémoire de Mauve quelque chose
| | | | et de tendre et de très gai, et non pas une étude dans une gamme plus sérieuse que cela.
‘Ne crois pas que les morts soient morts,
Tant qu'il y aura des vivants,
Les morts vivront, les morts vivront.’
C'est comme ça que je sens la chose, pas plus triste que cela.
En outre de cela j'ai maintenant encore 4 ou 5 autres études de vergers, et vais commencer une toile de 30 du même sujet.
Ce blanc de zinc que j'emploie maintenant ne sèche point, si tout était sec je ferais un envoi immédiatement. Seulement tous les jours sont bons maintenant, non quant au temps, il y a au contraire 3 jours de vent sur une journée tranquille, mais quant aux motifs de vergers fleuris.
J'ai beaucoup de mal en peignant à cause du vent, mais j'attache mon chevalet à des piquets plantés dans le terrain, et travaille quand même, c'est trop beau.
Maintenant continue ferme les relations avec Tersteeg, succès ou pas, dans un an je suis porté à croire que cela y sera.
Il me semble que Tersteeg et non pas Reid doive maintenant fonder l'exposition impressioniste en Angleterre.
Je n'aime aucunement la façon d'agir de Reid à notre égard, il me semble drôle que Guillaumin et toi ne se soient pas déjà arrangés pour annuler la vente du tableau en question. Tu peux hardiment dire de ma part à Guillaumin, que tel est décidément mon avis, et dans l'intérêt de G. lui-même, et dans l'intérêt des affaires en général, le prix était déjà dérisoire.
Ou bien Reid, après ce qui s'est passé, doit acheter ferme, où bien les artistes doivent lui fermer la porte au nez. J'ai vu ça comme ça dans le temps, et réflexion faite je vois encore la chose comme ça. Pour 300 francs on compromet les ventes prochaines, mais c'est très malheureux.
Y a-t-il moyen que tu achètes pour nous le tableau en question? Faudrait que Tersteeg sache tout ce qui est de l'affaire Reid, et qu'il sache qu'il a un concurrent pour l'affaire Angleterre et qu'on préférerait que ce soit lui qui le fasse. D'ailleurs ça ne me regarde pas, ça regarde la Maison Boussod Valadon: à laquelle vous appartenez Tersteeg et toi. En grande hâte,
t.à.t. Vincent.
Bien le bonjour à Koning, et à demain j'espère, si j'ai le temps d'écrire.
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473
Mon cher Theo,
Je suis dans une rage de travail, puisque les arbres sont en fleurs et que je voulais faire un verger de Provence d'une gaieté monstre. T'écrire à tête reposée présente des difficultés sérieuses, hier j'ai écrit des lettres que j'ai anéanties ensuite. Je continue à sentir tous les jours que nous sommes obligés de faire quelque chose en Hollande, qu'il faut emmancher cela avec un entrain de sansculottes, avec une gaieté française digne de la cause que nous plaidons.
Voici donc un plan d'attaque qui nous coûtera quelques-uns des meilleurs tableaux que nous ayons fabriqué à nous deux, valant certes disons plusieurs pillets de mille francs, enfin en tout cas, nous ayant coûté de l'argent et un lambeau de notre vie.
Mais ce serait une réponse à voix claire à de certaines insinuations sourdes, nous traitant plus ou moins comme si nous étions déjà morts, et une revanche de ton voyage de l'année passée, lorsque l'accueil qu'on t'a fait manquait de chaleur, etc. Suffit.
Supposons donc que d'abord nous donnions à Jet Mauve le Souvenir de Mauve. Supposons que je dédie une étude à Breitner, (j'en ai une précisément comme l'étude que j'ai échangé avec L. Pissaro et celle de Reid, des oranges, avant plan blanc, fond bleu).
Supposons que nous donnions quelque étude aussi à notre soeur Wil. Supposons que nous donnions au musée moderne de la Haye, puisque nous avons tant de souvenirs à la Haye, les 2 paysages Montmartre exposés aux Indépendants.
Reste encore une chose pas commode du tout, Tersteeg t'ayant écrit ‘envois moi des impressionistes, mais seulement les tableaux que toi-même jugeras être des meilleurs’, et de ton côté toi ayant joint à cet envoi un tableau de moi, je me trouve dans la position pas commode de convaincre Tersteeg, que réellement je suis un vrai impressioniste du petit boulevard et que je compte garder cette position. Eh bien, il aura un tableau de moi dans sa propre collection. J'y ai réfléchi ces jours-ci et j'ai trouvé une chose drôle, comme je n'en ferai pas tous les jours.
C'est le pont-levis avec petite voiture jaune et groupe de laveuses, une étude où les terrains sont orangé vif, l'herbe très verte, le ciel et l'eau bleu.
Il lui faut seulement un cadre calculé exprès en bleu de roi et or, de ce modèle le plat bleu, la baguette extérieure or, au besoin
| | | | le cadre pourrait être en pluche bleu, mais mieux vaut le peindre.

Je crois pouvoir t'assurer que ce que je fabrique ici
est supérieur à la campagne d'Asnières au printemps dernier.
Dans tout le plan il n'y a rien d'absolument décidé que la dédicace: Souvenir de Mauve, et la dédicace à Tersteeg. Je n'ai pas encore réussi un petit mot écrit pour le lui dire, mais je le trouverai, le tableau étant fait cela me viendra tout seul, mais tu vois bien que nous avons la force en nous pour les obliger de parler de nous si cela nous plaît, et nous pouvons continuer le travail d'y introduire les impressionistes avec le plus grand calme et aplomb.
Je crois que Russell cherche à me reconcilier avec Reid, et qu'il a écrit la lettre exprès pour cela. J'écrirai sûrement à Russell, en disant que j'ai carrément dit à Reid, que j'étais sûr que c'était une erreur de lui et une folie que d'aimer les tableaux qui sont morts, et de compter pour rien les artistes qui sont vivants. Que d'ailleurs j'espérais le voir changer en tant que quant à cela.
J'ai dû dépenser, aussitôt la lettre reçue, presque tout pour des couleurs et des toiles, et je voudrais bien qu'il te fusse possible de m'envoyer encore quelque chose de ces jours-ci. Le tableau du jardin avec amoureux est au Théatre Libre. Boyer, l'encadreur, a toujours encore une lithographie: le vieillard à tête chauve.
Je voudrais que l'envoi que je te ferai, t'arrive avant que Tersteeg vienne à Paris et tu pourras mettre les pommiers en fleurs dans ta chambre. Je suis bien content de ce que ça marche avec Koning, et que tu ne restes pas seul. Quel malheur avec Vignon! Sans doute que M. Gendre était là-dedans, je lui souhaite, à M. Gendre bien du mal, il en fait trop aux autres. C'est une triste fin pour le père Martin. Je ne puis pas encore te réussir une lettre telle que je voudrais, le travail m'absorbe complètement. Enfin c'est surtout pour te dire que je voudrais faire quelques études destinées pour la Hollande, puis après laisser la Hollande tranquille pour toujours. J'ai senti de ces jours-ci en pensant à Mauve, à J.H. Weissenbruch, à Tersteeg, à notre mère, et à Wil, plus d'émotion que raisonnable peut-être, et cela me calme de me dire qu'on fera quelques tableaux pour là-bas. Puis après je les oublierai, et ne penserai plus qu'au petit boulevard probablement.
Sois assuré que Tersteeg ne refusera pas le tableau, et que c'est
| | | | une résolution prise que celui-là et celui pour Jet Mauve iront en Hollande. De mon côté je n'écrirai pas à Tersteeg directement, si je lui dis quelque chose j'enverrai la lettre à toi avec le tableau.
(Slot ontbreekt.)
| |
474
Mon cher Theo,
Merci de ta lettre et du billet de 100 fr. qu'elle contenait. Je t'ai envoyé des croquis des tableaux destinés pour la Hollande. Va sans dire que les études peintes sont plus éclatantes de couleur. Suis de nouveau en plein travail, toujours des vergers en fleur.
L'air d'ici me fait décidément du bien, je t'en souhaiterais à pleins poumons; un de ses effets est assez drôle, un seul petit verre de cognac me grise ici, donc n'ayant pas recours à des stimulants pour faire circuler mon sang, quand même la constitution s'usera moins.
Seulement j'ai l'estomac terriblement faible depuis que je suis ici, enfin cela c'est une affaire de longue patience probablement.
J'espère faire du progrès réel cette année, dont j'ai grand besoin d'ailleurs.
J'ai un nouveau verger, qui est aussi bien que les pêchers roses, des abricotiers d'un rose très pale.
Actuellement je travaille à des pruniers d'un blanc jaune avec mille branches noires.
J'use énormément de toiles et de couleurs, mais j'espère ne pas perdre de l'argent tout de même.
Sur 4 toiles il y en aura peut-être à peine une qui fasse tableau, tel que celui de Tersteeg ou de Mauve, mais les études pourront nous servir pour des échanges, j'espère.
Quand est-ce que je pourrai t'envoyer?
J'ai tellement envie d'en faire deux de celui de Tersteeg, car c'est mieux que les études d'Asnières.
Hier j'ai encore vu un combat de taureaux, où 5 hommes travaillaient le boeuf avec des banderelles et des cocardes, un toréador s'est écrasé une couille en sautant la barricade. C'était un homme blond aux yeux gris, qui avait beaucoup de sang-froid, ils disaient qu'il en aurait pour longtemps. Il était habillé en bleu céleste et or, absolument comme le petit cavalier dans notre Monticelli à 3 figures dans un bois. Les arènes sont fort belles lorsqu'il y a soleil et foule. Bravo pour Pissarro, il a raison il me semble. J'espère qu'il nous fera un échange un jour.
| | | |
De même pour Seurat, ce serait une bonne affaire d'avoir une étude peinte de lui.
Enfin je travaille dur, espérant que nous pourrons faire des choses dans ce genre.
Le mois sera dur pour toi et pour moi, seulement c'est pourtant, si la chose t'est possible, dans notre avantage de faire le plus possible des vergers en fleur. Je suis maintenant bien en train, et il m'en faut encore 10, il me semble, même motif.
Tu sais que je suis changeant dans mon travail, et que cette rage de peindre des vergers ne durera pas toujours. Après ce sera possiblement les arènes. Puis j'ai énormément à dessiner, car voudrais faire des dessins dans le genre des crepons japonais. Je ne puis pas faire autrement que battre le fer tant qu'il est chaud. Serai éreinté après les vergers, car c'est des toiles 25 et 30 et 20.
Nous n'en aurions pas trop, si je pouvais en abattre 2 fois autant. Car il me semble que cela pourra peut-être définitivement fondre la glace en Hollande. La mort de Mauve a été un rude coup pour moi. Tu le verras bien que les pêchers roses ont été peintes avec une certaine passion.
Il me faut aussi une nuit étoilée avec des cyprès ou - peut-être au-dessus d'un champ de blé mûr; il y a des nuits fort belles ici. J'ai une fièvre de travail continuelle.
Suis bien curieux de savoir le résultat au bout d'un an, j'espère qu'alors je serai moins embêté par des malaises. A présent je souffre beaucoup certains jours, mais cela ne m'inquiète pas le moins du monde, parce que c'est rien que la réaction de cet hiver, qui n'était pas ordinaire. Et le sang se refait, c'est le principal.
Il faut arriver à ce que mes tableaux vaillent ce que je dépense et même l'excèdent, vu tant de dépenses faites déjà. Eh bien à cela nous arriverons. Tout ne me réussit pas bien sûr, mais le travail marche. Jusqu'à présent tu ne t'es pas plaint de ce que je dépense ici, mais je t'avertis que si je continue mon travail dans les mêmes proportions, j'ai bien du mal à arriver. Seulement le travail est excessif.
S'il y arrive un mois ou une quinzaine où tu te sens gêné, avertis moi, dès lors je me mets à faire des dessins, et cela nous coûtera moins. C'est pour te dire qu'il ne faut pas te forcer sans cause, ici il y a tant à faire, de toute sortes d'études que c'est pas la même chose qu'à Paris, où l'on ne peut pas s'asseoir où l'on veut.
Si c'est possible de faire un mois un peu raide, c'est tant mieux,
| | | | puisque les vergers en fleur sont des motifs qu'on a chance de vendre ou d'échanger.
Mais j'y ai pensé que tu auras le terme à payer, et c'est pourquoi qu'il faut me prévenir si ça gêne trop.
Je vais encore toujours avec le peintre danois, mais il va bientôt retourner. C'est un garçon intelligent et très bien comme fidélité et manières, mais sa peinture est encore bien mince. Tu le verras probablement quand il sera à Paris de passage.
C'est bien fait que tu aies été chez Bernard. S'il va faire son service en Algérie, qui sait peut-être y irai-je lui tenir compagnie.
Est-ce que c'est à la fin des fins fini maintenant, l'hiver à Paris? Je crois que ce que dit Kahn, est très vrai, que je n'ai pas suffisamment tenu compte des valeurs, mais ce sera encore bien autre chose qu'ils diront plus tard - pas moins vrai.
C'est pas possible de faire les valeurs et la couleur.
Th. Rousseau l'a fait mieux que qui que ce soit, en mélangeant ses couleurs la noirceur causé par le temps a augmenté et ses tableaux actuellement sont méconnaissables.
On ne peut pas être en même temps au pôle et à l'équateur.
Il faut en prendre son parti, ce qu'aussi j'espère bien faire, et se sera probablement la couleur. A bientôt, poignée de main à toi, à Koning, aux copains,
Vincent.
| |
475
Mon cher Theo,
Suis obligé de t'écrire, puisque je t'envoie une commande de couleurs laquelle, si tu la commandes chez Tasset et l'Hôte Rue Fontaine, tu ferais bien - puisqu'ils me connaissent - de leur dire que je compte sur une remise au moins équivalente aux frais de transport, que moi je payerai volontiers; ils n'ont pas à faire l'expédition, c'est nous qui ici payerons, mais la remise devrait être dans ce cas de 20%.
S'ils veulent te l'accorder - selon ce que je suis porté à croire - ils pourront me fournir jusqu'à nouvel ordre, et il s'agit donc pour eux d'une commande importante.
Tu demanderas - je t'en prie - au père Tasset ou au père l'Hôte, le tout dernier prix de 10 mètres de sa toile au plâtre ou absorbante - et me feras parvenir le résultat de la discussion, que tu auras probablement avec ce monsieur, pour livraison de la marchandise ci-dessus mentionnée. Voici la commande:
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| 20 |
Blanc d'Argent, gros tubes, |
| 10 |
idem blanc de Zinc, |
| 15 |
Vert Veronèse, doubles tubes, |
| 10 |
Jaune de Chrôme citron id. |
| 10 |
Jaune de Chrôme (No. deux), id., |
| 3 |
Vermillon, id., |
| 3 |
Jaune de Chrôme No. trois, id., |
| 6 |
Laque géranium, petits tubes nouvellement broyés, s'ils sont graissés je les renverrais. |
| 12 |
Laque ordinaire, petits tubes " " |
| 2 |
Carmin, petits tubes " " |
| 4 |
Bleu de Prusse, petits tubes, |
| 4 |
Cinabre vert très clair, petits tubes, |
| 2 |
Mine orange petits tubes, |
| 6 |
Vert émeraude petits tubes, |
Cette commande est assez grave (cependant sans compter la différence entre la remise, que j'ose espérer, et les frais de transport) nous y gagnerons encore ce que je payerais en plus pour frais de transport, sans compter que je n'ai ici aucune remise.
Ci-joint, pour que cela ne te presse pas outre mesure, une commande plus petite et à déduire de la prémière, laquelle dernière nommée n'est pressée qu'en tant que quant à la réduction ci-dessous mentionnée.
Pressé.
| 10 |
Blanc d'Argent, gros tubes. |
| 6 |
Vert Véronèse, doubles tubes, |
| 3 |
Jaune de Chrôme citron, doubles tubes |
| 3 |
Jaune de Chrôme No. 2 " " |
| 1 |
Jaune de Chrôme No. 3 " " |
| 1 |
Vermillon, double tube, |
| 3 |
Laque génarium, petits tubes, |
| 6 |
Laque ordinaire, petits tubes, |
| 2 |
Bleu de Prusse, petits tubes, |
| 4 |
Vert émeraude, petits tubes, |
Puis - aussitôt que possible - le prix définitif pour moi, de la toile absorbante, 10 mètres s.v.p.
Le marchand de couleurs d'ici me faisait de la toile absorbante, mais il est tellement paresseux à la faire, que je suis décidé de faire venir tout de Paris ou de Marseille, et que j'y renonce à bout de patience de lui en faire faire. (En attendant une toile de 30 absorbante, j'en ai peintes deux sur toile non absorbante).
| | | |
Il va sans dire, que si tu achètes des couleurs pour moi, mes dépenses ici diminueront de plus que 50%.
Jusqu'à présent j'ai dépensé plus pour mes couleurs, toiles, etc. que pour moi. J'ai encore un nouveau verger pour toi, mais au nom de dieu fais-moi parvenir la couleur sans retard. La saison des vergers en fleurs est si passagère, et tu sais que ces motifs sont de ceux qui égaient tout le monde. Aussitôt que je pourrai payer caisse et affranchissement (le dernier sans doute meilleur marché ici à la petite station, que le résultat Gare de Lyon) je t'expédie les études.
Suis sans le sou pour le moment, comme déjà je te le disais. Fais comme tu peux, mais en tout cas gagnons la remise sur les couleurs, si toutefois tu juges qu'il soit à notre avantage de travailler comme quatre. Ci-inclus commande pour Tasset et l'Hôte directement.
t.à.t. Vincent.
Je suis assez curieux de savoir ce que tu diras de mon premier envoi, qui contiendra certes au moins 10 toiles.
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476
Mon cher Theo,
C'est rudement bon à toi de m'avoir envoyé la commande de couleurs toute entière, je viens de les recevoir, mais n'ai pas encore eu le temps de les vérifier.
J'en suis fort content. La journée d'aujourd'hui a d'ailleurs été bonne. Ce matin j'ai travaillé à un verger de pruniers en fleur, tout à coup il a commencé à faire un vent formidable, un effet que je n'avais jamais vu qu'ici, et qui revenait par intervalles. Entre temps du soleil, qui faisait étinceler toutes les petites fleurs blanches. C'était tellement beau! Mon ami le Danois est venu me rejoindre, et aux risques et périls à chaque moment de voir tout le tremblement par terre ai continué à peindre - il y a dans cet effet blanc beaucoup de jaune avec du bleu et du lilas, le ciel est blanc et bleu. Mais la facture de ce qu'on fait ainsi dehors, qu'en diront-ils? Enfin, attendons.
Alors après diner j'ai mis en train le même tableau que je destine à Tersteeg, ‘le Pont de l'Anglais’, pour toi. Et j'ai bien envie de faire une répétition de celui pour Jet Mauve aussi, parce que puisque je dépense tant, nous ne devons pas perdre de vue qu'il faut chercher à en rattraper de cet argent, qui file vite.
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J'ai après regretté de ne pas avoir demandé les couleurs au Père Tanguy tout de même, quoiqu'il n'y ait pas le moindre avantage à cela - au contraire - mais c'est un si drôle de bonhomme, et je pense encore souvent à lui. N'oublie pas de lui dire bonjour pour moi si tu le vois, et dis-lui que s'il veut des tableaux pour sa vitrine, il en aura d'ici, et des meilleurs. Ah, il me semble de plus en plus que les gens sont la racine de tout, et quoique cela demeure éternellement un sentiment mélancolique de ne pas se trouver dans la vraie vie, dans ce sens qu'il vaudrait mieux travailler dans la chair même que dans la couleur ou le plâtre, dans ce sens qu'il vaudrait mieux fabriquer des enfants que de fabriquer des tableaux ou de faire des affaires, cependant on se sent vivre quand on y songe qu'on a des amis dans ceux qui eux non plus, sont dans la vie vraie.
Mais justement à cause de ce que c'est dans le coeur des gens, qu'est aussi le coeur des affaires, il faut conquérir des amitiés en Hollande, ou plutôt les ranimer. De plus puisque pour la cause de l'impressionisme, on a peu à craindre dans ce moment de ne pas gagner.
Et c'est à cause de la victoire presqu'assurée d'avance, que de notre côté il faut avoir de bonnes manières, et faire tout cela avec calme. J'aurais bien voulu voir l'Incarnation de Marat, dont tu as parlé l'autre jour, cela m'intéresserait certes beaucoup.
Involontairement je me figure Marat comme l'équivalent - au moral (mais plus puissant) de Xantippe - la femme qui a l'amour aigri. Qui demeure touchante quand bien même - mais enfin c'est pas aussi gai que la maison Tellier de Guy de Maupassant.
Est-ce que de Lautrec a fini son tableau d'une femme accoudée sur une petite table de café?
Si je réussis à apprendre à travailler sur une autre toile les études faites sur nature, nous y gagnerions pour ce qui est de la possibilité de la vente.
J'espère y arriver ici, et c'est pourquoi je fais un essai avec les deux tableaux qui s'en iront en Hollande, d'un autre côté tu les auras aussi, et de cette façon il n'y a pas d'imprudence.
Tu as eu raison de dire à Tasset qu'il fallait ajouter la laque géranium tout de même, il l'a envoyée, je viens de vérifier. Toutes les couleurs que l'impressionisme a mises à la mode sont changeantes, raison de plus de les employer hardiment trop crues, le temps les adoucira que trop.
| | | |
Ainsi toute la commande que j'ai faite, soit les 3 chrômes (l'orange, le jaune, le citron) le bleu de Prusse, l'émeraude, les laques de garance, le vert Véronèse, la mine orange, tout cela ne se trouve guère sur la palette hollandaise Maris, Mauve, et Israels.
Seulement cela se trouvait sur celle de Delacroix, qui avait la rage des deux couleurs les plus condamnées, et pour les meilleures raisons, le citron et le bleu de Prusse. Cependant il me semble qu'il en ait fait de superbes avec cela, des bleus et des jaunes citrons. Poignée de main à toi, à Koning et encore une fois bien merci des couleurs.
t.à.t. Vincent.
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477
Mon cher Theo,
Merci de ta lettre contenant les échantillons de toile absorbante. Serai bien aise de recevoir, mais cela ne presse aucunement, 3 mètres de celle à 6 fr.
Pour ce qui est de son envoi de couleurs, il n'y avait que 4 gros tubes de blanc, tandis que tous les autres tubes étaient des demigros de blanc. S'il les a comptés dans les mêmes proportions, c'est fort bien, mais fais attention à cela.
4 Tubes de blanc à 1 fr. mais le reste ne doit être qu'à moitié prix. Je trouve son bleu de Prusse mauvais et son cinabre. Le reste est bien. Maintenant je te dirai que je travaille aux 2 tableaux desquels je voulais faire des répétitions. Le pêcher rose me donne le plus de mal.

abricotiers
rose
pruniers terrain violet et vert
| | | |
Tu vois par les trois carrés de l'autre côté que les trois vergers se tiennent plus au moins. J'ai maintenant aussi un petit poirier en hauteur, flanqué également de deux toiles en largeur. Cela fera 6 toiles de vergers en fleur. Je cherche actuellement tous les jours à les achever un peu, et à les faire tenir ensemble.
J'ose espérer 3 autres, se tenant également, mais ceux-là ne sont encore qu'à l'état d'embryons ou de foetus.
Je voudrais bien faire cet ensemble de 9 toiles.
Tu comprends qu'il nous est loisible de considérer les 9 toiles de cette année, comme première pensée d'une décoration définitive beaucoup plus grande (celle-ci se compose de toiles de 25 et de 12), qui serait exécutée d'après les mêmes motifs absolument, l'année prochaine à la même époque.
Voici l'autre pièce de milieu des toiles de 12.
Terrain violet, dans le fond un mur avec des peupliers droites et un ciel très bleu. Le petit poirier a un tronc violet et des fleurs blanches, un grand papillon

jaune sur une des touffes. A gauche dans le coin, un petit jardin avec bordure de roseaux jaunes, et des arbustes vertes et un parterre de fleurs. Une maisonnette rose. Voilà donc les details de la décoration de vergers en fleur, que je te destinais.
Seulement les 3 dernières toiles n'existent qu'à un état provisoire, et devraient représenter un très grand verger avec bordure de cyprès et grands poiriers et pommiers. Le ‘Pont de l'Anglais’ pour toi marche bien, et sera mieux que l'étude je pense.
Suis bien pressé de retourner travailler. Pour le Guillaumin, si cela est possible, c'est sûrement bonne affaire d'acheter. Seulement puisqu'on parle
| | | | d'un nouveau procédé pour fixer le pastel, serait peut-être sage de lui demander de fixer de cette façon en cas d'achat. Poignée de main à toi et à Koning.
t.à.t. Vincent.
J'ai eu une lettre de Bernard avec des sonnets qu'il a fabriqués, parmi lesquels il y en a qui sont réussis; il arrivera à faire un bon sonnet, ce que je lui envie presque.
Aussitôt le Pont de l'Anglais et la répétition de l'autre tableau, le pêcher rose secs, ferai envoi.
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478
Mon cher Theo,
(20 April '88.)
Merci de ta lettre d'aujourd'hui et du billet de 100 fr. qu'elle contenait. Pour ce qui est de la lettre précédente, contenant 50 fr., je l'ai également reçue, et je te l'ai aussi écrit le jour avant ou deux jours avant que je n'aie envoyé les deux dessins. Ces dessins sont faits avec un roseau, taillé comme serait une plume d'oie, je compte en faire une série comme cela, et j'espère faire mieux que les deux premiers. C'est un procédé que j'ai déjà cherché en Hollande dans le temps, mais là je n'avais pas d'aussi bons roseaux qu'ici.
Ai reçu une lettre de Koning, de laquelle veuille le remercier, très volontiers je veux lui échanger les deux dessins contre une étude de lui, que tu choisiras et garderas dans ta collection. Je lui écrirai pour lui expliquer le procédé, et lui enverrai des roseaux taillés, pour qu'il puisse en faire aussi.
Maintenant c'était une importante nouvelle que celle de ton voyage à Bruxelles.
Tu seras à même de juger comment marche l'ancienne marchandise à haut prix là-bas. Mais quelle affaire! Car il est probable en effet que ces messieurs préparent quelque coup. Te rappelles-tu que nous en avons encore causé avant mon départ de ce que en vue de l'exposition universelle, Bouguereau, Lefèvre, Benjamin Constant, toute la clique, irait chez Boussod se plaindre et insister sur ce qu'ils y tiennent que la maison B. (la première du monde) demeure pure et fidèle aux principes de l'art vraiment le plus civilisé et le plus aimable, soit leurs tableaux à eux.
Quoiqu'il en soit, cela donna rudement à penser. Et la situation serait grave si tu te brouilles avec ces messieurs.
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Je ne te cache pas que ce sera un rude choc pour toi, non pas immédiatement mais 6 mois disons après, à cause du changement de vie que cela te causerait.
Quand on sort de prison après y avoir longtemps séjourné, il y a des moments où l'on regrette la prison même, parce que l'on se trouve désorienté dans la liberté, ainsi probablement nommée puisque la tâche quotidienne éreintante pour gagner sa vie ne laisse guère de liberté.
Mais tu sais tout cela. Certainement tu regretteras des choses involontairement, même en gagnant d'autres.
J'ai maintenant 10 vergers, sans compter trois petites études et une grande d'un cérisier, que j'ai éreintée.
Quand est-ce que tu serais de retour, comment faire pour l'envoi en définitive, car il me faut maintenant changer de motifs, les vergers ayant pour la plupart perdu leurs fleurs.
Donc ces vergers, avec le Pont de l'Anglais, forment une première série. Si tu préfères que cela sèche encore ici, cela n'est pas mauvais peut-être. Ils sont maintenant sur une terrasse couverte pour y sécher. Dites donc, Daumier est exposé aux Beaux-Arts et Gavarni n'est-ce pas? Bravo pour le Daumier, pas pour les Beaux-Arts.
Voici croquis d'un verger*) que j'avais plus spécialement destiné pour toi à l'occasion du 1r mai. C'est absolument clair et absolument fait d'un coup. Une furie d'empâtements à peine teinté de jaune et de lilas dans la touffe blanche première.
Tu seras alors probablement en Hollande, et là-bas tu verras peutêtre ce jour-là les mêmes arbres en fleur.
Cela me fait grand plaisir que tu aies pris des leçons de manger au jeune Koning, il est très malin là-dedans, et c'est amusant de manger avec cette jeune verdure d'artiste.
Je suis bien content que tu aies son étude de négresse.
Enfin mais cela te fera du bien de déjeuner. Ici j'ai fait d'ailleurs la même chose, en mangeant 2 oeufs le matin.
L'estomac chez moi est très faible, mais j'espère y arriver à le retablir, il faudra du temps et de la patience. En tout cas je me porte déjà beaucoup mieux en réalité qu'à Paris.
Il paraît d'ailleurs qu'ici on n'a pas précisément besoin d'une grande quantité de nourriture, et je voulais bien à cette occasion encore te dire, que je doute de plus en plus de la véracité de la légende Monticelli absorbeur de quantités énormes d'absinthe.
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Considérant son oeuvre il me paraît pas possible qu'un homme énervé par la boisson, ait fait cela.
Peut-être cette Limousin, la dame la Roquette, y a mis de sa médisance après tout, pour que cette légende se soit enracinée.
Enfin je t'écris à la hâte, de cette façon tu auras ma lettre avant ton départ, si c'est ce dimanche-ci que tu comptes partir.
Tout en sentant que ce voyage ne t'enchantera pas fort si ce sont des tableaux Delort & Co, qui formeront surtout la collection destinée aux vertueux Belges, n'empêche que je te souhaite bon sang et bon voyage et bon courage surtout.
J'ai vu la nature morte de Bernard en train, je la trouvais superbe. Poignée de main à toi et à Koning.
t.à.t. Vincent.
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479
Mon cher Theo,
Je commence par te dire que la lettre que tu n'as pas reçue, était mal adressée par moi, et m'est revenue comme telle. Je l'avais dans un moment d'abstraction bien caractérisé, adressée rue de Laval au lieu de rue Lepic.
Cela étant, je te répète ce qu'il y avait dans la lettre, comme de neuf, la visite de Mc. Knight, l'ami de Russell, qui d'ailleurs est revenu dimanche dernier. Je dois aller le voir chez lui, et y voir ce qu'il fait, dont je n'ai encore rien vu.
C'est un Yankee, qui probablement fait beaucoup mieux que les Yankees d'habitude, mais un Yankee tout de même.
Est-ce là assez dire? Lorsque j'aurai vu ses tableaux ou dessins, j'admettrai pour l'oeuvre. Toujours tant que ça pour l'homme.
Le but principal de cette lettre c'est de savoir si tu es parti et comment. Et après - ce l'après - tu ne le sauras peut être pas toi-même.
Enfin il paraît toujours que ces messieurs Boussod Valadon ne se soucient aucunement du qu'en dira-t-on des artistes.
Mais, je ne te cache pas que j'ai trouvé la nouvelle mauvaise, et je t'assure bien malgré moi, que j'y ai pensé tous les jours.
Puisque je n'ose pas continuer dans des affaires, qui te coûteraient plus que maintenant elles rapporteront.
Car c'est un peu signe, toute cette conversation avec ces messieurs B. & V., que l'impressionisme ne prend pas suffisamment.
En tant que quant à moi, je me suis abstenu immédiatement de faire des tableaux, et j'ai continué une série de dessins à la plume, dont tu as eu les deux premiers mais en plus petit format.
Car je me suis dit, qu'une brouille avec ces messieurs pourrait rendre désirable pour toi des dépenses moindres de mon côté. Ne tenant pas tant que ça à mes tableaux, je les laisserais-là sans trop murmurer.
N'étant heureusement pour moi pas de ceux, qui n'aiment dans ce monde que les tableaux.
Par contre, croyant qu'une chose artistique puisse se faire à moins de frais que n'en nécessite un tableau, j'ai commencé une série de dessins à la plume.
En attendant j'ai des contrariétés, je ne crois plus y gagner en restant où je suis; je prendrais plutôt une chambre, ou à la rigueur deux chambres, une à coucher, une pour travailler.
Car les gens d'ici s'en font trop prévaloir, pour me faire payer tout
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assez cher, de ce que je leur prends avec mes tableaux un peu plus de place que les autres clients, qui ne sont pas peintre. Je me ferai prévaloir de mon côté, de ce que je reste plus longtemps, et que je dépense plus dans l'hôtellerie, que les ouvriers de passage.
Et ils n'auront plus si facilement un sou de moi.
Mais - c'est toujours une bien grande misère que de traîner après soi l'attirail du travail et les tableaux, ce qui rend plus difficile et l'entrée et la sortie.
Etant obligé en tout cas décidé de changer, veux-tu, ou plutôt trouves-tu plus convenable d'aller à Marseille maintenant? J'y peux faire série marines comme série vergers en fleur ici. J'ai d'ailleurs acheté 3 chemises de toile forte et deux paires de souliers forts dans un but de changer.
A Marseille je m'occuperais plus volontiers de chercher à conquérir une vitrine pour les impressionistes, si toi de ton côté me donnerais l'assurance que tu la pourverrais cette vitrine, de tableaux impressionistes, si on t'en demande à exposer, ce qui sera facile.
J'ai parfois une inquiétude grave, que toi et aussi moi serons roulés par ces messieurs B. & V. & Co., qui nous font des misères. Seulement je m'y oppose.
Ne te laisse pas rouler par eux. Suffit pour aujourd'hui, fais-moi donc savoir ton adresse en cas de voyage. Quand seras-tu en Hollande? Pour moi toujours même adresse, mais désirerais changer, ne m'y trouvant pas bien. T'enverrai dessins à la plume sous peu, j'en ai déjà 4.
Poignée de main,
Vincent.
Serai très gêné fin de mois, mais sortirais, seulement c'est pour pouvoir changer raide, que je suis préoccupé.
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480
Mon cher Theo,
Mei '88.
Merci beaucoup de ta lettre et du billet de 50 fr. qu'elle contenait. Ce n'est pas en noir que je vois l'avenir, mais je le vois très hérissé de difficultés, et par moments je me demande si ces dernières ne seront pas plus fortes que moi. Cela c'est surtout dans les moments de faiblesse physique, et la semaine dernière je souffrais d'un mal de dents assez cruel, pour qu'il m'ait, bien malgré moi, fait perdre du temps.
Pourtant je viens de t'envoyer un rouleau de petits dessins à la
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plume, une douzaine je crois. Par où tu verras que si j'avais cessé de peindre, j'ai pas cessé de travailler. Tu y trouveras un croquis hâtif sur papier jaune, une pelousse dans le square qui se trouve à l'entrée de la ville, et au fond une bâtisse, à peu près comme ceci.
Eh bien, j'ai aujourd'hui loué l'aile droite de cette construction, qui contient 4 pièces ou plutôt deux avec deux cabinets.
C'est peint en jaune dehors, blanche à la chaux à l'intérieur, en plein soleil, je l'ai loué à raison de 15 francs par mois.
Maintenant mon désir serait de meubler une pièce, celle du premier étage, pour pouvoir y coucher.
Cela restera l'atelier, le magasin pour tout le temps de la campagne ici dans le midi, et alors j'ai mon indépendance des chicanes des hôtelleries, qui sont ruineuses et m'attristent. Justement Bernard m'écrit qu'il a aussi une maison entière, mais lui l'a pour rien. Quelle chance! Je t'en ferai sûrement un nouveau dessin mieux que le premier croquis. Et dès maintenant j'ose t'en parler que j'ai l'intention d'inviter Bernard et d'autres à m'envoyer des toiles, pour les montrer ici si l'occasion se présente, et certes elle se présentera à Marseille. J'espère être bien tombé cette fois-ci, tu comprends - jaune en dehors, blanc en dedans, en plein soleil, je verrai enfin mes toiles dans un intérieur bien clair - le parquet est en briques rouges, et dehors le jardin du square, duquel tu trouveras encore deux dessins. Les dessins, j'ose te l'assurer, deviendront encore mieux.
J'ai eu une lettre de Russell, qui a acheté un Guillaumin et 2 ou 3 Bernard.
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Cela me fait énormément plaisir, il m'écrit aussi qu'il me fera un échange d'études. Je n'aurais peur de rien si n'était cette sacré santé. Et pourtant je vais mieux qu'à Paris, et si mon estomac est devenu excessivement faible, c'est un mal que j'ai attrapé là-bas probablement en grande partie par le mauvais vin, dont j'ai trop bu. Ici le vin est aussi mauvais, seulement je n'en bois que fort peu. Et le cas est donc que ne mangeant guère, et ne buvant guère, je suis très faible, mais le sang se refait au lieu de se gâter. Encore une fois donc, c'est la patience qu'il me faut dans le cas, et persévérance.
Ayant reçu la toile absorbante de ces jours-ci, je commence une nouvelle toile de 30, qui j'espère, sera mieux que les autres.
Te rappelles-tu dans ‘La recherche du bonheur’ le bonhomme qui a acheté autant de terre, qu'il peut en envelopper dans une course circulaire d'une journée? Eh bien, avec ma décoration des vergers j'ai plus ou moins été cet homme-là; une demi-douzaine d'une douzaine je les ai pourtant, mais les 6 autres ne sont pas aussi bien, et je regrette de ne pas plutôt en avoir fait 2 au lieu des 6 derniers. Enfin je t'enverrai toujours une dizaine de ces jours-ci. J'ai acheté 2 paires de souliers, qui me coûtaient 26 fr. et 3 chemises qui me coutaient 27 francs. Cela faisait que malgré le billet de 100, je n'étais pas énormément riche. Mais en vue de ce que je compte faire des affaires à Marseille, je veux absolument être bien mis, et je me propose bien de n'acheter que du bon. Et de même pour le travail, il faudra plutôt faire un tableau de moins que de le faire moins bien. S'il t'arrivait d'avoir à quitter ces messieurs ne crois pas que je doute de la possibilité de faire des affaires tout de même, mais il ne faut pas être pris à l'improviste voilà tout et si cela traîne encore un peu c'est même tout mieux.
Pour mon compte si d'ici quelques mois je suis prêt pour une expédition à Marseille, je pourrai agir avec plus d'aplomb qu'en y arrivant essoufflé.
J'ai encore revu Mc. Knight, mais encore rien de son travail.
J'ai encore des couleurs, j'ai des brosses, j'ai encore plusieurs choses en provision, seulement il ne faut pas gaspiller la poudre. Je crois qu'en cas où tu quitterais ces messieurs, il faut que de mon côté j'arrive à pouvoir vivre sans dépenser plus que, par exemple fr. 150 par mois, maintenant je ne le pourrais, mais tu verras que dans 2 mois je serai installé de cette façon-là. Si alors on gagne plus, tant mieux, je veux assurer cela.
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Ainsi si j'avais du bouillon très fort cela m'avancerait immédiatement; c'est affreux, jamais je n'ai pu me procurer ce que je demandais de choses pourtant très simples chez ces gens-là. Et c'est partout le même dans ces petits restaurants.
C'est pourtant pas difficile de faire cuire des pommes de terre.
Impossible.
Du riz alors, ou du macaroni, pas davantage, ou bien c'est sali de graisses, ou bien ils ne le font pas, s'excusant: ce sera pour demain, il n'y a pas de place sur le fourneau, etc.
C'est bête, mais c'est pourtant vrai que voilà pourquoi la santé traîne.
Pourtant cela m'a coûté une angoisse de me résoudre à prendre un parti, puisque je me disais qu'à la Haye et à Nuenen j'avais essayé de prendre un atelier, et je me disais que cela avait mal tourné. Mais bien des choses ont changé depuis, et me sentant sur un terrain plus sûr, allons en avant. Seulement nous avons dépensé déjà tant d'argent dans cette sacrée peinture, qu'il ne faut pas oublier que cela doit rentrer en tableaux.
Si nous osons croire, et j'en reste persuadé, que les tableaux impressionistes monteront, il faut en faire beaucoup et les tenir à prix. Raisons de plus pourquoi qu'il faut tranquillement soigner la qualité de la chose et ne pas perdre le temps.
Alors au bout de quelques années, j'entrevois la possibilité que le capital dépensé se retrouvera dans nos mains, si non en argent, en valeurs. Maintenant si tu trouves bien, je meublerai la chambre à coucher, en louant ou en achetant, je vais voir aujourd'hui ou demain matin. Je reste toujours convaincu que la nature d'ici est bien ce qu'il faut pour faire de la couleur. Et donc il est plus que probable que je ne bougerai guère d'ici.
Raffaëlli a fait le portrait d'Edmond de Goncourt, n'est-ce pas? Cela doit être beau, ai vu Salon publié par l'Illustration. Est-ce que le Jules Breton est beau?
Tu recevras bientôt un tableau que j'ai fait pour toi à l'occasion du 1r mai. Je pourrai à la rigueur rester à deux dans le nouvel atelier et je le voudrais bien. Peut-être Gauguin viendra-t-il dans le midi. Peut-être je m'arrangerais avec Mc Knight. Alors on pourrait faire de la cuisine chez soi.
En tout cas l'atelier est trop en vue pour que je puisse croire que cela puisse tenter aucune bonne femme, et une crise juponnière pourrait difficilement aboutir à un collage. Les moeurs d'ailleurs
| | | | sont, il me semble, moins inhumaines et contre nature qu'à Paris. Mais avec mon tempérament faire la noce et travailler ne sont plus du tout compatibles, et dans les circonstances données, faudra se contenter de faire des tableaux. Ce qui n'est pas le bonheur, et pas la vraie vie, mais que veux-tu? Même cette vie artistique, que nous savons ne pas être la vraie, me paraît si vivante et ce serait ingrat que de ne pas s'en contenter.
J'ai un grand souci de moins, maintenant que j'ai trouvé le petit atelier blanc. C'est en vain que j'avais vu un tas d'appartements. Cela te paraîtra drôle que le cabinet d'aisances se trouve chez le voisin, dans un assez grand hôtel, qui appartient au même propriétaire. Dans une ville du midi il me semble qu'on aurait tort de s'en plaindre, puisque ces administrations sont rares et sales et qu'involontairement on se les représente comme des nids de microbes.
D'un autre côté j'y ai de l'eau.
Je mettrai quelques japonaiseries sur le mur.
Si dans ton appartement il y aurait des toiles qui gêneraient, ceci pourrait toujours servir de remise, cela pourrait devenir nécessaire, car chez toi tu ne dois pas avoir des choses médiocres.
Bernard m'a écrit et envoyé croquis.
Cela me fait grand plaisir que tu aies trouvé notre mère et notre soeur en bonne santé.
Est-ce que tu retourneras en Hollande pour les vacances? Si tu pouvais faire les deux, aller voir Tersteeg et Marseille en tant qu'affaires qui regardent les impressionistes, et puis te reposer à Breda entre ces deux besognes! As-tu revu Seurat?
Je te serre bien la main, te souhaitant une année aussi ensoleillée que le temps qu'il fait aujourd'hui ici.
Bien le bonjour à Koning,
t.à.t. Vincent.
Si tu pouvais m'envoyer 100 fr. la prochaine fois, je pourrais déjà cette semaine coucher à l'atelier, je t'écrirai quel arrangement le marchand de meubles veut faire d'ailleurs.
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481
Mon cher Theo,
(4 Mei.)
Hier j'ai été chez des marchands de meubles pour voir si je pourrais louer un lit, etc. Malheureusement on ne louait pas, et même on refusait de vendre, à condition de payer tant par mois. Ceci est assez embarrassant.
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J'y ai pensé maintenant que peut-être, dans le cas où Koning partirait après avoir vu le Salon, comme je crois que d'abord c'était son intention, tu pourrais après son départ m'envoyer le lit qu'il occupe maintenant. Il faut considérer que si je couche à l'atelier, cela fait pourtant une différence au bout d'un an de ± 300 fr., que sans cela on paye dans l'hôtel. Je sais bien qu'il n'est pas possible de dire d'avance je resterai ici autant de temps, toutefois j'ai tant de raisons pour croire un long séjour ici probable.
J'ai été hier à Fontvieilles chez Mc Knight, il avait un pastel bien - un arbre rose - deux aquarelles commencées, et je le trouvais en train de faire une tête de vieille femme au fusain. Il est dans la période où les nouvelles théories de couleur le tourmentent, et tout en lui empêchant de faire selon le vieux système, il n'est pas assez le maître de sa palette nouvelle, pour pouvoir réussir de cette façon. Il paraissait très gêné de me les montrer, j'ai dû y aller exprès ainsi et lui dire que je voulais voir absolument son travail.
Maintenant il n'est pas impossible qu'il vienne rester avec moi quelque temps ici. Alors nous y gagnerions, je crois, des deux côtés.
Très souvent je pense à Renoir ici et son dessin pur et net. C'est bien comme ça que sont les objets ou personnages ici dans la clarté.
Nous avons énormément du vent et du mistral ici, actuellement trois jours sur quatre, toujours avec du soleil pourtant, mais il est alors difficile de travailler dehors.
Je crois qu'il y aurait quelque chose à faire ici pour le portrait. Si les gens sont d'une ignorance crasse en tant que quant à la peinture en général ils sont bien plus artistes que dans le nord pour leur propre figure et leur propre vie. J'ai vu ici des figures certes aussi belles que des Goya et des Velasquez. Elles savent vous ficher une note rose dans un costume noir, ou bien confectionner un habillement blanc, jaune, rose, ou encore vert et rose, ou encore bleu et jaune, ou il n'y a rien à changer au point de vue artistique. Seurat trouverait ici des figures d'hommes très pittoresques, malgré leurs costumes modernes.
Maintenant j'ose dire que ces gens d'ici morderaient au portrait. Mais moi avant d'oser risquer de me lancer là-dedans, veux d'abord avoir mon organisme nerveux tranquillisé, et puis je veux être établi d'une façon qu'on puisse recevoir les gens à l'atelier. Et si
| | | | je dois te dire le gros mot de mon calcul, pour me porter bien et être acclimatisé pour de bon ici, il me faudra un an, et pour m'établir il faudra bien mille francs. Si dans la première année - la courante - je dépenserais 100 francs pour vivre et 100 francs pour cet etablissement par mois, tu vois qu'il ne resterait pas un sou dans ce budget pour peindre.
Mais au bout de cette année j'aurais gagné et mon établissement un peu bien et ma santé, je suis porté à le croire. Et mon occupation en attendant serait surtout de dessiner tous les jours, avec en plus, deux ou trois tableaux par mois.
Dans l'établissement je compte alors aussi un renouvellement complet de linge et de vêtements et de chaussures.
Et je serais un autre homme au bout de l'année.
J'aurais un chez moi, et j'aurais mon calme pour la santé.
(Il va sans dire que s'il y avait chez toi des toiles qui prendraient trop de place, tu pourrais les envoyer ici petite vitesse, et je les garderais à l'atelier ici. Si tel n'est pas encore le cas, cela le sera plus tard, aussi je garde ici bien des études qui me semblent pas assez bonnes pour t'être envoyées).
Et alors je puis espérer de ne pas tomber essoufflé avant le temps ici. Monticelli était plus vigoureux que moi je pense, au physique, et si j'en avais la force, je vivrais au jour le jour comme lui.
Mais si lui-même a été paralysé et cela sans être si buveur que ça, moi à plus forte raison ne pourrais résister.
J'étais sûrement sur le droit chemin d'attraper une paralysie quand j'ai quitté Paris. Ça m'a joliment pris après! Quand j'ai cessé de boire, quand j'ai cessé de tant fumer, quand j'ai recommencé à réfléchir au lieu de chercher à ne pas penser - mon dieu quelles mélancolies et quel abattement! Le travail dans cette magnifique nature m'a soutenu au moral, mais encore là au bout de certains efforts les forces me manquaient. Eh bien voilà pourquoi lorsque je t'écrivais l'autre jour, je disais que si tu quittais les Goupil, tu te sentirais mieux au moral probablement mais que la guérison serait très douloureuse. Tandis que la maladie même on ne la sent pas.
Mon pauvre ami, notre névrose etc. vient bien aussi de notre façon de vivre un peu trop artistique mais elle est aussi un héritage fatal, puisque dans la civilisation on va en s'affaiblissant de génération en génération. Si nous voulons envisager en face le vrai état de
| | | | notre tempérament, il faut nous ranger dans le nombre de ceux qui souffrent d'un névrose, qui vient déjà de loin.
Je crois Gruby*) dans le vrai pour ces cas-là - bien manger, bien vivre, voir peu de femmes, en un mot vivre d'avance absolument comme si on avait déjà une maladie cérébrale et une maladie de la moëlle, sans compter la névrose, qui elle existe réellement.
Certes c'est là prendre le taureau par les cornes, ce qui n'est pas une mauvaise politique.
Et Degas fait comme ça, et réussit.
Tout de même ne sens-tu pas comme moi que c'est rudement dur? Et est-ce que en somme cela ne fait pas énormément du bien d'écouter les sages conseils de Rivet et de Pangloss, ces excellents optimistes de vraie et joviale race Gauloise, qui vous laissent votre amour propre.
Pourtant si nous voulons vivre et travailler, il faut être très prudent et nous soigner. De l'eau froide, de l'air, nourriture simple et bonne, être bien vêtu, être bien couché, et ne pas avoir des embêtements. Et pas se laisser aller aux femmes, et à la vraie vie, dans la mesure qu'on serait porté à désirer.
Je n'y tiens pas de coucher à l'atelier, mais si j'allais y coucher, alors ce serait dans le cas où je verrais possibilité de m'établir un peu définitivement et pour une longue période.
N'ayant maintenant aucunement besoin de place dans l'hôtel, vu que j'ai l'atelier ailleurs, je mettrai les gens bon gré mal gré à 3 francs par jour. Et conséquemment il n'y a rien qui presse. Mais si cela t'est égal envoie-moi tout de même 100 fr. la prochaine fois, vu que je voudrais aussi me faire faire des caleçons, de même que j'ai fait faire des chemises et des chaussures, et que je dois donner faire nettoyer et reparer presque tous les vêtements. Alors ils seront encore très bons. Cela c'est d'urgence pour le cas que j'aurais à aller à Marseille ou à voir des gens ici. Pour toutes ces précautions qu'on prend maintenant, on est plus sûr de pouvoir résister à la longue et régulariser le travail.
Il y a une dizaine de toiles pour lesquelles je cherche une caisse, et que j'expédierai de ces jours-ci.
Je te serre bien la main, ainsi qu'à Koning. J'ai reçu une carte postale de Koning pour dire qu'il avait reçu une lettre pour reprendre les tableaux aux Indépendants. Mais il n'avait naturellement qu'à les reprendre, qu'y puis-je moi?
t.à.t. Vincent.
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482
Mon cher Theo,
(5 Mei.)
Je t'écris encore un mot pour te dire, que réflexion faite, je crois que le mieux sera de prendre tout simplement une natte et un matelas, et de faire dans l'atelier un lit par terre. Car durant tout l'été il va faire tellement chaud, que cela sera plus que suffisant ainsi.
En hiver nous pourrions alors voir s'il faudra prendre un lit, oui ou non. Pour ce qui est du lit qui est chez toi, je trouve que l'arrangement d'avoir un peintre qui reste avec toi, est dans l'avantage du peintre et aussi dans le tien, au point de vue de la conversation et de la compagnie. Ainsi quand bien même Koning partirait, il y aurait peut-être un autre qui le remplacerait. Et pourquoi donc ne garderais-tu pas le lit en tout cas chez toi?
Il est tout juste possible qu'en fait de maison, je trouve encore mieux, soit à Martignes au bord de la mer, soit dans un autre endroit. Seulement ce que cet atelier a de charmant, c'est les jardins en face.
Mais voilà, pour y faire des réparations ou pour la meubler un peu bien, attendons, ce sera plus sage, d'autant plus que si nous devions avoir le cholera ici en été, il se pourrait que je ficherais mon camp dans la campagne.
Elle est sale cette ville dans les anciennes rues!
Les Arlésiennes dont on parle tant n'est-ce pas, sais-tu ce qu'en somme j'en trouve? Certes, elles sont réellement charmantes, mais ce n'est plus ce que ça doit avoir été. Et voilà, c'est plus souvent du Mignard que du Mantegna, parce que'elles sont en décadence. N'empêche que c'est beau, bien beau, et ici je ne parle que du type dans le caractère romain - un peu embêtant et banal. Que d'exeptions!
Il y a des femmes comme des Fragonard, et - comme Renoir. Et ce que l'on ne peut pas caser dans ce qui a déjà été fait en peinture?
Le meilleur que l'on pourrait faire, cela serait à tous les points de vue de faire des portraits de femmes et d'enfants. Seulement il me semble que ce ne sera pas moi qui ferai cela, je ne me sens pas un monsieur assez Bel Ami pour cela.
Mais serais rudement content si ce Bel Ami du midi, que Monticelli - n'était pas - mais préparait - que moi je sens dans l'air, tout en sentant que c'est pas moi - serais dis-je, rudement content, si en peinture il nous venait un homme à la Guy de Maupassant pour peindre gaiement les belles gens et choses d'ici.
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Pour moi je travaillerai, et par ci par là il y aura de mon travail qui restera, mais ce que Claude Monet est dans le paysage, cela dans la figure peinte, qui est-ce qui fera cela? Pourtant tu dois sentir comme moi que cela est dans l'air. Rodin? il ne fait pas la couleur lui, c'est pas lui. Mais le peintre de l'avenir c'est un coloriste comme il n'y en a pas encore eu. Manet l'a préparé, mais tu sais bien que les impressionistes ont déjà fait de la couleur plus forte que celle de Manet. Ce peintre de l'avenir, je ne puis me le figurer vivant dans de petits restaurants, travaillant avec plusieurs fausses dents, et allant dans des bordels de Zouaves comme moi.
Mais il me semble être dans le juste, lorsque je sens que cela viendra dans une génération plus loin, et que pour nous, il faut faire ce que nos moyens nous permettent dans cette direction, sans douter et sans broncher.
Veuille prévenir Guillaumin que Russell désire venir le voir chez lui et a l'intention de lui acheter encore un tableau. J'écris à Russell aujourd'hui. J'entendais dire hier par Mc K. et par le Danois qu'à Marseille il n'y avait jamais rien de bon dans les vitrines des marchands, et qu'ils croyaient qu'on n'y faisait absolument rien.
J'ai bien envie de voir cela un peu de mes propres yeux, mais justement désirant ne pas m'emballer, je ferai cela lorsque les nerfs seront au repos. Mettons donc si tu trouves bien, que nous ne nous presserons pas encore pour mettre l'atelier en état. Il y est déjà suffisamment pour le moment. Et si j'y couche de la façon susdite, il ne me coûtera rien, j'épargne 30 francs à l'hôtel et j'en paye 15 de loyer, donc à cela il n'y a que de l'avantage.
Poignée de main à toi et à Koning; j'ai encore un dessin.
t.a.t. Vincent.
Je viens de relire encore Au Bonheur des dames de Zola et je le trouve de plus en plus beau.
J'ai vu un tas de caisses pour mon envoi dans le bazar, j'y retourne pour prendre mesure. Est-ce que le de Groux, dont tu parles, était le même motif que celui du musée de Bruxelles, le Bénédicité? Vrai ce que tu dis pour de Braekeleer. En as-tu entendu parler de ce qu'il souffrait d'une maladie cérébrale, qui le réduisait à l'impuissance??? moi j'ai entendu dire cela, mais n'était-ce pas passager? Tu en nommes un autre, que je ne connais pas.
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483
Mon cher Theo,
Je viens de recevoir ta lettre contenant 100 fr., je t'en remercie bien, ainsi que de la précédente (datée de Bruxelles également), contenant 50 fr. Ceci pour te dire que je les ai reçues en bon ordre. Seulement il doit y avoir au moins 2 lettres, que je t'ai écrites à Paris, et un rouleau de dessins que comme tu pensais, Koning ne t'aura pas envoyé. Koning m'a écrit une carte postale, disant avoir reçu un billet des Indépendants, disant que si les tableaux n'étaient pas retirés entre le 5 et 6 Avril, ils seraient déposés ailleurs au gardemeuble.
Il n'avait qu'à les prendre, si c'était entre le 5 et 6 Mai qu'il a voulu dire.
Il est probable que cet excellent jeune homme ait un peu perdu la tête, toi absent.
Cela me fait plaisir que tu aies vendu un Degas, et ce que tu écris de l'acheteur Meunier, j'ai vu moi aussi de bien belles choses de lui, et de Henri de Braekeleer aussi naturellement.
Le coco qui est venu à Paris de la part des vingtistes, tu sais Los Rios de Quadalquivir*) ou un nom encore plus sonore que ça, prétendait que de Braekeleer était réduit à l'impuissance par une maladie cérébrale, qui l'avait complètement abruti.
J'aime à croire que ce n'est pas vrai.
En as-tu entendu parler?
Tu verras par les lettres en question que j'ai loué un atelier, maison entière à 4 pièces, (fr. 180 par an).
Il s'agit maintenant d'aller y coucher, j'achèterai aujourd'hui une natte et un matelas et couverture.
J'ai aussi 40 francs à payer à l'hôtel, donc il ne me restera pas grand chose. Mais dès lors je serai délivré de cet hôtellerie, où on paye trop et où je n'étais pas bien. Et je commencerai à avoir un chez moi.
Tu trouveras détails dans les lettres que je t'ai déjà écrites. Il a fait beaucoup de mistral ici, alors j'ai fait la douzaine de petits dessins, que j'ai envoyés.
Maintenant il fait un temps splendide, j'ai encore fait deux grands dessins et 5 petits.
J'ai trouvé une caisse pour mon envoi, qui part demain j'espère.
Je t'envoie à Bruxelles ces 5 petits dessins aujourd'hui.
Tu verras de belles choses chez Claude Monet. Et tu trouveras bien
| | | | mauvais ce que j'envoie, en comparaison. Je suis actuellement mécontent de moi et mécontent de ce que je fais, mais j'entrevois la possibilité de faire mieux dans la suite.
Et puis j'espère que plus tard d'autres artistes surgiront dans ce beau pays, pour faire ici ce que les Japonais ont fait chez eux.
Et travailler à cela, c'est pas si mauvais.
J'ai fait souvent des promenades avec Rappard, là que tu dis.
Est-ce que le faubourg et la campagne plus loin que la colonne du congres s'appelle Schaerbeek; je me rappelle d'un endroit qu'on appelle je crois la Vallée de Josafat, où il y a des peupliers, et où Hypolyte Boulanger le paysagiste a fait de belles choses.
Je me souviens de couchers de soleil dans le Jardin des plantes, vu du Boulevard qui le longe.
Tu trouveras dans la caisse que j'envoie, des roseaux pour Koning. Maintenant l'adresse sera dorénavant:
Place Lamartine 2.
J'espère - et je ne doute pas - qu'à ton retour à Paris ce sera enfin le printemps, ce sera pas trop tôt, ma foi.
En vivant à l'hôtel on n'avance jamais, et maintenant au bout d'un an j'aurai des meubles etc., qui m'appartiendront, et si cela ne vaudrait rien si j'étais dans le midi pour quelques mois seulement, la question devient tout autre dès qu'il s'agit d'un long séjour.
Et je n'en doute pas que j'aimerai toujours la nature d'ici, c'est quelque chose comme les japonaiseries, une fois qu'on aime cela on ne s'en repent pas.
Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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484
Mon cher Theo,
Je t'écris encore une fois aujourd'hui, parce que ayant voulu régler mon compte à l'hôtel où je reste, j'ai une fois de plus pu constater que j'y étais carrotté.
Je leur ai proposé de s'arranger, ils n'ont pas voulu, alors lorsque je voulais prendre mes effets, ils s'y sont opposés.
C'est fort bien, mais alors je leur ai dit qu'on expliquerait cela chez le juge de paix, où peut-être on me donnera tort.
Seulement voilà que je dois garder assez d'argent pour payer, en cas qu'on me donnerait tort, fr 67.40 au lieu de fr 40. que je leur dois. Et voilà donc que je n'ose acheter mon matelas, et que
| | | | je dois aller coucher encore dans un autre hôtel. Je voulais donc te demander de me mettre en état d'acheter mon matelas tout de même.
Ce qui ici me rend souvent triste, c'est que c'est plus cher que je n'avais calculé et que je n'arrive pas à me débrouiller aux mêmes frais, que ceux qui sont allés en Bretagne, Bernard et Gauguin.
Maintenant puisque je vais mieux, je ne me tiens tout de même pas pour battu et d'ailleurs si j'avais eu ma santé que j'espère rattrapper ici, cela et bien d'autres choses ne m'arriveraient pas. La caisse serait déjà partie, si c'était pas que toute la journée j'ai eu des tracas.
Je me dis que tu n'as encore rien reçu de mon travail et que j'ai déjà tant dépensé d'argent.
Maintenant dans la caisse je t'envoie toutes les études que j'ai, à l'exception de quelques-unes que j'ai détruites, mais je ne les signe pas toutes, et il y en a une douzaine que j'ai ôté des châssis et il y en a 14 sur châssis.
Il y a un petit paysage avec une masure blanche, rouge, verte, et un cyprès à côté, cela tu en as le dessin et je l'ai peint chez moi entièrement. Cela te prouverait que de tous ces dessins je pourrais, si cela t'allait, faire de ces petits tableaux comme des crépons.
Enfin, nous en causerons après que tu auras vu.
Pour le moment c'est embêtant qu'ainsi je suis un peu forcé de prendre la mesure de rester à l'atelier, mais dans la suite il en résultera plus de tranquillité pour travailler.
Enfin les premières études parties, je commence une nouvelle serie.
Je t'avais expliqué toute cette affaire dans les lettres qui sont encore à Paris.
C'était mon intention de rester chez ces gens pourtant jusqu'à ce que je fusse prêt. Enfin ça ne fait rien.
Je veux chercher à faire partir ma caisse encore aujourd'hui.
J'espère que tu écriras bientôt.
t.à.t. Vincent.
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485
Mon cher Theo,
(10 Mei.)
J'ai provisoirement à payer ma note, tout en étant stipulé sur la quittance, que ce payement n'est que pour rentrer en possession de mes effets, et que la note exagérée sera soumise au juge de paix.
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Mais avec tout cela il ne me reste presque rien; j'ai acheté de quoi pouvoir faire un peu de café ou de bouillon chez moi, et deux chaises et une table. Cela fait que j'ai encore justement 15 francs. Je te prie donc de m'envoyer encore de l'argent, pas plus tard que ton retour à Paris dans tous les cas.
Cela m'embête beaucoup, puisque cette affaire me dérange considérablement pour travailler, et il fait très beau justement.
Je regrette de ne pas avoir pris cet atelier plus tôt, avec ce que ces gens m'ont pris de trop, j'aurais pu me meubler déjà.
Seulement je compte bien avoir maintenant payé mon tribut au malheur, et mieux vaut que cela vienne au début qu'à la fin de l'expédition.
Je me sens assuré d'avoir sous peu plusieurs nouvelles toiles sur le chevalet.
Mon envoi est emballé et partira aujourd'hui.
C'est seulement décourageant que de travailler dur et de voir son bénéfice aller dans les mains des gens que l'on déteste.
Et nous mettrons fin à cela.
Je ferai un atelier ici qui durera, et où au besoin on puisse encore caser un autre peintre.
Les étrangers sont exploités ici, et les gens d'ici de leur côté n'ont pas tort; on considère comme un devoir d'en tirer tout ce qu'on peut. En pleine campagne, comme Mc Knight, on paye moins mais Mc Knight s'embête beaucoup et travaille très peu jusqu'ici. Et mieux vaut encore travailler dur et dépenser, s'il le faut absolument, davantage.
Si tu mettais de côté ce qu'il y a de mieux dans l'envoi et si tu considérais ces tableaux comme un payement de ma part en déduction de ce que je te dois. -
Alors le jour où de mon côté j'aurais apporté quelque chose comme 10 mille fr. de cette façon, je me sentirais plus tranquille.
L'argent déjà dépensé dans d'autres années doit aussi revenir dans nos mains, au moins en valeurs.
Je suis encore loin de cela.
Mais je sens que dans cette nature-ci, il y a tout le nécessaire pour faire de bonnes choses. Ce serait donc de ma faute si je ne réussissais pas. Mauve a dans un seul mois fait et vendu pour 6000 francs d'aquarelles, à ce que toi-même me racontais dans le temps. Eh bien il y a de telles veines, dont à travers les soucis actuels, je sens pourtant la possibilité.
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Dans cet envoi il y a le verger rose sur toile grossière, et le verger blanc en largeur, et le pont, qui si nous les gardons, il me semble que plus tard cela pourrait monter, et une cinquantaine de tableaux de cette qualité nous dédommagerait en quelque sorte de ce que dans le passé nous avons eu trop peu de chance. Prends donc ces trois pour la collection chez toi, et ne les vends pas, car plus tard cela vaudra 500 chaque.
Et si nous en avons 50 comme cela de côté, alors je respirerais un peu plus à mon aise. Enfin, écris-moi bientôt,
t.à.t. Vincent.
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486
Mon cher Theo,
Je t'ai encore une fois écrit à Bruxelles, pour te dire que j'espérais que tu serais à même de m'envoyer encore de l'argent à ton retour de Paris au plus tard. Vu que pour rentrer en possession de ma malle, j'ai dû payer la note entière provisoirement, tout en faisant stipuler sur la quittance que cette note exagérée serait vérifiée devant le juge de paix.
Je ne suis pas sûr de gagner, quoique j'aie absolument droit à une déduction de 27 francs, et qu'alors encore je n'ai aucun dédommagement de tout le tracas que cela me cause.
D'abord j'ai eu un temps de travail absolument absorbant, puis j'étais si éreinté et si malade, que je ne me sentais pas la force d'aller rester seul et je me suis trop laissé faire, ils se fondent sur une époque où je leur payais davantage lorsque j'étais malade et leur avais demandé du meilleur vin, pour leur note d'aujourd'hui. Mais c'est en somme tant mieux, que maintenant tout cela m'a fait de force prendre ce parti.
Je crois que je suis en somme un ouvrier, et non un étranger ramolli et touriste pour son plaisir, et ce serait manque d'énergie de ma part de me laisser exploiter comme tel. Je commence donc à établir un atelier qui pourra en même temps servir aux copains, s'il vient ou s'il est des peintres ici.
Tu trouveras dans la caisse d'abord les tableaux que j'avais fait pour Jet Mauve et pour Tersteeg. Si dans l'intervalle tu te serais aperçu que Tersteeg en serait offensé, enfin en un mot, s'il vaut mieux que moi je ne lui cause pas, alors tu le garderas et tu pourras gratter la dédicace et nous l'échangerons avec un copain.
Des répétitions de ces deux études, il me semblait que le pont était
| | | | mieux que celui de Tersteeg, mais que l'étude de Jet Mauve est plus simple que la répétition.
Peut-être qu'en vieillissant cette répétition gagnera, je l'avais beaucoup travaillée.
Après la série des vergers - je pense que le verger blanc dont je t'ai envoyé dessin à la plume, et le plus grand de tous en rose et vert sur une toile absorbante, sont les meilleurs.
Une grande étude sans châssis et une autre sur châssis, où il y a beaucoup de pointillé, sont inachevées, ce que je regrette, car la composition donnait l'ensemble des grands vergers entourés de cyprès d'ici. Enfin je t'ai déjà écrit ce que j'en pensais et tu les auras bientôt, vu que la caisse part ce soir. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
Je crois que pour les cadres, les deux ponts jaunes avec ciel bleu seront bien dans du bleu foncé qu'on appelle bleu de roi, le verger blanc en blanc froid, le grand verger rose en blanc crème un peu chaud.
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Mon cher Theo,
Je t'écris encore un petit mot pour te dire que j'ai été chez ce monsieur, que le juif arabe dans Tartarin appelle ‘le zouge de paix’. J'ai tout de même rattrapé 12 francs, et mon logeur a été réprimandé pour avoir retenu ma malle, vu que moi je ne refusais pas de payer il n'avait pas le droit de me la retenir. Si l'autre avait obtenu raison cela m'aurait fait du tort, parce qu'il n'aurait pas manqué de dire partout que je n'avais pas pu, ou pas voulu le payer, et qu'il avait été obligé de prendre ma malle. Tandis que maintenant - car je suis parti en même temps que lui, il disait en route qu'il s'était fâché, mais enfin qu'il n'avait pas voulu m'insulter. Pourtant c'est justement ce qu'il cherchait probablement, voyant que j'en avais assez vu de sa baraque, et qu'il ne pouvait pas me faire rester il aurait été raconter des histoires, là où je suis maintenant. Bon. Si j'avais voulu obtenir la réduction réelle probable j'aurais dû par exemple comme dommages-intérêts, réclamer davantage. Si je me laissais embêter par le premier venu ici, tu comprends que je ne saurais bientôt plus où donner de la tête. J'ai trouvé un restaurant mieux, où je mange pour 1 franc.
La santé va mieux ces jours-ci.
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Maintenant j'ai deux nouvelles études comme ceci: tu en as un dessin déjà, d'une ferme au bord de la grande route dans les blés. Une prairie pleine de boutons d'or très jaune, un fossé avec des plantes d'iris au feuilles vertes à fleurs violettes, dans le fond la ville, quelques saules gris, une bande de ciel bleu.
Si on ne coupe pas la prairie je voudrais refaire cette étude, car la donnée était bien belle, et j'ai eu du mal à trouverla composition. Une petite ville entourée d'une campagne entièrement fleurie de jaune et de violet, tu sais ce serait joliment un rêve japonais.
Ayant demandé le prix de transport de l'envoi, qui est parti par petite vitesse, cela sera 7 francs en gare à Paris. Vu qu'il ne me reste pas grand'chose, je n'ai pas affranchi ici, mais si on demandait
| | | | davantage, il faudrait réclamer; la caisse est marqué VV & W1042. Hier et aujourd 'hui nous avons de nouveau le mistral. J'espère que mon envoi arrivera avant que Tersteeg ne vienne à Paris. Poignée de main, écris-moi bientôt.
t.à.t. Vincent.
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Mon cher Theo,
Merci de ta lettre contenant 100 fr. Je suis bien content d'être parti de chez ces gens, et depuis la santé marche bien mieux. C'était surtout leur mauvaise nourriture, qui faisait que cela trainait, et leur vin, qui était un vrai poison. Pour un franc ou fr 1.50 je mange maintenant fort bien.
La toile absorbante de Tasset ferait bien mieux mon affaire si la toile elle-même était trois fois plus rude.
Si tu rencontres ce monsieur, tâche un peu de savoir ce qu'il emploie comme plâtre.
Si sa toile est préparée à l'argile de pipe cela ne m'étonnerait pas.
Si j'étais renseigné là-dessus, je crois que je préparerais la toile moi-même. Cela ne presse pas, mais cherche un peu à savoir. J'ai encore 4 mètres de toile de 1.20 M. de large, que j'ai acheté ici, mais elle n'est pas encore préparée.
Aussitôt qu'il y aurait un nouvel envoi de couleur, il pourrait ajouter du plâtre à cet envoi, assez pour préparer 4 mètres. Enfin cela ne presse pas encore.
Est-ce que ces messieurs à ton retour ont encore parlé de te faire voyager? Tu verras de ces jours-ci arriver à Paris le peintre danois, je ne sais comment écrire son nom (Mories?) qui était ici. Il va voir le Salon, et puis retournera dans son pays, pour revenir dans le midi peut-être dans un an.
Les trois dernières études étaient meilleures et plus coloriées que ce qu'il faisait auparavant.
Je ne sais ce qu'il fera plus tard. Mais il a un bon caractère et je regrette qu'il s'en aille. Je lui ai dit qu'un peintre hollandais restait avec toi, et si Koning veut le mener sur la butte Montmartre, il y fera probablement des études.
Je lui ai beaucoup parlé des impressionistes, qu'il connaissait tous de nom ou pour en avoir vu des tableaux, et il s'intéresse beaucoup à la question. Il a une recommandation pour Russell. Il s'est refait la santé ici, et se porte fort bien maintenant, il est bon pour
| | | | deux ans, mais après cela lui ferait du bien de revenir pour cette même raison de santé.
Qu'est-ce que c'est que le nouveau livre sur Daumier: l'Homme et l'Oeuvre? As-tu vu l'exposition des caricaturistes?
J'ai deux nouvelles études, un pont et le bord d'une grande route. Beaucoup des motifs d'ici sont absolument, comme caractère, la même chose que la Hollande; la différence est dans la couleur. Il y a partout du souffre là que tape le soleil.
Tu sais bien que nous avons vu de Renoir un magnifique jardin de roses. Je m'étais imaginé trouver des motifs pareils ici, et en effet lors des vergers en fleur cela était le cas. Maintenant l'aspect a changé et la nature est devenue beaucoup plus âpre. Mais une verdure et un bleu! Je dois dire que les quelques paysages que je connais de Cézanne rendent fort bien la chose, et je regrette de ne pas en avoir vu davantage. L'autre jour j'ai vu un motif absolument comme le beau paysage de Monticelli avec les peupliers que nous avons vu chez Reid.
Pour retrouver davantage les jardins de Renoir, faudrait se diriger probablement vers Nice. Ici j'ai vu très peu de roses, quoiqu'il y en ait, entre autres les grosses roses rouges qu'on appelle Rose de Provence.
C'est peut-être déjà quelque chose que de trouver des motifs en abondance. Pourvu que les tableaux valent ce qu'ils coûtent. Si les impressionistes montent, cela peut devenir le cas. Et au bout de quelques années de travail, on pourrait un peu rattraper le passé.
Et au bout d'un an j'aurai un chez moi tranquille. Je suis curieux de ce que tu diras de mon envoi, je crois que cela prend 10 jours pour aller d'ici à Paris, petite vitesse.
S'il y en a dans le nombre de trop mauvais ne les montre pas, si j'ai envoyé le tout, c'est que cela te donnera une idée des choses que j'ai vues. Je dois aller chercher un nouveau motif; ainsi en te remerciant bien cordialement de m'avoir écrit si vite, poignée de main à toi et à Koning,
t.à.t. Vincent.
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489
Mon cher Theo,
Ce que tu m'écris de ta visite chez Gruby m'a émotionné, pourtant cela me rassure que tu sois allé là. Y as-tu réfléchi que
| | | | l'hébétement - un sentiment de lassitude extrême - pourrait être causé par cette maladie de coeur et que dans ce cas l'iodure de potassium serait innocent de ces abrutissements. Si tu te rappelles combien cet hiver moi-même j'étais abruti justement au point d'être absolument incapable de faire quoi que ce soit, sauf un peu de peinture, alors que pourtant je n'en prenais pas du tout d'iodure de potassium.
Alors si j'étais de toi, je m'expliquerais avec Rivet là-dessus, si Gruby te dit de ne pas en prendre.
Enfin ce sera en tout cas - je n'en doute pas - ton intention d'être ami avec l'un et avec l'autre.
Je pense souvent à Gruby ici et maintenant, et en somme je m'en trouve bien, mais c'est qu'ici j'ai l'air pur et la chaleur qui me rendent la chose plus possible.
Dans tous les tracas et le mauvais air de Paris, Rivet prend les choses comme elles sont, sans chercher à créer un paradis, et sans chercher le moins du monde de nous perfectionner. Seulement il forge une cuirasse ou plutôt il aguerrit contre le mal, et soutient le moral, je trouve, en blaguant le mal qu'on a.
Ainsi si tu pouvais avoir une seule année de vie à la campagne et dans la nature à présent, cela rendrait la cure par Gruby bien plus commode. Ainsi je pense qu'il t'engagera à ne voir des femmes qu'en cas de nécessité, mais le moins possible. Or moi je me trouve ici fort bien de cela, mais ici puisque j'ai le travail et la nature, et si je n'avais pas cela je deviendrais melancolique. Pourvu que le travail ait un peu de charme pour toi là-bas, et que les impressionistes marchent bien, cela serait beaucoup de gagné. Car la solitude, les soucis, les contrariétés, le besoin d'amitié et de sympathie pas assez satisfait, voilà ce qu'il y a de fort mauvais, les émotions morales de tristesse ou de déceptions nous minent plus que la noce, nous - dis-je, qui nous trouvons être les heureux propriétaires de coeurs dérangés.
Je crois que l'iodure de potassium purifie le sang et tout le système, n'est-ce pas, est-ce que tu pourras t'en passer? Enfin il faut pourtant en parler carrément à Rivet, qui ne doit pas être jaloux.
Je souhaiterais que tu eusses près de toi quelque chose de plus crûment vivant, de plus chaud, que les Hollandais.
Koning avec ses toquades est tout de même une exception pour le mieux. Enfin c'est toujours bon d'avoir quelqu'un.
Je voudrais que tu eusses quelques amis bien dans les Français
| | | | encore pourtant. Veux-tu me faire un bien grand plaisir, mon ami le Danois, qui part mardi pour Paris, te donnera 2 petits tableaux, pas grand chose, que j'aurais envie de donner à Mme la comtesse de la Boissière à Asnières. Elle reste Boulevard Voltaire au premier de la première maison, au bout du pont de Clichy. Au rez-de-chaussée il y a le restaurant du père Perruchot.
Voudrais-tu les lui porter en personne de ma part, disant que j'avais l'espérance de la revoir ce printemps, et que même ici je ne l'ai pas oubliée; je leur en ai donné 2 petits l'année passée aussi, à elle et à sa fille.
J'aurais espoir que tu ne regretterais pas de faire la connaissance de ces dames, ça c'est en somme une famille. La comtesse est loin d'être jeune, mais elle est d'abord comtesse, ensuite une dame, la fille idem. Et c'est logique que tu y ailles, puisque moi je ne puis être sûr que la famille reste au même endroit cette année (cependant elles y viennent depuis plusieurs années, et Perruchot doit connaître l'adresse en ville). C'est peut-être une illusion que je me fais, mais je ne puis m'empêcher d'y penser, et peut-être cela leur fera plaisir et à toi aussi, si tu les connais.
Ecoutez, je ferai tout mon possible de t'envoyer de nouveaux dessins pour Dordrecht*).
J'ai fait cette semaine deux natures mortes.
Une cafetière en fer émaillé bleu, une tasse (à gauche) bleu de roi et or, un pot à lait carrelé bleu pâle et blanc, une tasse - à droite - blanche à dessins bleus et orangés sur une assiette de terre jaune gris, un pot en barbotine ou majolique bleu avec dessins rouges, verts, bruns, enfin 2 oranges et 3 citrons; la table est couverte d'une draperie bleue, le fond est jaune vert donc 6 bleus différents et 4 ou 5 jaunes et orangés.
L'autre nature morte est le pot de majolique avec des fleurs sauvages.
Je te remercie bien de ta lettre et du billet de 50 frs. J'espère que la caisse t'arrivera de ces jours-ci. La prochaine fois je crois que j'ôterai les toiles des châssis, pour les envoyer rouleés grande vitesse. Je crois que tu seras vite amis avec ce Danois; il ne fait pas grand'chose, mais il a de l'intelligence et du coeur, et a commencé la peinture probablement depuis peu de temps. Prends un
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peu un dimanche pour faire connaissance. Pour moi je me sens infiniment mieux, le sang circule bien et l'estomac digère.
J'ai trouvé à manger très très bien maintenant, ce qui m'a fait de l'effet immédiatement. As-tu vu la tête de Gruby lorsqu'il serre les lèvres ferme et dit ‘pas de femmes’? Ce serait un bien beau Degas cette tête-là comme ça. Il n'y a cependant rien à y redire, car lorsqu'on doit travailler toute la journée de la tête, calculer, réfléchir, combiner des affaires, c'est déjà en soi tout à fait assez pour les nerfs.
Va-t'en voir maintenant des femmes dans le monde, tu verras que tu réussiras, vrai - des artistes et cela. Tu verras que cela tournera comme cela et tu n'y perdras pas grand'chose, allez. Je n'ai pas encore pu faire une affaire avec le marchand de meubles, j'ai vu un lit, mais c'est plus cher que je n'avais pensé. Je sens le besoin d'abattre encore de l'ouvrage, avant de dépenser plus en meubles. Je loge à 1 fr. par nuit. J'ai encore acheté du linge et aussi de la couleur.
J'ai pris du linge très fort.
A fur et à mesure que le sang me revient, l'idée de réussir me revient
| | | | également. Cela ne m'étonnera 't pas trop si ta maladie était aussi une réaction de cet affreux hiver, qui a duré une éternité. Et alors cela aura la même histoire que chez moi, prends autant d'air de printemps que possible, couche-toi très de bonne heure, car il te faudra dormir, et puis la nourriture, beaucoup de légumes frais, et pas de mauvais vin ou du mauvais alcool. Et très peu de femmes et beaucoup de patience.
Si cela ne se passe tout de suite cela ne fait rien. Maintenant Gruby te donnera une forte nourriture de viande là-bas. Ici moi je ne pourrais pas en prendre beaucoup et ici c'est pas nécessaire. C'est justement l'abrutissement qui s'en va chez moi, je ne sens plus tant le besoin de me distraire, je suis moins tiraillé par des passions, et je puis travailler avec plus de calme, je pourrais être seul sans m'embêter. J'en suis sorti dans mon sentiment encore un peu plus vieux, mais pas plus triste.
Je ne te croirais pas si dans la prochaine lettre tu me dirais de ne plus rien avoir, c'est peut-être un changement plus grave, et je ne serais pas surpris si tu avais, dans le temps que cela te prendra pour te refaire, un peu d'abattement. Il y a et il y reste et il revient toujours par moments en pleine vie artistique la nostalgie de la vraie vie idéale et pas réalisable.
Et on manque parfois de désir de s'y rejeter en plein dans l'art, et de se refaire pour cela. On se sait cheval de fiacre, et on sait que ce sera encore au même fiacre qu'on va s'atteler. Et alors on n'en a pas envie, et on préférerait vivre dans une prairie avec un soleil, une rivière, la compagnie d'autres cheveaux également libres, et l'acte de la génération.
Et peut-être au fond des fonds la maladie de coeur vient un peu de là, cela ne m'étonnerait pas trop. On ne se revolte plus contre les choses, on n'est pas résigné non plus, on en est malade et cela ne se passera point, et on n'y peut pas précisément rémédier.
Je ne sais pas qui a appelé cet état: être frappé de mort et d'immortalité. Le fiacre que l'on traîne, ça doit être utile à des gens qu'on ne connaît pas. Et voilà, si nous croyons à l'art nouveau, aux artistes de l'avenir, notre pressentiment ne nous trompe pas.
Lorsque le bon père Corot disait quelques jours avant sa mort: ‘j'ai vu cette nuit en songe des paysages avec des ciels tout roses,’ eh bien ne sont-ils pas venus ces ciels roses, et jaunes et verts par dessus le marché, dans le paysage impressioniste? Ceci pour dire qu'il y a des choses que l'on sent dans l'avenir, et qui arrivent réellement.
| | | | Et nous qui ne sommes à ce que je suis porté à croire, nullement si près de mourir, néanmoins nous sentons que la chose est plus grande que nous, et de plus longue durée que notre vie.
Nous ne nous sentons pas mourir, mais nous sentons la réalité de ce que nous sommes peu de chose, et que pour être un anneau dans la chaine des artistes, nous payons un prix raide de santé, de jeunesse, de liberté, dont nous ne jouissons pas du tout, pas plus que le cheval de fiacre, qui traîne une voiture de gens qui s'en vont jouir eux du printemps.
Enfin ce que je te souhaite, comme à moi-même, c'est de réussir à reprendre notre santé, car il en faudra. Cette Espérance de Puvis de Chavannes est une telle réalité. Il y a dans l'avenir un art, et il doit être si beau, et si jeune, que vrai si actuellement nous y laissons notre jeunesse à nous, nous ne pouvons qu'y gagner en sérénité. C'est peut-être trop bête d'écrire tout cela, mais je le sentais ainsi, il me semblait que comme moi, tu en souffrais de voir ta jeunesse se passer en fumée, mais si elle repousse et paraît dans ce que l'on fait, il n'y a rien de perdu, et la puissance de travailler est une autre jeunesse. Guéris-toi donc avec un peu de sérieux, parce que nous aurons besoin de notre santé. Je te serre bien la main, ainsi, qu'à Koning.
t.à.t. Vincent.
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490
Mon cher Theo,
J'ai lu dans l'Intransigeant l'annonce qu'il y aura une exposition des impressionistes chez Durand Ruel - il y aura des Caillebotte - dont je n'ai jamais rien vu, et je voulais te demander de m'écrire ce que c'est, il y a aussi certainement d'autres choses remarquables. Aujourd'hui je t'ai envoyé encore quelques dessins, et j'y ajoute encore deux autres. Ce sont des vues prises sur une colline rocheuse, d'où l'on aperçoit le côté de la Crau, (un pays d'où vient un très bon vin) la ville d'Arles, et le côté de Fontvieilles. L'opposition de l'avant-plan sauvage et romantique et les perspectives lointaines, larges, et tranquilles, à lignes horizontales, se dégradant jusqu'à la chaîne des Alpines, si célèbres par les hauts faits d'escalades de Tartarin P.C.A. et du club Alpin - cette opposition est très pittoresque.
Les deux dessins que j'y ajoute après coup maintenant, te donneront une idée de la ruine, qui couronne les rochers. Est-ce cepen- | | | | dant la peine de faire des cadres pour cette exposition Dordrecht? Je trouve cela si bête, et préférerais ne pas en être.
J'aime mieux croire que Bernard ou Gauguin nous échangeront les dessins, où les Hollandais ne verront rien.
Est-ce que tu as rencontré le Danois Mourier Petersen, il aura apporté encore deux dessins aussi.
Il a étudié pour être médecin, seulement je suppose qu'il a été découragé là-dedans par la vie d'étudiant, découragé et par ses copains et par ses professeurs.
Il ne m'a cependant rien dit là-dessus, si ce n'est qu'une fois il s'est prononcé ‘mais les médecins tuent les gens.’
Lorqu'il est venu ici il souffrait d'un mal nerveux, qui lui était venu de l'excitation des examens. Depuis quand fait-il de la peinture, je l'ignore, certainement il n'est guère avancé comme peintre, mais il est bon comme copain, et il regarde les gens et les juge souvent bien justement.
Y aurait-il une combinaison possible pour qu'il vienne rester avec toi? Je crois que comme intelligence il serait bien préférable à ce L., duquel je ne sais pourquoi, je ne pense pas du bien. Il ne te faut à toi aucunement les hollandais 6me classe et pire, qui en revenant dans leur pays ne font que dire et faire des idiotismes. Un marchand de tableaux est malheureusement plus ou moins un homme public.
Enfin le mal n'est pas grand.
Le Suédois est d'une bonne famille, il a de l'ordre et de la régularité pour ses moyens de vivre et comme homme, il me fait penser à ces caractères que fait Pierre Loti. Avec tout son phlegme, il a du coeur.
Je compte encore beaucoup dessiner.
Il fait déjà joliment chaud, je t'assure.
Je dois ajouter à la présente une commande de couleurs, toutefois dans le cas où tu préférerais ne pas les prendre immédiatement, je ferais un peu davantage de dessins et n'y perdrais rien.
Aussi je sépare la commande en deux, selon que ce serait plus ou moins pressé.
Ce qui est toujours pressé, c'est de dessiner, et que cela soit fait directement à la brosse ou bien à autre chose, comme à la plume, on n'en fait jamais assez.
Je cherche maintenant à exagérer l'essentiel, à laisser dans le vague exprès le banal.
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Je suis bien aise que tu aies acheté le livre sur Daumier, seulement si tu pouvais compléter la chose en achetant encore de ses lithographies, ce serait tout à fait bien, car maintenant dans la suite les Daumier ne seront pas commode à avoir.
Comment va ta santé, as-tu revu le père Gruby, je suis porté à croire qu'il exagère un peu la maladie de coeur, au détriment des nécessités de te traiter carrément pour le système nerveux.
Enfin il s'en apercevra certainement, à fin et à mesure que tu suis son traitement; avec Gruby tu dureras, mais malheureusement pour nous le père Gruby ne durera pas lui, car il se fait vieux, et lorsqu'on en aura le plus besoin il n'y sera plus.
Je crois de plus en plus qu'il ne faut pas juger le bon Dieu sur ce monde-ci, car c'est une étude de lui qui est mal venue.
Que veux-tu, dans les études ratées, quand on aime bien l'artiste - on ne trouve pas tant à critiquer - on se tait.
Mais on est en droit de demander mieux.
Ce serait pour nous nécessaire de voir d'autres oeuvres de la même main pourtant, ce monde-ci est évidemment bâclé à la hâte dans un de ces mauvais moments, où l'auteur ne savait plus ce qu'il faisait, où il n'avait plus la tête à lui.
Ce que la légende nous raconte du bon Dieu, c'est qu'il s'est tout de même donné énormément du mal sur cette étude de monde de lui. Je suis porté à croire que la légende dit vrai, mais l'étude est éreintée de plusieurs façons alors. Il n'y a que les maîtres pour se tromper ainsi, voilà peut-être la meilleure consolation, vu que dès lors on est en droit d'espérer voir prendre sa revanche par la même main créatrice. Et dès lors cette vie-ci, si critiquée et pour de si bonnes et même excellentes raisons, nous ne devons pas la prendre pour autre chose qu'elle n'est, et il nous demeurera l'espoir de voir mieux que ça dans une autre vie.
Poignée de main à toi et à Koning,
t.à.t. Vincent.
J'espère avoir de tes nouvelles demain, sans quoi serais assez mal pris, vu qu'il ne me reste d'argent que pour demain, dimanche. As-tu reçu la caisse maintenant à la fin des fins? ça m'étonne peu que ça va lentement toutefois, vu qu'il a fallu transporter la caisse d'une gare à une autre, mais tout de même!
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491
Mon cher Theo,
Je m'aperçois que je n'ai pas ajouté à la commande pour Tasset, l'échantillon de toile. Donc je l'envoie ci-inclus.
J'avais espéré avoir de tes nouvelles aujourd'hui, croyant que sûrement tu aurais reçu la caisse.
Je me rappelle avoir écrit sur la déclaration que la caisse devrait être livrée à domicile.
Cependant comme les marchandises petite vitesse restent en gare souvent, si tu n'as pas encore reçu l'envoi, il serait bien d'y passer voir.
J'ai obtenu qu'on peindra la maison, la façade, les portes, et les fenêtres à l'extérieur et à l'intérieur à neuf. Seulement je dois de mon côté payer 10 francs pour cela. Mais je crois que cela en vaut bien la peine.
J'y travaille avec plaisir.
Si j'ai demandé quelques couleurs à l'aquarelle, c'est parce que je voudrais faire des dessins à la plume, mais alors colorés à teintes plates comme les crépons.
J'espère que tu auras un aussi beau dimanche à Paris qu'ici; - il fait un soleil splendide, et pas de vent.
Ecris-moi aussitôt, je n'ai plus d'argent du tout.
Poignée de main à toi et à Koning,
t.à.t. Vincent.
En définitive qu'en est-il de l'échange que Koning ferait avec moi, il m'a demandé deux dessins de moi contre une étude de lui, j'ai accepté en disant qu'il te donnerait l'étude, mais j'ai eu aucune réponse à cela. Si c'est que l'ami Koning ait changé d'idée, et préférerait ne rien échanger, il va sans dire que je n'insisterais aucunement.
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492
Mon cher Theo,
(29 Mei.)
Ta lettre de ce matin m'a fait grand plaisir, je te remercie beaucoup du billet de 100 fr. qui y était inclus.
Et suis enfin content que la caisse soit arrivée.
Si tu trouves que le souvenir de Mauve est des passables, faudrait alors le joindre au prochain envoi La Haye, avec simple cadre tout blanc.
Si dans le nombre tu trouverais une autre étude qui te semblerait
| | | | plus convenable pour Tersteeg, tu l'y ajouterais sans dédicace, et tu garderais celle qui porte sa dédicace, que tu pourrais dès lors gratter. Car il vaut mieux lui en donner une sans dédicace aucune. Il peut alors prétendre ne pas avoir compris qu'elle lui était offerte, et la renvoyer sans mot dire s'il préfère ne pas avoir quelque chose de moi.
Il faut que moi je lui en offre une certainement, pour prouver que j'ai quelque zèle pour la cause, et que j'apprécie que lui l'ait prise en main - mais en somme fais comme ça tombe, n'en envoie pas, envoie celle-là avec ou sans dédicace, envoies-en une autre, tout cela m'est absolument égale, seulement comme Mauve et lui étaient si unis, il me semblait dans l'émotion du moment, une chose très simple de faire quelque chose pour Tersteeg en même temps que je faisais un souvenir pour Mauve.
Et je n'eus guère d'autre pensée que celle-là. Donc suffit.
L'étude de verger dont tu parles - où il y a beaucoup de pointillé, est la moitié du motif principal de la décoration. L'autre moitié est l'étude de même format, sans châssis.
Et à eux deux elles donneraient une idée de l'agencement des vergers d'ici. Seulement moi je considérais une étude trop molle, l'autre trop brutale, toutes les deux manquées.
Le temps changeant y était certes aussi pour quelque chose, et puis j'étais comme le Russe qui voulait gober trop de terrain dans une journée de marche.
Je suis très curieux de voir les résultats du système Gruby - à la longue, après disons une année de pratique.
Ce sera sage de te montrer quelquefois, de causer avec lui, et de lui arracher sa vraie attention, un vrai effort sérieux de son côté, comme B.a fini par avoir sa sympathie et son intérêt plus sérieux. Alors je serais plus tranquille sur ton compte. Maintenant je ne saurais l'être.
La proposition de ces messieurs de te faire faire de petits voyages d'outremer est éreintante pour toi.
Et moi je m'accuse de t'éreinter aussi - moi - avec mes besoins d'argent continuels.
Il me semble que ce qu'exigent de toi ces messieurs, serait pourtant raisonnable, si avant ils consentaient à te donner un an de congé (tout en gardant ton salaire entièrement) pour refaire ta santé. Cette année, tu la dévouerais à aller revoir chez eux tous les impressionistes et amateurs d'impressionistes. Ce serait encore
| | | | travailler dans l'intérêt de Boussod & Co. Après tu partirais le sang et les nerfs plus tranquilles, et capable de faire de nouvelles affaires là-bas.
Mais aller chercher les marrons du feu pour ces messieurs dans l'état où tu es maintenant, c'est faire une année qui t'éreintera. Et cela ne sert à personne.
Mon cher frère, l'idée muselmane que la mort n'arrive que lorsqu'elle doit arriver - voyons ça pourtant - moi, il me semble que nous n'ayons aucune preuve d'une direction directe d'en haut tant que ça.
Au contraire il me semble prouvé qu'une bonne hygiène non seulement puisse prolonger la vie, mais surtout le rendre plus sereine, d'une eau plus limpide, tandis qu'une mauvaise hygiène non seulement trouble le courant de la vie, mais encore le manque d'hygiène peut mettre un terme à la vie avant le temps. N'ai-je pas moi vu mourir devant mes yeux un bien brave homme, faute d'avoir un médecin intelligent; il était si calme et si tranquille dans tout cela, seulement il disait toujours: ‘si j'avais un autre médecin’, et il est mort en haussant les épaules, d'un air que je n'oublierai pas.
Veux-tu que j'aille en Amérique avec toi, ce ne serait que juste que ces messieurs me payeraient mon voyage.
Bien des choses me seraient égales, mais non pas celle-là de chose - que tu ne te referais pas la santé sérieusement d'abord.
Or je crois qu'il faut que tu te retrempes encore davantage et dans la nature et dans les art stes.
Et préférerais te voir indépendant des Goupil et à ton propre compte avec les impressionistes, à cette alternative d'une vie de voyages avec les tableaux chers, qui appartiennent à ces messieurs.
Lorsque notre oncle était leur associé, il s'est dans de certaines années fait très bien payer - compte pourtant ce que cela lui a coûté. Or toi, les poumons sont biens - mais, mais, mais ...un an de Gruby d'abord, et puis tu verras le danger que tu cours maintenant. A présent tu as plus de 10 ans de Paris, ce qui est plus qu'il ne faut. Tu me diras que Détaille par exemple en a une trentaine peut-être d'années de Paris, et qu'il se tient droit comme un i.
Bon, fais comme cela si tu as des capacités pareilles. Je ne m'y oppose pas et notre famille a une vie tenace.
Tout ce que je désirerais dire se résume à ceci: si ces messieurs te font prendre des marrons du feu pour eux à de pareilles
| | | | distances, fais-toi payer cher, ou refuses et mets-toi dans les impressionistes, faisant moins d'affaires au point de vue des sommes remuées, mais en vivant davantage dans la nature.
Pour moi je me refais décidément, et l'estomac depuis le mois écoulé a gagné énormément. Je souffre encore d'émotions mal motivés mais involontaires ou d'hébétement de certains jours, mais cela va en se tranquillisant. Je compte faire une excursion à Stes Maries, pour voir enfin la Méditerranée.
Sans doute la soeur sera bien contente de venir à Paris, et cela ne lui fera aucun mal, c'est bien sûr.
Je voudrais que tout le monde vienne ici dans le midi, également.
Je me fais toujours des reproches que ma peinture ne vaut pas ce qu'elle coûte.
Il faut pourtant travailler, seulement sache que si jamais les circonstances rendraient désirables que je m'occupe plutôt dans le commerce, pourvu que cela te décharge, je le ferais sans regret.
Mourier te donnera encore deux dessins à la plume.
Sais-tu ce qu'il faudrait en faire de ces dessins - des albums de 6 ou 10 ou 12, comme les albums de dessins originaux japonais.
J'ai grand envie de faire un tel album pour Gauguin, et un pour Bernard. Car cela deviendra mieux que ça, les dessins.

J'ai acheté aujourd'hui des couleurs ici, et des toiles, parce que selon le temps qu'il fera, il me faudra attaquer. Raison de plus pour que dans la commande de couleurs, il n'y a rien de pressé que les dix grands tubes de blanc.
C'est drôle qu'un de ces soirs-ci à Mont Majour j'ai vu un soleil couchant rouge, qui envoyait des rayons dans les troncs et feuillages
| | | | de pins enracinés dans un amas de rochers, colorant d'orangé feu les troncs et les feuillages, tandis que d'autres pins sur des plans plus reculés, se dessinaient bleu de Prusse sur un ciel bleu vert tendre, ceruléen. C'est donc l'effet de ce Claude Monet, c'était superbe. Le sable blanc et les gisements de rochers blancs sous les arbres prenaient des teintes bleues. Ce que je voudrais faire, c'est le panorama dont tu as les premiers dessins. C'est d'un large, et puis ça ne s'en va pas dans le gris, cela reste vert jusque dans la dernière ligne - bleue celle-là, la rangée de collines. Aujourd'hui orage et pluie, qui fera d'ailleurs du bien. Si Koning préfère une étude peinte, fais comme cela tombe.
Réfléchis bien avant que tu n'acceptes tout ce que demandent les Goupil, et si cela entraînait un changement pour moi, vrai je pourrais maintenant que la santé reprend, travailler n'importe où, et n'ai pas d'idée fixe pour le travail à la rigueur. Poignée de main à toi et à Koning,
t.à.t. Vincent.
Je crois que pour le verger blanc, il faudrait un cadre blanc, froid et cru.
Saches bien que j'aimerais mieux abandonner ma peinture, que de te voir t'éreinter pour gagner de l'argent. Certes il en faut, mais en sommes-nous là, qu'il faille aller le chercher si loin?
Tu vois si bien que ‘se préparer à la mort’, idée chrétienne - (heureusement pour lui le christ lui-même ne la partageait aucunement il me semble - lui, qui aimait les gens et les choses d'ici-bas plus que de raison, selon les gens qui ne voient en lui qu'un toqué) si tu vois si bien que se préparer pour la mort est une chose à laisser là pour ce qu'elle est, ne vois-tu pas qu'également le dévouement, vivre pour les autres, est une erreur si c'est compliqué de suicide, vu que vraiment dans ce cas on fait des meurtriers de ses amis.
Si donc tu en es là de devoir faire des voyages comme cela, sans avoir jamais de tranquillité, vraiment cela m'ôte l'appétit pour me refaire mon calme à moi.
Et si tu acceptes ces propositions, bien - mais alors demande à ces Goupil de me reprendre moi, à mes gages de dans le temps, et prends-moi avec toi dans ces voyages. Les gens, cela vaut mieux que les choses, et pour moi plus que je me donne du mal pour les tableaux, plus les tableaux en soi me laissent froids. Ce pourquoi je cherche à les faire, c'est pour être dans les artistes. Tu compren- | | | | dras - cela me chagrinerait de te pousser à gagner de l'argent, restons plutôt ensemble en tout cas. Là où il y a une volonté, il y a un chemin, et je sens que tu te guériras pour toute une série d'années si tu te guéris maintenant. Mais ne t'éreintes pas maintenant, ni pour moi, ni pour d'autres. Tu connais le portrait de Six vieux, un homme qui s'en va, son gant à la main - bon, vis jusqu'à ce que tu t'en ailles comme cela, c'est comme cela que je te vois marié, ayant une position à Paris crâne. Tu joueras un bon rôle de cette façon. Réfléchis et consulte Gruby avant d'accepter telle proposition.
t.à.t. Vincent.
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493
Mon cher Theo, J'ai pensé à Gauguin*) et voici - si Gauguin veut venir ici, il y a le voyage de Gauguin et il y a les deux lits ou les deux matelas, que nous devons acheter absolument alors.
Mais après, comme Gauguin est un marin, il y a probabilité que nous arriverons à faire notre soupe chez nous.
Et pour le même argent que je dépense à moi seul, nous vivrons à deux.
Tu sais que cela m'a toujours semblé idiot que les peintres vivent seuls, etc. On perd toujours quand on est isolé.
Enfin c'est en réponse à ton désir de le tirer de là.
Tu ne peux pas lui envoyer de quoi vivre en Bretagne et à moi de quoi vivre en Provence.
Mais tu peux trouver bon qu'on partage, et fixer une somme de disons 250 par mois, si chaque mois en outre et en dehors de mon travail, tu aies un Gauguin.
N'est-ce pas que pourvu qu'on ne dépasse pas la somme, il y aurait même avantage?
C'est d'ailleurs ma spéculation de me combiner avec d'autres. Donc voici brouillon de lettre à Gauguin, que j'écrirai, si tu approuves, avec les changements que sans doute il y aura à faire dans la tournure des phrases
Mais j'ai d'abord écrit comme ça!
Considère la chose comme une simple affaire, c'est le meilleur pour tout le monde, et traitons-la carrément comme cela. Seulement
| | | | étant donné que tu ne fais pas d'affaires pour ton compte, tu peux par exemple trouver juste que moi je m'en charge, et Gauguin se combinerait en copain avec moi.
J'ai pensé que tu avais désir de lui venir en aide, comme moimême j'en souffre de ce qu'il soit mal pris, chose qui ne changera pas d'ici à demain.
Nous ne pouvons pas proposer mieux que cela, et d'autres n'en feraient pas autant.
Moi, cela me chagrine de dépenser tant à moi seul, mais pour y porter remède il n'y en a pas d'autre que celui de trouver une femme avec de l'argent, ou des copains qui s'associent pour les tableaux. Or je ne vois pas la femme, mais je vois les copains.
Si cela lui allait, faudrait pas le laisser languir.
Voici ce serait un commencement d'association. Bernard qui va aussi dans le midi, nous joindra, et sache le bien, moi, je te vois toujours en France à la tête d'une association d'impressionistes. Et si moi je pourrais être utile pour les mettre ensemble, volontiers je les verrais tous plus forts que moi. Tu dois sentir combien cela me contrarie de dépenser plus qu'eux; il faut que je trouve une combinaison plus avantageuse et pour toi et pour eux. Et cela serait ainsi. Réfléchis-y bien pourtant, mais est-ce que ce n'est pas vrai qu'en bonne compagnie on pourrait vivre de peu, pourvu qu'on dépense son argent chez soi.
Plus tard il peut y venir des jours où l'on sera moins gêné, mais je n'y compte pas. Cela me ferait tant plaisir que tu eusses les Gauguin d'abord. Moi je ne suis pas malin pour faire de la cuisine, etc., mais eux sont autrement exercés à cela, ayant fait leur service, etc.
Poignée de main et bien des choses à Koning; c'est tout de même une satisfaction pour toi de le livrer en bon état, ce serait pas le cas peut-être si tu ne l'avais pas pris avec toi. C'en est une autre que les Goupil aient voulu prendre cette salle, que tu avais proposée.
t.à.t. Vincent.
Est-ce que Tersteeg est déjà venu à Paris?
Il faut bien, bien, bien y réfléchir avant de commencer à voyager, il me semble si probable que ta place soit de rester en France.
Pour préparer la chose et compléter cette lettre, j'écris à Gauguin, mais sans dire mot de tout ceci, seulement pour parler du travail.
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494
(6 Juni.)
Mon cher Theo, Si Gauguin veut accepter et s'il n'y aurait à vaincre que le déplacement pour entrer en affaire, mieux vaut ne pas le laisser languir. J'ai donc écrit tout en n'ayant guère le temps, ayant deux toiles sur le chevalet. Si tu trouves la lettre claire assez, envoie-la, si non pour nous aussi en cas de doute mieux vaudrait s'abstenir. Et faudrait pas que des choses que tu ferais pour lui, dérangent le projet de faire venir la soeur, et surtout pas nos besoins à toi et à moi. Car si nous ne nous maintenons pas en état de vigueur nous-mêmes, comment prétendre se mêler des dérangements des autres. Mais actuellement nous sommes sur la voie de demeurer en vigueur, et donc faisons le possible droit devant nous.
Je t'envoie ci-inclus échantillon toile pour Tasset, toutefois je ne sais s'il faut continuer sa toile.
Si tu m'envoies la prochaine lettre dimanche matin, il est probable que je file ce jour-là à Stes Maries pour y passer la semaine.
Je lis un livre sur Wagner, que je t'enverrai après - quel artiste, un comme ça dans la peinture, voilà ce qui serait chic - ça viendra. Sais-tu qu'il y a:
6 Rue Coëllogon Rue de Rennes,
le 7 et 8 Juin de 1 à 7 heures,
l'exposition des tableaux et dessins de Regamey.
Cela peut être très intéressant, en voilà qui ont voyagé partout, lui et son frère.
Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
Je crois à la victoire de Gauguin et autres artistes, mais entre alors et aujourd'hui il y a longtemps, et quand bien même qu'il aurait la chance de vendre une ou deux toiles, ce serait même histoire. Gauguin en attendant pourrait crever comme Méryon, découragé; c'est mauvais qu'il ne travaille pas - enfin nous verrons la réponse.
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495
Mon cher Theo, Si le rouleau n'est pas trop grand pour qu'on l'accepte à la poste, tu recevras un grand dessin à la plume encore, que je voudrais bien que les Pissarro voient, s'ils viennent dimanche. Je viens de recevoir une partie de la commande de couleurs et je t'en remercie beaucoup.
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Demain matin de bonne heure je pars pour Stes Maries au bord de la Méditerranée, j'y resterai jusqu'à samedi soir.
J'emporte deux toiles, mais je crains un peu qu'il pourrait bien faire trop de vent pour peindre.
On y va en diligence, c'est à 50 kilomètres d'ici. On traverse la Camargue, des plaines d'herbe où il y a les manades de taureaux et des troupeaux de petits chevaux blancs à demi sauvages et bien beaux.
J'emporte tout ce qu'il faut pour dessiner surtout, il faut que je dessine beaucoup, justement pour cette raison dont tu parlais dans ta dernière lettre. Les choses d'ici ont tant de style. Et je veux arriver à un dessin plus volontaire et plus exagéré. Je reste un peu inquiet de tes plans de voyages ou plutôt des propositions de voyager qu'on t'a fait.
Cela éreinte de voyager, et surtout cela ébranle la cervelle plus que cela puisse être bon pour toi.
En tout cas je m'en sentirais coupable, en me disant que c'est mes besoins d'argent, qui t'y poussent. Non, c'est pas bien.
Alors je me dis, que pourtant nous pouvons commencer à espérer que sous peu je vendrai un ou deux tableaux par mois, car cela deviendra mieux. Traîne les donc en longueur et parles en à Gruby, qui, j'ose croire, préférera que tu te tiennes tranquille une année. Si je m'y trompe et si Gruby te dit qu'un changement serait bien - mais cela ne peut pas être le cas. J'ai écrit à Gauguin et j'ai seulement dit que je regrettais que nous travaillions si loin l'un de l'autre, et que c'était dommage que plusieurs peintres ne s'étaient pas combinés pour une campagne.
Il faut compter que cela traînera peut-être des années, avant que les tableaux impressionistes ayent une valeur ferme, et donc pour l'aider, il faut considérer cela comme une affaire de longue haleine. Mais il a un si beau talent qu'une association avec lui serait un pas en avant pour nous.
Je t'ai dit très sérieusement, que si tu veux, j'irai en Amérique avec toi, si toutefois ce voyage serait de longue durée et si cela en vaut la peine.
Pour nous il faut chercher à ne pas être malades, car si nous l'étions, nous sommes plus isolés que par exemple le pauvre concierge qui vient de mourir; ces gens ont de l'entourage et voient le va et vient du ménage et vivent dans la bêtise.
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Mais nous sommes là seuls avec notre pensée et désirerions parfois être bêtes.
Etant donnés les corps que nous avons, nous avons besoin de vivre avec les copains.
Ci-inclus un petit mot pour prendre congé de Koning. Il me faut faire des choses, qui puissent engager quelqu'un, comme Thomas par exemple, de se joindre à toi pour faire travailler ici ceux qui y iront. Alors Gauguin viendrait, je pense, à coup sûr.
Poignée de main et bien merci des couleurs,
t.à.t. Vincent.
Ce serait beaucoup risquer que de prendre Gauguin, mais c'est dans cette direction qu'il faut travailler, et j'ai espoir que tu trouveras secours de Tersteeg, Thomas, je ne sais de qui, mais j'espère.
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496
Mon cher Theo, Lundi matin j'ai reçu ton mandat télégraphique de 50 francs, dont je te remercie bien. Seulement je n'ai pas encore reçu ta lettre, ce qui me surprenait un peu.
J'ai reçu une lettre de Gauguin, qui dit avoir reçu de toi une lettre contenant 50 fr., ce dont il était très touché, et dans laquelle tu lui disais un mot du projet. Comme moi je t'avais envoyé ma lettre à lui, il n'avait lorsqu'il écrivait, pas encore reçu la proposition plus nette.
Mais il dit qu'il a l'expérience, que lorsqu'il était avec son ami Laval à la Martinique, à eux deux ils s'en tiraient à meilleur compte que les deux seuls, qu'il était donc bien d'accord sur les avantages qu'aurait une vie en commun.
Il dit que ses douleurs d'entrailles continuent toujours encore, et il me paraît bien triste.
Il parle d'une espérance qu'il a de trouver un capital de six cent mille francs, pour établir un marchand de tableaux impressioniste, et qu'il expliquerait son plan et qu'il voudrait que toi tu fus à la tête de cette entreprise.
Je ne serais pas étonné si cette espérance est un fata morgana, un mirage de la dèche, plus on est dans la dèche - surtout lorsqu'on est malade - plus on pense à des possibilités pareilles.
J'y vois donc dans ce plan surtout une preuve de plus, qu'il se morfond, et que le mieux serait de le mettre à flot le plus vite possible.
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Il dit que lorsque les matelots ont à déplacer un lourd fardeau ou une ancre à lever, pour pouvoir soulever un plus grand poids, pour être capable d'un effort extrême, ils chantent tous ensemble pour se soutenir et se donner du ton.
Que c'est là ce qui manque aux artistes! Je serais donc bien étonné, s'il n'était pas content de venir, mais les frais de l'hôtel et de voyage sont encore compliqués de la note du médecin, ainsi ce sera bien difficile.
Mais il me semble qu'il devrait laisser la dette en plan et des tableaux en gage - si c'est qu'il vienne ici, et si les gens n'acceptent pas cela, laisser la dette en plan sans tableaux en gage.
J'ai bien été obligé de faire la même chose pour venir à Paris, et quoique j'ai eu une perte de bien des choses, alors cela ne peut se faire autrement dans des cas comme cela, et mieux vaut marcher en avant quand même que rester dans le marasme.
Je ne suis pas parti pour Stes Maries, ils ont fini de peindre la maison, et j'avais à payer et puis j'ai à prendre provision de toiles assez considérable; et des cinquante francs il me reste un louis et nous n'avons que mardi matin encore, cela était donc guère possible que je parte, et je crains pour la semaine prochaine que ce ne sera pas encore possible pas non plus.
J'ai appris avec plaisir que Mourier est venu loger chez toi.
Si Gauguin préférerait aventurer de se relancer dans les affaires maintenant, s'il a réellement des espérances de faire quelque chose à Paris, mon dieu qu'il y aille, mais je crois qu'il serait plus sage de venir ici pour un an au moins, j'ai vu ici quelqu'un qui a été au Tonkin, et était malade en revenant de cet aimable pays - il s'est refait ici.
J'ai deux ou trois nouveaux dessins et aussi deux ou trois nouvelles études peintes.
J'ai été un jour à Tarascon, malheureusement il faisait un tel soleil et une telle poussière ce jour, que je suis rentré bredouille. On m'a signalé à Marseille 2 Monticelli bouquet de fleurs à 250 frs. et figures. C'était l'ami de Russell, Mc. Knight, qui les y avait vus. J'aurais grande envie d'y aller une fois à Marseille.
Je continue toujours à trouver les motifs d'ici très beaux et très intéressants, et malgré les contrariétés des frais tout de même il me semble qu'il y ait une meilleure chance dans le midi que dans le nord.
Si tu voyais la Camargue et bien d'autres endroits, tu serais comme
| | | | moi très surpris de voir que cela a un caractère absolument à la Ruysdael.
J'ai un nouveau motif en train, des champs à perte de vue verts et jaunes, que j'ai déjà deux fois dessiné et que je recommence en tableau, absolument comme un Salomon Konink, tu sais l'élève de Rembrandt, qui faisait les immenses campagnes plates. Ou c'est comme du Michel, ou comme Jules Dupré, mais enfin c'est tout autre chose que des jardins de roses. Il est vrai que je n'ai parcouru qu'un côté de la Provence, et que de l'autre côté il y a la nature que fait par exemple Claude Monet.
Je suis bien curieux de savoir comment fera Gauguin, il dit qu'il a fait acheter dans le temps chez Durand Ruel pour 35 mille d'impressionistes, et qu'il espère faire la même chose encore pour toi. Seulement c'est si mauvais lorsque l'on commence à avoir du mal avec la santé, on ne peut plus risquer des coups de tête, et je crois que ce que Ganguin a maintenant de plus solide - c'est sa peinture, et les meilleures affaires qu'il puisse faire - ses propres tableaux. Il est probable qu'il t'aura écrit de ces jours-ci, moi, j'ai répondu à sa lettre samedi dernier.
Je crois que ce serait bien lourd, de payer tout ce qu'il doit là et le voyage, etc. etc. Si Russell lui prenait un tableau, mais il a la maison qu'il bâtit qui le gêne. Je crois que j'écrirai pourtant à cet effet. J'ai moi-même à lui envoyer quelque chose pour notre échange, si c'est que Gauguin veut venir, alors je pourrais demander avec aplomb. Il est certain, que si en échange de l'argent qu'on donnerait à Gauguin, on achète ses tableaux au prix actuel, ce n'est aucunement de l'argent perdu. Je voudrais bien que tu eusses tous ses tableaux de la Martinique. Enfin faisons ce que nous pouvons. Poignée de main, j'espère que tu écriras bientôt.
t.à.t. Vincent.
Qu'est-ce que le buste de femme de Rodin au Salon? c'est pas possible que ce soit le buste de Mrs. Russell, qu'il doit avoir en train pourtant.
Est-ce que notre ami Mourier n'a-pas un accent magistral? bropàplement il poit douchour encore tu gondjac afec teeloo?
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497
Mon cher Theo,
Je t'écris encore un mot, parceque je n'ai pas encore reçu ta
| | | | lettre. Seulement je suppose que tu te seras dit, que je serais probablement à Stes. Maries.
Puisque et le loyer de la maison et la peinture des portes et fenêtres, et l'achat de toiles, sont venues simultanément m'épuiser, tu me rendras très grand service de m'envoyer de l'argent quelques jours plus tôt.
Je travaille à un paysage avec des champs de blé, que je crois pas inférieur au verger blanc par exemple, il est dans le genre des deux paysages: Butte Montmartre, qui ont été aux Indépendants, mais je crois que c'est plus solide et que cela a un peu plus de style.
Et j'ai un autre motif, une ferme et des meules, qui sera probablement le pendant. Je suis bien curieux de savoir ce que fera Gauguin. J'espère qu'il pourra venir. Tu me diras que cela ne sert à rien de penser à l'avenir, mais la peinture avance lentement, et là-dedans on doit bien calculer d'avance.
Gauguin pas plus que moi serait sauvé s'il vendait quelques toiles. Pour pouvoir travailler, il faut autant que possible régler sa vie, et il faut une base un peu ferme d'avoir son existence garantie.
Si lui et moi restons ici longtemps, nous ferons des tableaux de plus en plus personnels, justement parce que nous aurions étudié les choses de ce pays plus à fond.
Je m'imagine assez difficilement de changer de direction, ayant commencé le midi; mieux vaut ne plus bouger que - toujours en pénétrant dans le pays.
Je crois que j'ai plus de chance de réussir les choses et même les affaires un peu plus larges, que de me retenir en faisant trop petit. Et c'est justement pour cela, que je crois que je vais agrandir le format des toiles et hardiment adopter la toile de 30 carrée; celleslà me coûtent ici 4 francs chaque et cela n'est pas cher, vu le transport.
La dernière toile tue absolument tout le reste, il n'y a qu'une nature morte avec des cafetières et des tasses et assiettes en bleu et jaune, qui se tienne à côté.
Cela doit tenir au dessin.
Involontairement ce que j'ai vu de Cézanne me revient à la mémoire, parce que lui a tellement - comme dans la Moisson que nous avons vu chez Portier, donné le côté âpre de la Provence.
C'est devenu tout autre chose qu'au printemps, mais certes j'aime pas moins la nature qui commence à être brûlée dès maintenant. Dans tout il y a maintenant du vieil or, du bronze, du cuivre
| | | | dirait-on, et cela avec l'azur vert du ciel chauffé à blanc, cela donne une couleur délicieuse, excessivement harmonieuse, avec des tons rompus à la Delacroix.
Si Gauguin voulait nous joindre, je crois que nous aurions fait un pas en avant. Cela nous poserait comme exploiteurs du Midi carrément, et on ne pourrait pas trouver à redire à cela. Il faut que j'arrive à la fermeté de couleur que j'ai dans cette toile, qui tue les autres. Lorsque j'y pense que Portier racontait dans le temps, que les Cézanne qu'il avait, avaient l'air de rien du tout, vus seuls, mais que rapprochés d'autres toiles, cela enfonçait les couleurs des autres. Et aussi, que les Cézanne faisaient bien dans l'or, ce qui suppose une gamme très montée. Alors peut-être, peut-être je suis sur la piste et mon oeil se fait-il à la nature d'ici. Attendons encore pour être sûr.
Ce dernier tableau supporte l'entourage rouge des briques, dont l'atelier est pavé. Lorsque je la mets par terre sur ce fond rouge brique très rouge, la couleur du tableau ne devient pas creuse ou blanchâtre. La nature près d'Aixoù travaille Cézanne c'est juste la même qu'ici, c'est toujours la Crau. Si en revenant avec ma toile je me dis: ‘tiens voilà que je suis arrivé juste à des tons au père Cézanne’, je veux seulement dire ceci que Cézanne étant absolument du pays même comme Zola, et le connait donc si intimement il faut qu'on fasse intérieurement le même calcul pour arriver à des tons pareils. Va sans dire que vus ensemble cela se tiendrait, mais ne se ressemblerait pas.
Poignée de main, j'espère que tu pourras écrire de ces jours-ci même,
t. à t. Vincent.
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498
Mon cher Theo,
En cas de doute mieux vaut s'abstenir, voilà je crois ce que je disais dans la lettre à Gauguin, voilà ce que je pense actuellement, ayant lu sa réponse. S'il revient à la proposition de son côté il est bien libre d'y revenir, mais on aurait l'air de je ne sais trop quoi, si on insistait pour le moment pour lui faire dire oui. Tu vois que j'ai reçu ta lettre, je t'en remercie beaucoup, et il y avait bien des choses dedans; je te remercie beaucoup du billet de 100 francs. Pour ce qui est du retard de la dépêche, elle était datée
| | | | de dimanche, donc la faute est au facteur, mais cela ne faisait rien, puisque la voiture pour Stes Maries part tous les jours.
Seulement ce qui m'arrêtait, c'était la nécessité d'acheter des toiles et de payer le loyer. Je t'ai déjà dit un mot, que pour le travail dehors la toile de Tasset ne m'a pas plu énormément. Dans l'avenir nous prendrons, je crois, l'ordinaire. J'ai acheté pour 50 francs de toiles avec châssis aussi, puisque j'ai besoin des châssis de divers formats pour tendre des toiles dessus, quand bien même que je te les enverrais roulées. C'est les formats un peu grands, les 30, 25, 20, 15, tous carrés. Il me semble, que les grands formats (après tout c'est pas bien grand) me vont mieux.
Mais je te parle de ce que tu écris dans ta lettre. Je te félicite d'avoir exposition Monet chez toi, et je regrette bien de ne pas la voir. Cela ne fera certes pas de mal à Tersteeg d'avoir vu cette exposition; il y viendra encore, mais comme c'était aussi ton idée, bien tard. Certes c'est curieux qu'il a changé d'opinion au sujet de Zola, je le sais par expérience encore qu'il ne pouvait pas en entendre parler. Quel drôle de caractère que Tersteeg; avec lui il ne faut pas désespérer, il a cela d'excellent, que quelques raides et arrêtées soient ses opinions, une fois qu'il a reconnu qu'une chose est effectivement autre qu'il se l'est imaginé, comme avec Zola, alors il change et devient hardi pour la cause. Mon Dieu quel malheur que lui et toi ne soient pas absolument un pour les affaires maintenant. Mais qu'en dire, c'est ce qu'on appelle je crois une fatalité.
Tu as eu de la chance de rencontrer Guy de Maupassant, je viens de lire son premier livre ‘Des vers’, poésies dédiées à son maître Flaubert; il y en a un ‘au bord de l'eau’, qui est déjà lui. Voilà, ce que van der Meer de Delft est à côté de Rembrandt dans les peintres, il l'est dans les romanciers français à côté de Zola.
En somme la visite de Tersteeg n'est pas du tout ce que j'avais osé en espérer, et je ne m'en cache pas que j'ai fait sur les probabilités de sa coöpération un faux calcul.
Et peut-être sur l'affaire avec Gauguin aussi. Voyons cela un peu; je pensais qu'il était aux abois, et je me fais des reproches d'avoir de l'argent, et le copain qui travaille mieux que moi, pas - je dis: la moitié lui est dû à lui, s'il veut.
Mais si Gauguin n'est pas aux abois, alors je ne suis pas excessivement pressé. Et je m'en retire catégoriquement, et la seule question demeure pour moi tout simplement celle-ci: si je cherchais
| | | | un copain pour travailler ensemble, ferais-je bien, serait-ce plus avantageux pour mon frère et moi, le copain y perdrait-il ou est ce qu'il y gagnerait?
Voilà ce sont alors des questions, qui certes me préoccupent, mais demandent la rencontre d'une réalité pour devenir des faits.
Je ne veux pas discuter le projet de Gauguin, ayant une fois réfléchi sur la situation - cet hiver - tu connais les résultats. Tu sais que je crois qu'une association des impressionistes serait une affaire dans le genre de l'association des 12 Préraphaëlites anglais, et que je crois qu'elle pourrait naître. Qu'alors je suis porté à croire que les artistes entre eux se garantiraient la vie réciproquement et indépendamment des marchands, se résignant à donner chacun un nombre de tableaux considérable à la société, et que les gains comme les pertes seraient communs.
Je ne crois pas que cette société demeurerait indéfiniment, mais je crois que pendant le temps qu'elle serait vivante, on vivrait courageusement et qu'on produirait.
Mais si demain Gauguin et ses juifs banquiers viennent me demander rien que 10 tableaux pour une société marchande et pas une société d'artistes, je ne sais ma foi, si j'aurais confiance, moi qui pourtant volontiers en donnerais 50 à une société d'artistes.
N'est-ce pas un peu comme avec Reid - pourquoi dire que Gabriel de la Roquette est un drôle, si vous-même faites comme lui?
Pourquoi dire société artistique, si elle est composée de banquiers? Suffit, mon Dieu que le copain fasse ce que le coeur lui dit, mais son projet est loin de m'enthousiasmer.
J'aime mieux les choses telles qu'elles sont, les prendre comme cela est, sans rien y changer, que les réformer à demi.
La grande révolution: l'art aux artistes, mon Dieu peut-être estce une utopie et alors tant pis.
Je crois que la vie est si courte et va si vite; or étant peintre il faut pourtant peindre.
Et tu sais bien aussi que puisque alors, cet hiver, avec Pissarro et les autres on a par hasard beaucoup causé de cela, je m'efforce maintenant de ne plus rien y ajouter que ceci, que personnellement avant l'année prochaine, je veux faire ma part de 50 tableaux, si je réussis à faire cela, alors je garde mon opinion.
Aujourd'hui je t'ai envoyé par la poste 3 dessins.
Celui avec les meules dans une cour de ferme te paraitra trop bizarre,
| | | | mais c'est fait très à la hâte comme projet de tableau, et c'est pour te montrer la chose.
Maintenant la Moisson est un peu plus sérieux.
Voilà c'est le motif auquel j'ai travaillé cette semaine sur une toile de 30, c'est pas très fait du tout, mais ça me tue le reste que j'ai, à l'exception d'une nature morte travaillée avec patience. Mc. Knight et un de ses amis qui a été en Afrique aussi, la voyaient aujourd'hui, cette étude, et disaient que c'était la meilleure que j'avais faite. Comme Anquetin et l'ami Thomas - on ne sait trop que penser de soi quand on entend dire cela, mais je me dis: le reste doit pour sûr paraître bougrement mauvais. Enfin, les jours que je rapporte une étude je me dis, si c'était ainsi tous les jours cela pourrait marcher, mais les jours qu'on revient bredouille et qu'on mange et dort et dépense pourtant, on n'est pas content de soi et se sent un fou, un coquin, ou une vieille peau.
Et le cher docteur Ox, je veux dire notre Suédois Mourier, moi je l'aimais assez, parce qu'il allait dans le méchant monde candidement et avec bénignité avec ses lunettes, et parce que je lui supposais un coeur plus vierge que bien des coeurs, et même avec plus d'inclinaison à la droiture que n'en ont bien des plus malins. Et puisque je savais qu'il ne faisait pas de la peinture depuis longtemps, cela m'était bien égal que son travail était le comble du niais. Et je l'ai vu journellement pendant des mois. Bon. Quelle peut donc être la raison de ce qu'il perd ses qualités? Voici ce que je m'imagine être le cas. Sache qu'il est venue dans le midi pour se remettre d'une maladie nerveuse, causée par un tas de contrariétés qu'il a eues, et par suite desquelles il a changé de carrière. Il allait parfaitement bien ici, il était très calme, etc. Mais la secousse de Paris à été trop forte, le changement trop subit, il ne trouve pas le Paris qu'il s'est rêvé, et le voilà inquiet et peut-être désagréable, et en tout cas faisant des bêtises.
Il aura vite jété sa gourme, j'espère. En attendant laisse le donc faire tout ce qu'il voudra, sans y attacher de l'importance. Il fonde un tas d'espérances sur Russell (je crois), il cherche un conseiller et un maître, or pas besoin de le dire que Russell ne sera peutêtre pas tout ce dont il a besoin.
Mais je crois que Russell verra que c'est quelqu'un qui ne connait pas l'entourage, auquel il a à faire, et je pense que Russell le prendra au sérieux et cherchera à être bon pour lui. Je crois que R. se fait de la réputation dans ceux qui ont peur de Paris instinctivement.
| | | | C'est difficile à expliquer, ce que je veux dire par là. Russell est un homme tellement bon, mais tu sais on ne peut pas recommander ou imposer aux gens d'aimer Paris, pas plus qu'on puisse leur recommander les pipes ou les café nature avec des cognacs. Puis Russell est riche et a perdu de l'argent à Paris, donc il peut dire aux gens et il le dit: ‘Voilà ce à quoi j'ai eu à faire.’ Seulement en tous les cas je vais un peu écrire à Russell.
Il paraît que Mc. Knight n'était pas très content de moi, mais que Russell lui à signifié qu'il avait à se taire en réponse. Tout ceci pour te dire que je comprends fort, fort bien, vu qu'il a tourné comme ça, que tu n'es pas tout à fait d'accord avec le Suédois, qui probablement alors, d'après ce que tu écris, est repris par son mal nerveux et est agacé par Paris. S'il a de l'argent à perdre pour prendre un atelier à la Gérôme, ce serait grave. Vu que je doute un peu qu'il en ait énormément à perdre, il y sera pour un petit éreintement, ma foi un peu mérité.
On n'y peut rien s'il ne veut pas écouter, seulement faut pas rester avec. Je n'écris pas à Gauguin directement, je t'enverrai la lettre, parce que il faudrait s'abstenir en cas de doute. Si nous ne disons plus rien, si la réponse montre que nous avons dit une chose comme ça, mais qu'il faut qu'il y ait de son côté initiative pour la chose aussi, alors nous pourrons voir s'il y tient.
S'il n'y tient pas, si cela lui est égal, s'il a tout autre chose en tête, qu'il reste indépendant et moi aussi. Poignée de main à toi et à Mourier.
t.à.t. Vincent.
Je trouve étrange assez dans ce plan de Gauguin ceci surtout: la société échange sa protection contre 10 tableaux, que les artistes auront à donner; si dix artistes font cela, la société juive empoche carrément ‘pour commencer’ 100 tableaux. Sa protection, de cette société qui n'existe même pas, coûte bien cher!
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499
Mon cher Theo,
Je t'écris de Stes. Maries au bord de la Méditerranée enfin. La Méditerranée a une couleur comme les maquereaux, c'est à dire changeante, on ne sait pas toujours si c'est vert ou violet, on ne sait pas toujours si c'est bleu, car la seconde après le reflet changeant a pris une teinte rose ou grise.
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C'est une drôle de chose que la famille - bien involontairement et malgré moi j'ai souvent pensé ici entretemps à notre oncle le marin, qui certainement a maintes fois vu les parages de cette mer-ci. J'ai emporté trois toiles et je les ai couvertes - deux marins, une vue du village, puis des dessins que je t'enverrai par la poste, quand demain je serai de retour à Arles.
Je loge et je mange à raison de 4 francs par jour, on commençait par en demander 6.
Aussitôt que je pourrai, je reviendrai probablement encore faire quelques études ici.
La plage ici est sabloneuse, pas de falaises ni de rochers - comme la Hollande moins les dunes et plus le bleu.
On mange ici de meilleures fritures qu'au bord de la Seine. Seulement il n'y a pas de poisson à manger tous les jours, vu que les pêcheurs s'en vont vendre à Marseille. Mais quand il y en a, c'est rudement bon.
S'il n'y en a pas - le boucher n'est pas plus appétissant que le boucher fellah de monsieur Gérôme - s'il n'y en a pas de poisson, c'est plus ou moins difficile de trouver à manger ici à ce qu'il me paraît.
Je ne crois pas qu'il y ait 100 maisons dans ce village ou dans cette ville.
Le principal édifice après la vieille église, forteresse antique, est la caserne. Et encore quelles maisons - comme dans nos bruyères et tourbières de Drenthe; tu en verras des specimens dans les dessins. Je suis obligé de laisser mes trois études peintes ici, car elles ne sont pas sèches assez naturellement pour les soumettre impunément à 5 heures de cahots de voiture.
Mais je compte encore retourner ici.
Semaine prochaine je désirerais aller à Tarascon faire deux ou trois études.
Si tu n'as pas encore écrit, j'attendrai la lettre naturellement à Arles. Un très beau gendarme est venu m'interviewer ici, et aussi le curé - les gens ne doivent pas être bien méchants ici, car même le curé avait presque l'air d'un brave homme.
Mois prochain il y aurai ici la saison des bains ouverte.
Nombre de baigneurs varie de 20 à 50. Je reste jusqu'à demain après-midi, ai encore des dessins à prendre.
Je me suis promené une nuit au bord de la mer sur la plage déserte. C'était pas gai, mais pas non plus triste, c'était - beau.
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Le ciel d'un bleu profond était tacheté de nuages d'un bleu plus profond que le bleu fondamental d'un cobalt intense, et d'autres d'un bleu plus clair, comme la blancheur bleue de voies lactées. Dans le fond bleu les étoiles scintillaient claires, verdies, jaunes, blanches, roses, plus claires, diamantées davantage comme des pierres précieuses que chez nous - même à Paris - c'est donc le cas de dire: opales, émeraudes, lapis, rubis, saphirs.
La mer d'un outremer très profond - la plage d'un ton violacé et roux pâle il m'a semblé, avec des buissons sur la dune (de 5 mètres de haut la dune) des buissons bleu de Prusse. J'ai en dehors de dessins demi-feuille, un grand dessin, pendant du dernier.
A bientôt j'espère, poignée de main,
t.à.t. Vincent
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500
Mon cher Theo,
Bien merci de ta bonne lettre et du billet de 50 fr. qui y était inclus. Il faudra tout de même écrire à Gauguin. Le mal c'est ce sacré voyage, lorsqu'on l'engage à le faire et si après cela ne lui va pas, on serait mal pris. Je pense lui écrire aujourd'hui et t'enverrai la lettre.
Maintenant que j'ai vu la mer ici, je ressens tout à fait l'importance qu'il y a de rester dans le midi, et de sentir qu'il faut encore outrer la couleur davantage - l'Afrique pas loin de soi. Je t'envoie par même courrier les dessins de Stes Maries. Au moment de partir le matin, fort de bonne heure, j'ai fait le dessin des bateaux et j'en ai le tableau en train, toile de 30 avec davantage de mer et de ciel à droite.
C'était avant que les bateaux ne fichaient le camp, je l'avais observé tous les autres matins, mais comme ils partent très de bonne heure, n'avais pas eu le temps de le faire.
J'ai encore 3 dessins de cabanes, dont j'ai encore besoin et qui suivront ceux-ci; les cabanes sont un peu durs, mais j'en ai de plus soignés.
Je te ferai un envoi de peintures roulées, aussitôt les marines sèches. Vois-tu ce toupet de ces idiots à Dordrecht? vois-tu cette suffisance? ils veulent bien condescendre à Degas et Pissarro, dont d'ailleurs ils n'ont jamais rien vu, pas plus que des autres. Seulement c'est très bon signe que les jeunes soient furieux, cela prouve peut-être qu'il y a des vieux, qui en ont dit du bien.
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Pour ce qui est de rester dans le midi, même si c'est plus cher, voyons: on aime la peinture japonaise, on en a subi l'influence, tous les impressionistes ont ça en commun, et on n'irait pas au Japon, c.à.d. ce qui est l'équivalent du Japon, le midi? Je crois donc qu'encore après tout l'avenir de l'art nouveau est dans le midi.
Seulement c'est mauvaise politique d'y rester seul, lorsque deux ou trois pourraient s'aider à vivre de peu.
Je voudrais que tu passas quelque temps ici, tu sentirais la chose au bout de quelque temps, la vue change, on voit avec un oeil plus japonais, on sent autrement la couleur.
Aussi ai-je la conviction que justement par un long séjour ici, je dégagerai ma personnalité.
Le Japonais dessine vite, très vite, comme un éclair, c'est que ses nerfs sont plus fins, son sentiment plus simple.
Je ne suis ici que quelques mois, mais - dites-moi est-ce qu'à Paris j'aurais dessiné en une heure le dessin des bateaux? Même pas avec le cadre, or ceci c'est fait sans mesurer, en laissant aller la plume.
Je me dis donc que peu à peu les frais seront balancés par le travail.
Je voudrais qu'on gagne beaucoup d'argent pour faire venir ici de bons artistes, qui se morfondent dans la boue du petit Boulevard trop souvent.
Heureusement que c'est excessivement facile de vendre des tableaux comme il faut dans un endroit comme il faut à un monsieur comme il faut.
Depuis que le distingué Albert*) nous a donné la recette, toutes les difficultés ont disparues par enchantement.
Il n'y a qu'à aller dans la rue de la Paix, là se balade expressement pour cela - l'amateur bien.
Si Gauguin venait ici, lui et moi pourraient peut-être accompagner Bernard en Afrique, lorsque celui-là y ira faire son service.
Qu'est-ce que tu as décidé pour la soeur?
Anquetin et Lautrec - je pense - ne trouveront pas bien ce que je fais, il a paru, il paraît, un article sur Anquetin dans la Revue indépendante où on le nommerait le chef d'une nouvelle tendance où le japonisme était plus accusé encore etc. Je ne l'ai pas lu, mais enfin, le chef du petit Boulevard est sans aucun doute Seurat et dans la japonaiserie le petit Bernard a été plus loin peut-être
| | | | qu'Anquetin. Dites-leur que j'ai un tableau des bateaux, cela et le pont de l'Anglais pourraient aller à Anquetin. Ce que dit Pissarro est vrai, il faudrait hardiment exagérer les effets que produisent par leur accords ou leur désaccords les couleurs. C'est comme pour le dessin - le dessin, la couleur juste, n'est pas peut-être l'essentiel qu'il faut chercher, car le reflet de la réalité dans le miroir, si c'était possible de le fixer avec couleur et tout, ne serait aucunement un tableau, pas davantage qu'une photographie. A bientôt. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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501
Mon cher Theo,
Je viens de lire l'article sur Claude Monet de Geffroy. C'est vraiment très bien ce qu'il dit. Que je voudrais voir cette exposition! Si je m'en console de ne pas la voir, c'est qu'en regardant autour de moi il y a bien des choses dans la nature, qui ne me laissent guère le temps de penser à autre chose, car c'est juste le moment de la moisson.
J'ai eu une lettre de Bernard, qui dit qu'il se sent bien isolé, mais qui travaille tout de même, et a encore fait une nouvelle poésie sur lui-même, dans laquelle il se blague d'une façon assez touchante. Et il demande: ‘à quoi bon travailler?’ Seulement il demande cela lui en travaillant, il se dit que le travail ne sert absolument à rien, en travaillant, ce qui n'est pas du tout la même chose que de le dire en ne travaillant pas. Je voudrais bien voir ce qu'il fait.
Je suis curieux de savoir ce que fera Gauguin si Bernard n'ira pas le rejoindre à Pont-Aven; je leur ai donné les adresses de part et d'autre déjà auparavant, parce qu'ils pourraient avoir besoin l'un de l'autre.
J'ai eu une semaine d'un travail serré et raide dans les blés en plein soleil, il en est résulté des études de blés, paysages et - une esquisse de semeur.
Sur un champ labouré un grand champ de mottes de terre violettes - montant vers l'horizon un semeur en bleu et blanc. A l'horizon un champ de blé mûr court.
Sur tout cela un ciel jaune avec un soleil jaune.
Tu sens à la simple nomenclature des tonalités, que la couleur joue dans cette composition un rôle très important.
Aussi l'esquisse telle quelle - toile de 25 - me tourmente-t-elle
| | | | beaucoup dans ce sens que je me demande s'il ne faudrait pas la prendre au sérieux et en faire un terrible tableau, mon dieu comme j'en aurais envie! Mais c'est que je me demande si j'aurai la force d'exécution nécessaire.
Telle quelle je mets l'esquisse de côté, n'osant presque pas y penser. Cela a déjà depuis si longtemps été mon désir de faire un semeur, mais les désirs que j'ai depuis longtemps ne s'accomplissent pas toujours. J'en ai donc presque peur. Et pourtant après Millet et Lhermitte, ce qui reste à faire, c'est ....le semeur avec de la couleur et en grand format.
Parlons d'autre chose - j'ai enfin un modèle - un Zouave - c'est un garçon à petite figure, à cou de taureau, à l'oeil de tigre, et j'ai commencé par un portrait et recommencé par un autre; le buste que j'ai peint de lui était horriblement dur, en uniforme du bleu des casseroles émaillées bleues, à passementerie d'un rouge orangé fané, avec deux étoiles citron sur la poitrine, un bleu commun et bien dur à faire.
La tête féline très bronzée coiffée d'un bonnet garance je l'ai plaquée contre une porte peinte en vert et les briques orangées d'un mur. C'est donc une combinaison brutale de tons disparates, pas commode à mener.
L'étude que j'en ai fabriquée me paraît très dure, et pourtant je voudrais toujours travailler à des portraits vulgaires et même criards comme cela. Cela m'apprend, et voilà ce que je demande surtout à mon travail. Maintenant le deuxième portrait sera assis en pied contre mur blanc.
As-tu remarqué Dessins Raffaëlli: La rue, édité par le Figaro dernièrement? Le principal, on dirait la Place Clichy avec tout son mouvement, c'est bien vivant. Figaro doit aussi avoir publié un numéro avec dessins Caran d'Ache.
Dans la dernière lettre j'ai oublié de te dire que j'ai reçu - et cela maintenant depuis une quinzaine - l'envoi de couleurs de Tasset. J'aurais bien besoin d'un nouvel envoi, puisque pour ces études des blés et de zouaves, j'ai mangé pas mal de tubes.
Seulement un tiers ou la moitié est pressé.
Parmi les études des blés il y a les meules, dont je t'ai envoyé la première idée, sur une toile carrée de 30.
Nous avons de ces deux derniers jours une pluie torrentielle, qui dure toute la journée et changera l'aspect des champs. Cela est venu d'une façon absolument inattendue et brusque, pendant que tout
| | | | le monde était à la moisson. On a rentré le blé tel quel en grande partie. J'espère faire un tour dans la Camargue vendredi prochain avec un vétérinaire, là il y a des taureaux et des chevaux blancs sauvages, des flamants roses aussi.
Je ne serais pas étonné du tout si c'était très beau.
La toile n'est pas pressée absolument non plus.
Je suis bien curieux de ce que fera Gauguin, mais pour oser l'engager à venir - non - car je ne sais plus si cela lui irait. Et peut-être, vu sa grande famille, c'est plutôt de son devoir de risquer en effet des grands coups pour gagner de quoi se remettre à la tête de sa famille.
Je ne voudrais pas diminuer une personnalité par une association en tout cas, et si lui se sent l'envie de tenter ce coup en question, il peut avoir des raisons, et je ne voudrais pas l'en détourner si en effet il y tiendrait, ce qui reste à voir et ce que peut-être paraîtra dans sa réponse. A bientôt j'espère. Poignée de main et merci du journal, et bien du succès avec ton exposition.
t.à.t. Vincent.
Qu'est-ce que fait le père Tanguy, est-ce que tu l'as revu dernièrement? Cela m'est toujours bon de lui demander de la couleur, même si chez lui elle soit un tant soit peu plus mauvaise, pourvu pourtant qu'il ne soit pas trop cher.
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502
Mon cher Theo,
Bien merci de ta lettre et du billet de 50 frs. qu'elle contenait. J'ignorais que l'article sur Claude Monet fût de la même main que celui sur Bismarck. Cela fait du bien d'en lire de pareils, davantage que la plupart des articles des décadents avec leur affection de dire les choses les plus banales en termes bizarrement contournés.
Je suis bien mécontent de ce que j'ai fait de ces jours-ci, car c'est très laid. Et pourtant la figure m'intéresse bien davantage que le paysage.
Tout de même je t'enverrai un dessin du Zouave aujourd'hui.
Faire des études de figures pour chercher et pour apprendre, ce serait encore après tout pour moi le plus court chemin de faire quelque chose qui vaille.
Bernard en est à la même question, il m'envoie aujourd'hui un
| | | | croquis de bordel, que je t'envoie ci-inclus, pour l'accrocher à côté des saltimbanques que tu as de lui. Derrière le dessin il y a une poésie, qui est bien dans le même ton que le dessin, il est probable qu'il en a une étude peinte plus faite.
Je ne serais pas étonné s'il voulait me faire un échange avec la tête de Zouave, quoique celle-là soit très laide. Mais comme je n'aimerais pas à le priver d'études vendables, je ne proposerais pas un échange à moins qu'on puisse lui acheter pour une petite somme en même temps.
Il pleut encore beaucoup ici, ce qui fait grand tort au blé qui est encore sur pied.
Mais heureusement j'avais un modèle de ces jours-ci.
J'aurais besoin d'un livre: A.B.C.D. du dessin, par A. Cassagne. Je l'ai demandé à la librairie ici, et après avoir attendu 14 jours, on me répond qu'il leur faut le nom de l'éditeur, que j'ignore.
Si tu pouvais me l'envoyer, cela me ferait bien plaisir. La négligence, le laisser aller paresseux des gens ici est sans nom, et on est bien gêné pour les moindres des choses.
C'est là la raison pourquoi il faudra aller à Marseille un de ces jours, pour pouvoir faire venir de là-bas ce dont j'ai besoin.
Le port de Paris n'est pas toujours agréable et renchérit les choses, mais voilà pour aller exprès à Marseille, cela renchérit encore plus. Cela me chagrine bien souvent que la peinture soit comme une mauvaise maitresse qu'on aurait, qui dépense, dépense toujours et c'est jamais assez, et de me dire que si par hasard de temps en temps il y a une étude passable, il serait beaucoup meilleur marché de les acheter aux autres.
Le reste, l'espoir de mieux faire est aussi un peu une fata morgana. Enfin il n'y a pas grand remède à tout cela, à moins qu'un jour ou un autre on puisse s'associer avec un bon travailleur et à deux produire davantage.
Pour ce qui est de l'éditeur du livre de Cassagne - tu dois avoir son traité de perspective et l'adresse doit y être, d'ailleurs on tient ces livres chez Lalouche, et Rue chaussée d'Antin chez celui qui a toujours les allonge.
C'est bien beau que Claude Monet a trouvé moyen de faire de février à mai ces dix tableaux.
Travailler vite ce n'est pas travailler moins sérieux, cela dépend de l'aplomb qu'on a et de l'expérience.
Ainsi Jules Guérard, le chasseur de lions, raconte dans son livre
| | | | que les jeunes lions ont dans le commencement beaucoup de mal à tuer un cheval ou un boeuf, mais que les vieux lions tuent d'un seul coup de griffe ou de dent bien calculé, et ont une sûreté étonnante pour cette besogne.
Je ne retrouve pas ici la gaieté méridionale dont Daudet parle tant, au contraire une mignardise fade, une nonchalance sordide, mais n'empêche que le pays est beau.
Pourtant la nature ici doit être très différente de Bordighera, Hyères, Gênes, Antibes, où il y a moins de mistral, où les montagnes donnent un tout autre caractère. Ici, sauf une couleur plus intense, cela rappelle la Hollande, tout est plat, seulement on pense surtout à la Hollande de Ruysdael et de Hobbema et d'Ostade, plutôt qu'à la Hollande actuelle.
Ce qui m'étonne, c'est la rareté des fleurs, ainsi pas de bluets dans les blés, rarement des coquelicots.
Combien a coûté la caisse de tableaux de port dernièrement? les empâtements de certaines toiles sont sèches superficiellement, mais pas assez pour rouler, sans cela j'enverrais.
Mac Knight a maintenant un ami avec lui, de son travail je ne vois jamais rien, j'ai montré hier à lui et son ami quatre ou cinq nouvelles études, qu'ils ont regardé avec un silence glacé. Je pense qu'ils préparent une surprise de leur côté, de laquelle j'espère qu'elle sera bonne, car cela me ferait grand plaisir de voir qu'ils aient trouvé une voie. Poignée de main à toi et à Mourier, si toutefois il n'est pas encore installé dans l'atelier à la Gérôme.
t.à.t. Vincent.
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503
Mon cher Theo,
Probablement afin de me convaincre qu'étant moi-même un des mortels les plus abstraits, je n'ai aucunement le droit de reprocher aux gens du midi leur nonchalance, j'ai encore fait la bêtise de t'adresser ma lettre 54 rue de Laval, au lieu de 54 rue Lepic. Les employés de la poste ont donc eu, en me renvoyant la lettre ouverte, le plaisir de pouvoir s'édifier en contemplant le bordel de Bernard. Je me hâte de te renvoyer la lettre telle quelle.
Je viens de recevoir ce matin partie de la commande de couleurs, de Tanguy.
Son cobalt est trop mauvais pour lui en commander davantage.
Ses chrômes étant assez bien, dorénavant on pourrait continuer à
| | | | lui en demander. Mais au lieu de carmin il envoie de la garance foncée, ce qui ne fait pas grand chose, mais le carmin pas non plus est très sérieux dans sa pauvre baraque. C'est pas de sa faute, mais dans la suite je mettrai à côté des noms des couleurs Tanguy, si chez lui elles sont possibles.
J'ai travaillé hier et aujourd'hui au semeur, qui est complètement remanié. Le ciel est jaune et vert, le terrain violet et orangé. Certes il y a un tableau à faire comme cela de ce magnifique motif, et j'espère qu'un jour on le fera, soit un autre, soit moi.
La question demeure celle-ci - La Barque du Christ d'Eugène Delacroix et Le Semeur de Millet sont d'une facture absolument différente. La Barque du Christ - je parle de l'esquisse bleue et verte avec taches violettes, rouges et un peu de jaune citron pour le nimbe, l'auréole - parle un langage symbolique par la couleur même.
Le Semeur de Millet est gris incolore, comme le sont les tableaux d'Israëls aussi.
Peut-on maintenant peindre le Semeur avec de la couleur, avec un contraste simultané de jaune et de violet par exemple (comme le plafond d'Apollon, qui justement est jaune et violet, de Delacroix), oui ou non? Certes, oui. Mais faites-le donc! Oui, c'est aussi ce que dit le père Martin: ‘il faut faire le chef-d'oeuvre.’
Mais allez-y et on tombe en pleine métaphysique de couleurs à la Monticelli, gâchis d'où sortir à son honneur est bougrement incommode.
Et cela vous rend abstrait comme un sonnambule. Encore si on faisait quelque chose de bon.
Enfin, gardons courage et ne désespérons pas. J'espère bientôt t'envoyer cet essai avec d'autres. J'ai une vue du Rhône - le pont de fer de Trinquetaille, où le ciel et le fleuve sont couleur d'absinthe, les quais d'un ton lilas, les personnages accoudés sur le parapet noirâtres, le pont de fer d'un bleu intense, avec dans le fond bleu une note orangé vive et une note vert véronèse intense. Encore un essai bien inachevé, mais enfin où je cherche quelque chose de plus navré et de plus navrant par conséquent.
Rien de Gauguin, j'espère bien recevoir ta lettre demain, pardon de ma nonchalance. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
Bien merci des couleurs, à bientôt.
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504
Mon cher Theo,
Si nous prenons une pièce entière de toile ordinaire, voici alors le prix net, que je viens d'apprendre par hasard:
Toile ordinaire jaune à grain. Largeur deux mètres No. O.
Pièce entière 10 mètres de long Prix 40 francs.
la remise est certainement de 25%, probablement prix de fabrique de première main 33⅓%.
Voici donc une occasion pour vérifier les prix de Tasset. Laissant de côté ou non les 5 mètres que j'avais demandées, le mieux serait de prendre une pièce entière.
Ayant récemment acheté des toiles, dont je garderai les châssis, l'avantage est sérieux.
Pour faire une toile de 30, ne comptant pas le châssis que j'ai, la toile me coûte pas fr. 1,50 (un prix susmentionné) et actuellement avec le châssis 4 fr. Comptez 1 fr. pour le châssis, qui coûte moins, sur chaque toile de 30 cela fait une différence de fr. 1.50 et plus; ce plus va pour le port qui sera de 5 francs.
Vois un peu, si tu peux, ce que dit Tasset lorsque tu lui demanderas prix de la pièce, mais ce que je te dis pour le prix de la pièce est ainsi, et tu pourras comparer.
Te rappelles-tu dans les petits dessins un pont de bois avec lavoir, une vue de ville dans le fond? Je viens de peindre ce motif-là en grand format.
Je dois te prévenir que tout le monde va trouver que je travaille trop vite.
N'en crois rien.
N'est-ce pas l'émotion, la sincérité du sentiment de la nature, qui nous mène, et si ces émotions sont quelquefois si fortes qu'on travaille sans sentir qu'on travaille, lorsque quelquefois les touches viennent avec une suite et des rapports entre eux comme les mots dans un discours ou dans une lettre, il faut alors se souvenir que cela n'a pas toujours été ainsi, et que dans l'avenir il y aura aussi bien des jours lourds sans inspiration.
Donc il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et mettre les barres forgées de côté.
Je n'ai pas encore la moitié des 50 toiles présentables en public, et il me les faut toutes dans cette année.
Je sais d'avance que l'on les critiquera d'hâtives.
Je sais aussi que j'espère bien garder mon raisonnement de cet hiver, lorsque nous avons causé d'une association d'artistes.
| | | | Non pas que je garde grande envie ou espoir pour la réaliser, mais cela étant un raisonnement sérieux, reste à garder son sérieux et garder le droit d'y revenir sur cette question.
Si Gauguin viendrait pas travailler avec moi, alors je n'ai d'autre ressource pour contrebalancer mes dépenses que mon travail.
Cette perspective ne m'effraye que médiocrement. Si la santé ne me trahit pas, j'abattrai mes toiles, et dans le nombre il y en aura qui pourront aller.
Je suis presque reconcilié avec le verger qui n'était pas sur châssis et son pendant au pointillé. Dans le nombre ils pourront aller. Seulement je travaille avec moins de mal en pleine chaleur qu'alors au printemps. Bientôt je t'enverrai quelques toiles roulées, et les autres à fur et à mesure que cela soit possible de les rouler.
Je voudrais bien doubler la commande pour les blancs de zinc. Ce blanc de zinc est un peu cause que ça sèche si lentement, mais il a d'autres avantages dans les mélanges.
Est-ce que cela ne faisait pas plaisir chez Guillaumin cet hiver, d'y trouver le palier et l'escalier même, sans compter l'atelier, tout plein de toiles? Tu comprends dès lors que j'ai une certaine ambition, non pour le nombre de toiles, mais pour que l'ensemble de ces toiles tout de même représente un vrai labeur, de ta part autant que de ma part.
Les blés, cela a été une occasion de travailler comme les vergers en fleurs. Et je n'ai que juste le temps pour me préparer pour la nouvelle campagne, celle des vignes.
Et entre les deux je voudrais encore faire des marines.
Les vergers représentaient le rose et le blanc, les blés le jaune, les marines le bleu.
Peut-être que maintenant je vais un peu chercher des verts. Or l'automne, cela donne toute la gamme de la lyre.
Je suis bien curieux de savoir ce que fera Gauguin, le principal c'est de ne pas le décourager, je pense toujours que tout son plan n'était qu'une toquade.
Sais-tu ce que je voudrais encore te répéter à toi, ceci que mes désirs personnels sont subordonnés à l'intérêt de plusieurs et qu'il me semble toujours qu'un autre pourrait profiter de l'argent, que je dépense seul. Soit Vignon, soit Gauguin, soit Bernard, soit un autre.
Et que pour ces combinaisons, même si elles entraineraient mon déplacement, je suis prêt.
| | | |
Deux personnes qui s'entendent, ne dépensent, et même trois, pas beaucoup plus qu'un.
Pas non plus en couleur.
Alors, sans compter le surplus de travaux accomplis, il y aurait pour toi la satisfaction d'en nourrir deux ou trois au lieu d'un.
Ceci pour plus tôt ou plus tard. Et pourvu que moi je sois aussi fort que les autres, sachez bien ceci, que difficilement on pourrait être trompé, vu que s'ils font des difficultés pour travailler, je les connais aussi ces difficultés, et je saurais ce qui en était peut-être. Or on aurait parfaitement le droit, et même possiblement le devoir, de pousser au travail.
Et voilà ce qu'il faut faire.
Si je suis seul, ma foi, je n'y peux rien, j'ai alors moins le besoin de compagnie que celui d'un travail effrêné, et voilà pourquoi hardiment je commande toile et couleurs. Alors seulement je ressens la vie, lorsque je pousse raide le travail.
Et en compagnie j'en sentirais un peu moins le besoin, ou plutôt je travaillerais à des choses plus compliquées.
Mais isolé je ne compte que sur mon exaltation dans de certains moments, et je me laisse aller à des extravagances alors.
Ainsi les toiles que j'ai achetées ici, il n'y a vraiment pas longtemps, sont à peu près toutes couvertes. Lorsque je t'enverrai des toiles roulées, tu pourras peut-être ôter des châssis pas mal de choses sans conséquence.
De façon à pouvoir à la fin de l'année, disons en montrer 50 a Pissarro et aux autres.
Et le reste, cela c'est des études, qui seront un fonds de renseignements, et ayant bien séchées, on peut les garder en portefeuille ou dans une armoire, sans que cela prenne beaucoup de place.
Poignée de main à toi et aux copains, si tu en vois.
t.à.t. Vincent.
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505
Mon cher Theo,
Je te remercie de ta lettre et du billet de 50 fr. qui y était inclus. Pour l'affaire Tanguy, ne t'en mêle pas. Seulement je te prie de ne pas risquer les nouveaux tableaux chez lui, retire les donc en réponse de ce qu'il t'a présenté un compte et demandé un acompte.
Sache que tu as à faire à la femme Tanguy, et sinon si lui
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agit comme cela, c'est alors qu'il agit faussement envers moi. Tanguy a encore de moi une étude, que lui-même croyait vendre. Je la lui dois à la rigueur, mais je ne lui dois pas un sou d'argent. Entrer en discussion là-dedans c'est discuter avec la mère Tanguy, ce à quoi nul mortel n'est tenu. Selon eux (les Tanguy) Guillaumin, Monet, Gauguin tous leur devraient de l'argent, est ce vrai ou non?? Dans tous les cas, si eux ne payent pas, pourquoi moi paierais-je? Je regrette d'avoir voulu reprendre de la couleur chez lui pour lui faire plaisir, il peut y compter que dans la suite je ne lui en prendrai plus. Il s'agit avec la mère Tanguy, qui est vénéneuse, de faire sans dire. Je te prie de reprendre mes nouveaux tableaux. Et cela suffit. Le blanc de zinc de Tanguy à raison de 40 centimes est un tant soit peu plus cher que les grands tubes de Tasset à f 1.50, qui contiennent 4 fois autant au moins. Laissez à Tanguy l'étude qu'il a d'Asnières, une berge de la Seine - à la rigueur elle est à lui, mais fous-le à la porte après, et sans grâce.
Si tu donnais un àcompte, mais ce serait reconnaître une dette que j'ose nier. Jamais, ne te laisse pas prendre donc. La seule chose que réellement je dois c'est à Bing. Dans ce sens qu'il y a encore des japonaiseries en commission pour 90 francs. Si pourtant l'on compte que souvent j'ai envoyé des gens chez Bing directement, il vaut mieux que Bing nous laisse cela, et même si j'étais encore là pour m'en occuper, je voudrais augmenter le dépôt de façon à pouvoir faire des affaires un peu plus importantes là-dedans.
Et si je ne demande pas de commission à Bing, c'est justement qu'en cas de réclamations j'en parlerais. Ceci pour te dire que d'autres réclamations seraient probablement de nulle valeur. Je me concentre pour faire valoir un peu mes tableaux en ce moment. Tu sais que je n'ai qu'un seul moyen pour arriver à ce but, c'est de les faire. Mais je me dis que si j'arrive à faire 50 études à 100 fr. cette année, j'aurai dans un certain sens pas fait une grande injustice en mangeant et en buvant comme si cela était un droit.
Or c'est assez raide, car quoique j'aie dans ce moment une trentaine d'études peintes, je ne les compte pas tous à ce prix-là. Tout de même il doit y en avoir dans le nombre. Mais les frais d'exécution me rendent très très pauvre malgré tout cela, je n'insisterais pas, si on ne venait pas ainsi que l'ami (?) Tanguy
| | | | demander des àcomptes, alors que la dette est une douteuse infiniment. Tout l'argent que tu pourrais avoir disponible dans ce but, ma foi j'en aurais le plus grand besoin.
Je me prive moi de bien des choses, pas que je considère cela comme un malheur, mais je considère que mon argent dont j'aurai besoin dans l'avenir, dépend un peu de la vigueur de mes efforts d'à présent.
On m'a chicané à la poste que les dessins que je t'envoyais étaient trop grands pour être expédiés de cette façon.
J'en ai deux grands nouveaux. Lorsqu'il y en aura 6 je les enverrai sur rouleau par chemin de fer.
Je me dis que si les études ont du mal à sécher ici dans la chaleur, à plus forte raison cela aurait du mal à sécher chez toi, ce qui me fait retarder l'envoi.
J'en ai gratté une grande d'étude peinte, un jardin des oliviers, avec une figure de Christ bleue et orangé, un ange jaune. Un terrain rouge, collines vertes et bleues. Oliviers aux troncs violets et carminés à feuillage vert, gris et bleu. Ciel citron.
Je l'ai grattée parce que je me dis qu'il ne faut pas faire des figures de cette portée sans modèle. Certes il vaudrait aussi selon moi mieux que Gauguin vienne ici, pour cette raison de l'hiver à venir. Toujours pas de réponse de Russell. Ce Bock reste avec Mc. Knight, et il travaille fort paraît-il, mais n'ai encore rien vu. C'est un garçon dont l'extérieur me plaît beaucoup, figure en lame de rasoir, yeux verts, avec cela de la distinction. Mc. Knight paraît très vulgaire à côté de lui.
Après ce que tu me dis de lui je vais le voir cet après-midi.
J'ai lu que Bing donne une exposition japonaise et publie une revue sur l'art japonais. As-tu vu cela? Je trouve terrible par moments de ne pas pouvoir prendre un tas de japonaiseries encore. Enfin il faut plutôt chercher à en faire soi-même. As-tu lu le livre de Loti, Mme Chrysantème? Très intéressant. Je dois te dire aujourd'hui absolument la même chose que jeudi dernier, la fin semaine sera très raide, si tu peux envoyer ta prochaine lettre un au deux jours plus tôt tant mieux.
As-tu pu trouver ce livre A. Cassagne A.B.C.D. du dessin? réellement j'en aurais besoin.
Il faudrait certes que Mourier en achète un pour lui. J'écrirai encore à Russell, tout en considérant que je ferais mieux d'attendre sa réponse. Mais enfin, écrirai ce soir, et c'est justement pourquoi
| | | | je vais voir ses amis Mac. Knight et Bock pour pouvoir parler d'eux et d'avoir une occasion de lui dire quelque chose avant qu'il ne m'ait répondu.
Si les 4 autres dessins que j'ai en tête sont comme les deux premiers que j'ai, alors tu auras le résumé d'un bien beau coin de Provence. C'est bien bon à Guillaumin d'être venu voir, j'en suis très sensible, mais moi je suis en somme mécontent de tout cela que je fais. Pourquoi changer beaucoup d'endroit? Lorsque je reverrai les vergers ne serais-je pas mieux aguerri, ne sera-ce pas comme une chose nouvelle, la nouvelle attaque à la nouvelle saison au même sujet?
Et ainsi pour toute l'année, pour la moisson, pour les vignes, pour tout. Je voudrais t'envoyer les 30 études dans ce moment pour que peut-être cela facilite les frais à trouver pour la venue de Gauguin. C'est très bien ce qu'a fait Schoeffenecker. Et le père Thomas, il devrait bien acheter pour cent francs à moi ou à Gauguin, alors on y serait presque. Qu'est-ce que l'exposition Bing?
Si tu y verrais leur gérant, dis-lui que je suis ici, et que je demande qu'il me laisse mon dépôt tranquille, et que si j'étais là je me donnerais davantage de mal pour lui. Les Lautrec viennent d'arriver, je les trouve beaux. A bientôt, je t'écris encore de ces jours-ci, mais ne donne pas dans le trac de la femme Tanguy, car c'est pas juste et cela me fait du chagrin que le père Tanguy agisse ainsi. Sois en sûr que si je lui devais, je le dirais, mais il y a d'autres conditions, soit celle que je ne lui payerai jamais en argent, et qu'il a droit sur les tableaux encore rien qu'à l'améable.
t.à.t. Vincent.
Fais-y bien attention que Bernard aura la même histoire avec les Tanguy, mais pire.
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506
Mon cher Theo,
Je rentre d'une journée à Mont Majour, et mon ami le sous-lieutenant m'a tenu compagnie. Nous avons alors à nous deux exploré le vieux jardin, et y avons volé d'excellentes figues. Si c'eut été plus grand, cela eut fait penser au Paradou de Zola, de grands roseaux, de la vigne, du lierre, des figuiers, des oliviers, des grenadiers aux fleurs grasses du plus vif orangé, des cyprès centenairs, des frênes et des saules, des chênes de roche,
| | | | des escaliers démolis à demi, des fenêtres ogivales en ruïnes, des blocs de blanc rochers couverts de lichen, et des pans de murs écroulés épars ça et là dans la verdure; j'en ai encore rapporté un grand dessin, non pas du jardin cependant. Cela me fait 3 dessins, lorsque j'en au rai demi-douzaine, les enverrai.
Hier j'ai été à Fontvieilles pour faire une visite à Bock et à Mc. Kn., seulement ces messieurs étaient partis pour 8 jours pour un petit voyage en Suisse.
Je crois que la chaleur me fait toujours du bien, malgré les moustiques et les mouches.
Les cigales - non pas celles de chez nous, mais des comme ceci, on les voit sur les albums japonais, puis des cantharides dorées et vertes en essaim sur les

oliviers. Ces cigales (je crois que leur nom est cicada) chantent aussi fort qu'une grenouille.
J'ai encore pensé que si tu veux te rappeler que j'ai fait le portrait du père Tanguy, qu'il a encore celui de la mère Tanguy (qu'ils ont vendu), de leur ami (il est vrai que ce dernier portrait m'a été payé 20 francs par lui), que j'ai acheté sans rabais pour 250 francs de couleur chez Tanguy, sur lesquelles naturellement il a gagné, qu'enfin je n'ai pas moins été son ami que lui n'ait été le mien. j'ai les plus graves raisons pour douter de son droit de me réclamer de l'argent; lequel se trouve vraiment réglé par l'étude qu'il tient encore de moi, à plus forte raison puisqu'il y a condition bien expresse qu'il se payerait sur le vente d'un tableau.
Xantippe, la mère Tanguy et d'autres dames ont par un caprice étrange de la nature, le cerveau en silex ou pierre à fusil. Certes ces dames sont bien davantage nuisibles dans la société civilisée dans laquelle elles circulent, que les citoyens mordus par des chiens enragés, qui habitent l'institut Pasteur. Aussi le père Tanguy
| | | | aurait mille fois raison de tuer sa dame ..mais il ne le fait pas plus que Socrate ....
Et pour ce motif le père Tanguy a plutôt des rapports - en tant que la résignation et la longue patience - avec les antiques chrétiens, martyrs et esclaves, qu'avec les modernes maquereaux de Paris.
N'empêche qu'il n'y existe aucune raison pour lui payer 80 francs, mais il y existe des raisons pour ne jamais se fâcher avec lui, même si lui se fâcherait, lorsque comme de juste dans ce cas on le fout à la porte, ou au moins l'envoie carrément promener.
J'écris à Russell en même temps, nous savons probablement, n'est-ce pas, que les Anglais, les Yankées etc. ont ceci en commun avec les Hollandais que leur charité ............ est très chrétienne. Or nous autres n'étant pas de très bons chrétiens ... Voilà ce que je ne peux m'empêcher de penser en écrivant encore une fois.
Ce Bock a un peu la tête d'un gentilhomme flamand du temps du compromis des nobles, du temps du Taciturne et du Marnix. Cela ne m'étonnerait pas du tout qu'il fusse bon.
J'ai écrit à Russell, que pour notre échange je lui enverrais mon envoi roulé directement chez lui, si je savais qu'il fût à Paris.
De cette façon il doit bien en tout cas me répondre de ces jours-ci. Maintenant il me faudrait bientôt encore de la toile et de la couleur. Seulement je n'ai pas encore l'adresse de cette toile à 40 francs les 20 mètres.
Je crois bien faire en travaillant surtout les dessins dans ce moment, et de faire de façon d'avoir de la couleur et de la toile en réserve pour le moment où Gauguin viendra. Je voudrais bien qu'avec la couleur on eut aussi peu à se gêner qu'avec la plume et le papier. Parce que j'ai peur de gâcher de la couleur je rate souvent une étude peinte.
Avec le papier, si ce n'est pas une lettre que j'écris mais un dessin que je fais, ça ne rate guère, autant de feuilles Whatman autant de dessins. Je crois que si j'étais riche je dépenserais moins que maintenant.
Enfin, le père Martin dirait: alors il faut se faire riche, et il a bien raison, ainsi que pour le chef-d'oeuvre.
Te rappelles-tu dans Guy de Maupassant le monsieur chasseur de lapins et autre gibier, qui avait si fort chassé pendant 10 ans et s'était tellement éreinté à courir après le gibier, qu'au moment
| | | | où il voulait se marier il ne bandait plus, ce qui lui causait les plus grandes inquiétudes et consternations.
Sans être dans le cas de ce monsieur en tant que quant à devoir ou vouloir me marier, quant au physique je commence à lui ressembler. Selon l'excellent maître Ziem, l'homme devint ambitieux du moment qu'il ne bande plus. Or si cela m'est plus ou moins égal de bander ou pas, je proteste lorsque cela doit fatalement me mener à l'ambition.
Il n'y a que le plus grand philosophe de son temps et de son pays et par conséquent de tous les pays et de tout les temps, l'excellent maître Pangloss - qui pourrait - s'il était là, me renseigner et me tranquilliser l'âme.
Voilà - la lettre pour Russell est sous enveloppe, et j'ai écrit comme je pensais.
Je lui ai demandé s'il avait des nouvelles de Reid, et je te fais la même question.
J'ai dit à Russell qu'il avait pleine liberté de prendre ce qu'il voudrait, aussi dans le premier envoi. Et que j'attendais seulement réponse catégorique, pour savoir si chez lui ou chez toi il voulait choisir, que dans le premier cas s'il voulait les voir chez lui, tu lui enverrais aussi quelques vergers et que tu ferais reprendre le tout, son choix fait. Donc il ne peut rien dire à cela. S'il ne prend pas de Gauguin c'est qu'il ne peut pas. S'il peut le faire, je serais porté à espérer qu'il le fera; je lui ai dit que si j'osais insister sur un achat, ce n'était pas que sans lui la chose ne se ferait pas, mais que G. ayant été malade, et étant donné la complication de ce qu'il avait été au lit et devait payer son médecin, la chose était un peu lourde pour nous, et que nous étions d'autant plus porté à trouver amateur pour un tableau.
Je pense beaucoup à Gauguin, et aurais beaucoup d'idées pour des tableaux et pour le travail en général.
J'ai actuellement une femme de ménage qui pour 1 franc me balaye et lave la maison 2 fois par semaine, je fonde de grandes espérances sur elle pour pouvoir y compter qu'elle nous fera les lits, si nous nous décidons à coucher chez nous. D'autre part il y a une combinaison possible avec le bonhomme où je loge actuellement. Enfin on cherchera à travailler à ce que ce soit en somme une économie au lieu d'une dépense. Comment va ta santé maintenant? Vois-tu encore Gruby? Ce que tu disais de cette conversation
| | | | à la Nouvelle Athènes est intéressant. Tu connais bien le petit portrait de Desboutin, qu'a Portier?
C'est certes un étrange phénomène que tous les artistes, poètes, musiciens, peintres, soient materiellement des malheureux - les heureux aussi - ce que dernièrement tu disais de Guy de Maupassant le prouve une fois de plus. Cela remue la question éternelle: la vie est-elle toute entière visible pour nous, ou bien n'en connaissons-nous avant la mort qu'un hémisphère?
Les peintres - pour ne parler d'eux - étant morts et enterrés, parlent à une génération suivante ou à plusieurs générations suivantes par leurs oeuvres.
Est-ce la tout ou y a-t-il même encore plus? Dans la vie du peintre peut-être la mort n'est pas ce qu'il aurait de plus difficile.
Moi je déclare ne pas en savoir quoi que ce soit, mais toujours la vue des étoiles me fait rêver, aussi simplement que me donnent à rêver les points noirs représentant sur la carte géographique villes et villages. Pourquoi me dis-je, les points lumineux du firmament nous seraient-elles moins accessibles que les points noir sur la carte de France?
Si nous prenons le train pour nous rendre à Tarascon ou à Rouen, nous prenons la mort pour aller dans une étoile.
Ce qui est certainement vrai dans ce raisonnement, c'est qu'étant en vie, nous ne pouvons pas nous rendre dans une étoile, pas plus qu'étant morts, nous puissions prendre le train.
Enfin il ne me semble pas impossible que le cholera, la gravelle, la phtisie, le cancer, soient des moyens de locomotion céleste, comme les bateaux à vapeur, les omnibus et le chemin de fer en soient de terrestres.
Mourir tranquillement de vieillesse serait y aller à pied.
Pour le moment je vais me coucher, car il est tard et je te souhaite bonne nuit et bonne chance.
Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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507
Mon cher Theo,
Bien merci de ta lettre, du billet de 50 fr. et de l'envoi Tasset couleurs et toiles qui vient d'arriver. Il y avait joint sa facture, qui monte à fr. 50,85 ce qui m'a permis de vérifier ses prix et de les comparer aux prix d'Edouard. Il reste considérable- | | | | ment en dessous d'Edouard, ce qui joint au 20% de remise fait qu'il n'y a pas à se plaindre de lui.
Maintenant sa toile à f 4,50 je serai probablement à même d'en savoir le prix de première main par pièce.
Maintenant ta lettre m'apprenait une grosse nouvelle, que Gauguin accepte la proposition. Certes le mieux serait qu'il filât tout droit ici au lieu de s'y démerder, peut-être s'emmerdera-t-il en venant à Paris avant.
Peut-être aussi qu'avec les tableaux qu'il apportera, il y fera une affaire, ce qui serait très heureux. Ci-joint la réponse.
Je tiens seulement à dire ceci, que non seulement je me sens enthousiaste pour peindre dans le midi, mais même également dans le nord, me sentant mieux quant à la santé qu'il y a 6 mois.
Si donc c'est plus sûr d'aller en Bretagne, où on est en pension pour si peu - au point de vue des dépenses je suis décidément prêt à revenir vers le nord. Mais pour lui aussi cela doit être bien de venir dans le midi. Surtout puisque dans 4 mois déjà on aura l'hiver dans le nord. Et ceci me semble si certain que deux personnes ayant absolument le même travail doivent, si les circonstances empêchent de dépenser davantage, pouvoir vivre chez eux avec du pain, du vin et enfin tout le reste qu'on voudra y ajouter. La difficulté c'est de manger seul chez soi. Ici les restaurants sont chers parce que tout le monde mange chez soi.
Certainement que les Ricard et pas les Leonard du Vinci non plus ne sont pas moins beaux, parce qu'il y en a peu, d'autrepart les Monticelli, les Daumier, les Corot, les Daubigny, et les Millet ne sont pas laids parce qu'ils sont faits dans bien des cas avec une rapidité très grande et que relativement il y en ait beaucoup. Pour les paysages je commence à trouver que de certains, faits encore plus vite que jamais, sont les meilleurs dans ce que je fais. Ainsi celui dont je t'ai envoyé le dessin, la moisson et les meules aussi, il est vrai que je suis obligé de retoucher le tout pour régler un peu la facture, pour harmoniser la touche, mais dans une seule longue séance tout le travail essentiel a été fait, et je l'épargne le plus possible en revenant dessus.
Mais lorsque je reviens d'une séance comme ça, je t'assure que j'ai le cerveau si fatigué, que si ce travail-là se renouvelle souvent, comme cela a été lors de cette moisson, je deviens absolument abstrait et incapable d'un tas de choses ordinaires.
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Dans ces moments-là la perspective de ne pas être seul ne m'est pas désagréable.
Et bien bien souvent je pense à cet excellent peintre Monticelli, qu'on a dit si buveur et en démence, lorsque je me vois revenir moi-même d'un travail mental pour équilibrer les 6 couleurs essentielles, rouge - bleu - jaune - orange - lilas - vert.
Travail et calcul sec et où on a l'esprit tendu extrêmement, comme un acteur sur la scène dans un rôle difficile, où l'on doit penser à mille choses à la fois dans une seule demi-heure.
Après, la seule chose qui soulage et distrait, dans mon cas comme dans d'autres, c'est de s'étourdir en buvant un bon coup ou en fumant très fort. Ce qui est sans doute peu vertueux, mais c'est pour revenir à Monticelli. Je voudrais bien voir un buveur devant une toile ou sur les planches.
Naturellement c'est un trop grossier mensonge tout ce conte méchant et jésuitique de la Roquette sur Monticelli.
Monticelli coloriste logique, capable de poursuivre les calculs les plus ramifiés et subdivisés relatives aux gammes de tons qu'il équilibrait, certes à ce travail surmenait son cerveau, comme aussi Delacroix et Richard Wagner.
Mais si lui a peut-être bu c'est qu'étant - Jongkind aussi - plus fort au physique que Delacroix, et plus tourmenté physiquement (Delacroix était plus riche) alors c'était - je serais moi pour un bien porté à croire - que s'ils ne l'avaient pas fait, leur nerfs révoltés leurs auraient joué d'autres tours. Ainsi Jules et Edmond de Goncourt disent mot à mot ceci: ‘nous prenions du tabac très fort pour nous abrutir’ dans la fournaise de la conception.
Ne crois donc pas que j'entretiendrais artificiellement un état fievreux, mais sache que je suis en plein calcul compliqué, d'ou résultent vite l'une après l'autre des toiles faites vites, mais longtemps calculé d'avance. Et voilà lorsqu'on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu'eux ils ont trop vite vu. D'ailleurs je suis maintenant en train de repasser un peu sur toutes les toiles, avant de te les envoyer. Mais pendant la moisson mon travail n'a pas été plus commode que celui des paysans, qui font cette moisson eux-mêmes. Loin de m'en plaindre c'est justement alors que dans la vie artistique, quand bien même qu'elle ne soit pas la vraie, je me sens presqu'aussi heureux que je pourrais l'être dans l'idéal la vraie vie.
Si tout va bien, et que Gauguin s'en trouve bien de se mettre avec
| | | | nous, on peut rendre la chose plus sérieuse en lui proposant de mettre tous ses tableaux en commun avec les miens, pour partager profits ou pertes. Mais cela ne se fera pas, ou cela se fera tout seul, selon qu'il trouve bien ou mal ma peinture, aussi selon oui ou non nous fassions des choses en collaboration. Maintenant faudra écrire à Russell, et je vais presser mon échange avec lui. Il faudra travailler raide pour chercher à vendre quelque chose de mon côté pour aider aux dépenses, mais ayons courage malgré les difficultés, en travaillant pour sauvegarder la vie des artistes, nous aurons du feu dans les os. Poignée de main, je t'écris encore bientôt, je vais pour 2 ou 3 jours en Camargue pour y faire des dessins. Bien que tu fais venir la soeur.
t.à.t. Vincent.
J'écrirai un de ces jours-ci à Mourier, tu liras la lettre, tu verras de quelle façon je causais avec lui - je vois le dessin d'ici!!! la tête à la Delaroche.
Prends encore un peu de patience avec M. il traverse peut-être une crise.
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508
Mon cher Theo,
Le travail me tient tellement, que je ne peux pas arriver à écrire. J'aurais bien encore voulu écrire à Gauguin, car je crains qu'il ne soit plus malade qu'il ne dit, sa dernière lettre au crayon en avait tellement l'air.
Dans ce cas que faire, je n'ai pas encore de réponse de Russell.
Hier j'étais au soleil couchant dans une bruyère pierreuse où croissent des chênes très petits et tordus, dans le fond une ruine sur la colline, et dans la vallon du blé. C'était romantique, on ne peut davantage, à la Monticelli, le soleil versait des rayons très jaunes sur les buissons et le terrain, absolument une pluie d'or. Et toutes les lignes étaient belles, l'ensemble d'une noblesse charmante. On n'aurait pas du tout été surpris de voir surger soudainement des cavaliers et des dames, revenant d'une chasse au faucon, ou d'entendre la voix d'un vieux troubadour provençal. Les terrains semblaient violets, les lointains bleus. J'en ai rapporté une étude d'ailleurs, mais qui reste bien en dessous de ce que j'avais voulu faire. Tasset l'autre jour n'avait pas envoyé assez de blanc de zinc. Je m'en trouve très bien de l'employer, mais il
| | | | a le désavantage de sécher très lentement, ainsi par exemple les études faites à Stes. Maries ne sont pas encore sèches. J'avais compté aller dans la Camargue, mais le vétérinaire qui aurait dû venir me prendre pour faire sa tournée avec lui, m'a laissé en plan. Cela m'est assez égal, vu que je n'aime que médiocrement les taureaux sauvages.
C'est à ma stupéfaction que j'aperçois déjà le fond de mon portemonnaie, il est vrai que j'ai eu mon mois de loyer à payer.
Il faut bien savoir, que si j'en abstrais la nourriture et le logement, tout le reste de mon argent s'en va encore dans les toiles. En somme celles-ci nous reviennent assez chères, sans compter le mal qu'elles donnent.
Pourtant j'ose espérer qu'un jour l'argent qu'on dépense, revien-

| | | | dra en partie et si j'avais davantage de l'argent, j'en dépenserais davantage encore pour chercher à faire des colorations bien riches. Voici un motif nouveau - un coin de jardin avec des buissons en boule et un arbre pleureur, et dans le fond des touffes de lauriers roses. Et le gazon qu'on vient de faucher avec les longues trainées de foin qui sèche'au soleil, un petit coin de ciel bleu vert dans le haut.
Je suis en train de lire du Balzac: César Birotteau, je te l'envoie lorsque je l'aurai fini - je crois que je vais relire le tout de Balzac. En venant ici j'avais espéré qu'il y aurait à faire des amateurs ici, jusqu'ici je n'ai pas avancé d'un seul centimètre dans le coeur des gens. Maintenant Marseille? je ne sais, mais cela pourrait bien être rien qu'une illusion. En tout cas j'ai cessé de spéculer un peu là-dessus. Un grand nombre de journées se passe donc sans que je dise un mot à personne, que pour demander à diner ou un café. Et cela a été ainsi dès le commencement.
Jusqu'à présent la solitude ne m'a pourtant pas beaucoup gêné, tellement j'ai trouvé intéressant le soleil plus fort et son effet sur la nature. Ecris-moi, si tu peux, un jour au deux jours plus tôt, la fin semaine sera un peu raide. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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509
Mon cher Theo,
Je viens de t'expédier par la poste un rouleau contenant 5 grands dessins à la plume. Tu as un 6me de cette serie de Mont-Majour - un groupe de pins très sombre et la ville d'Arles dans le fond. Ensuite j'espère y ajouter une vue d'ensemble de la ruine (dans les petits dessins tu en as un croquis hâtif).
Ne pouvant pas dans ce moment où nous entamons la combinaison avec Gauguin être utile du côté argent, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour montrer par le travail que je prends la chose à coeur.
Selon moi les deux vues de la Crau et de la campagne du côté des bords du Rhône, sont ce que j'ai fait de mieux de ma plume. Thomas les veut-il par hasard, il ne les peut pas avoir à moins de 100 fr. pièce. Dussé-je lui donner les trois autres comme cadeau dans ce cas, puisque nous sommes pressés d'avoir de l'argent. Mais nous ne pouvons les donner à moins, cela coûte cela. Et tout le monde n'aurait pas la patience de se faire boulotter par les moustiques, de lutter contre cette agaçante contrariété du mistral
| | | | continuel, sans compter que j'ai passé les journées dehors avec un peu de pain et de lait, cela étant trop loin pour retourner à tout moment à la ville.
Je l'ai déjà plus d'une fois dit combien la Camargue et le Crau, sauf une différence de couleur et de limpidité de l'atmosphère, me fait penser à l'antique Hollande du temps de Ruysdael. Il me semble que ces deux dites de la campagne plate, couvertes de vignes et de champs de chaumes, vue d'en haut, t'en donneront une idée. Je t'assure que j'en suis fatigué de ces dessins, j'ai commencé une peinture aussi, mais pas moyen avec le mistral de la faire, absolument pas possible.
Voici maintenant pour cette toile, j'ai comparé la nouvelle toile de Tasset à fr. 4.50 au prix de la même qualité chez Bourgeois, (c'est dans son catalogue, que j'avais déniché le prix de la toile ordinaire 40 fr. les 20 mètres carrés). Eh bien, encore une fois Tasset n'a pas compté plus cher, c'était exactement le même prix. Suit de cela que chez Tasset nous devons pouvoir également avoir la toile ordinaire à 2 francs le mètre carré, et dans la suite nous ferons bien de prendre celle-là, qui pour les études est certes assez bonne.
Ecris-moi un petit mot s.v.p. de suite pour savoir si les dessins soient arrivés en bon état, on m'a encore engueulé à la poste que c'était trop grand, et je crains qu'on fasse difficulté à Paris peutêtre. Tout de même ils les ont pris, ce qui m'a fait plaisir, car après la fête du 14 Juillet tu ne seras pas mécontent peut-être de te rafraîchir l'oeil sur l'étendue de cette Crau.
Le charme que ces campagnes vastes ont pour moi est bien intense. Aussi je n'ai senti aucun ennui, malgré des circonstances essentiellement ennuyeuses; le mistral et les moustiques. Si une vue fait oublier ces petites misères-là, il faut qu'il y ait quelque chose.
Tu vois cependant qu'il n'y a aucun effet, c'est à première vue une carte géographique, un plan stratégique quant à la facture. Je me suis d'ailleurs promené là avec un peintre, qui disait: voilà ce qui serait embêtant à peindre. Seulement voilà bien 50 fois que je vais à Mont Majour pour regarder cette vue plate, ai-je tort?
Je m'y suis aussi promené avec quelqu'un qui n'était pas peintre, et comme je lui disais: tiens pour moi cela est beau et infini comme la mer, il répond - et il la connaît la mer, ‘moi j'aime cela mieux que la mer, parce que c'est aussi infini, et pourtant on sent que c'est habité.’
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Comme j'en ferais un tableau, si ce sacré vent n'y était pas. C'est là ce qui est désolant ici, quant on plante son chevalet quelque part. Et c'est bien pour cela que les études peintes ne sont pas aussi faites que les dessins; la toile tremble toujours.
Pour dessiner cela ne me gêne pas.
Est-ce que tu as lu Mme. Chrysanthème? Cela m'a bien donné à penser que les vrais japonais n'ont rien sur les murs, la description du cloitre ou de la pagode où il n'y a rien, (les dessins et curiosités sont cachés dans des tiroirs). Ah c'est donc comme ça qu'il faut regarder une japonaiserie, dans une pièce bien claire, toute nue, ouverte sur le paysage.
Veux-tu en faire l'épreuve avec ces deux dessins de la Crau et des bords du Rhône, qui n'ont pas l'air japonais et qui peut-être le sont plus que d'autres réellement. Regarde-les dans un café bleu clair, où il n'y ait rien d'autre en tableaux, ou dehors. Il y faudrait peut-être une bordure de roseau comme une baguette. Ici je travaille moi dans un intérieur nu, 4 murs blancs et des pavés rouges par terre. Si j'insiste que tu regardes ces deux dessins ainsi, c'est que je voudrais tant te donner une idée vraie de la simplicité de la nature d'ici. Enfin, à cause de Gauguin, si on montrait les dessins, aussi la moisson et le Zouave, à Thomas? Poignée de main, et merci des 12 tubes blanc de zinc que Tasset vient d'envoyer. Je suis curieux si Mourier se rappellera des endroits.
t.à.t. Vincent.
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510
Mon cher Theo,
Je te remercie beaucoup de ta lettre et du billet de 100 francs qu'elle contenait. Maintenant j'approuve ton idée de régler une fois le compte avec Bing, et à cet effet je te renvoie cinquante francs. Seulement ce serait il me semble une erreur ‘d'en finir’ avec Bing, ah non, au contraire je ne serais pas étonné que Gauguin comme moi désirera en avoir ici de ces crépons. Fais donc comme bon te semblera pour lui payer les 90 francs du dépôt en plein et reprendre ensuite pour 100 francs en plein.
Ou bien Bing remplacera la marchandise que représentent les 50 francs ci-inclus seulement. Si c'était possible, les crépons qui sont chez nous étant tous beaux, mieux vaudrait reprendre le dépôt complet. Nous les avons à si bon marché, et nous pouvons faire plaisir à tant d'artistes avec, qu'enfin il faut garder ce que nous
| | | | avons de faveur chez le père Bing. Moi j'ai été chez lui 3 fois à nouvel an pour régler, alors pour cause d'inventaire probablement, j'ai trouvé la maison fermée. Or un mois plus tard, avant mon départ, je n'avais plus l'argent et j'avais encore donné pas mal de japonaiseries à Bernard, alors que j'ai fait les échanges avec lui.
Seulement prends donc aussi les Hokousai 300 vues de la montagne sainte, et les scènes de moeurs.
Il y a chez Bing un grenier, là il y a un tas de 100 mille crépons paysages, figures, crépons anciens aussi.
Il te laissera un dimanche choisir toi-même, alors prends pas mal d'anciennes feuilles aussi.
Il t'en ôtera quelques-uns en collationnant mais il t'en laissera. C'est à ce qui m'a semblé un bien brave homme leur gérant, et bon pour les gens qui sérieusement s'intéressent à la chose.
Moi je ne comprends pas pourquoi tu ne tiens pas les belles japonaiseries Boulevard Montmartre. Il t'en donnera en dépôt des plus belles, j'en suis sûr.
Mais enfin cela ne me regarde pas, mais à notre dépôt personnel j'y tiens. Fais-toi toutefois remarquer que nous n'y gagnons rien, que nous nous donnons du mal pour l'affaire, qu'enfin nous sommes quelque fois cause de lui envoyer des gens.
Moi j'ai toujours espéré étant à Paris, avoir une salle d'exposition à moi dans un café, tu sais que cela a raté.
L'exposition de crépons que j'ai eu au Tambourin a influencé Anquetin et Bernard joliment, mais cela a été un tel désastre.
Pour la 2me exposition dans la salle Bd. de Clichy, je regrette moins la peine. Bernard y ayant vendu son premier tableau, Anquetin y ayant vendu une étude, moi ayant fait l'échange avec Gauguin, tous nous avons eu quelque chose. Si Gauguin voudrait, nous ferions une exposition Marseille tout de même. Mais pour les Marseillais faut pas s'y fier plus que sur Paris.
Mais je t'en prie garde le dépôt Bing, l'avantage est trop grand.
J'y ai plutôt perdu que gagné, quant à l'argent, bon mais cela m'a donné occasion de voir beaucoup de japonaiseries tranquillement et longtemps. Ton appartement ne serait pas ce qu'il est sans les japonaiseries continuellement.
Maintenant les crépons nous coûtent 3 sous pièce, pour 100 francs, si nous payons les 90 francs, en outre que tout ce qu'il y a nous reste, on aura un nouveau stock de 650 crépons. Ou pour les francs ci-inclus la moitié.
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Je n'avais pas compté ce mois-ci sur un billet de 100 dans ceux de 50, te sachant aux prises avec l'affaire Gauguin et la venue de la soeur. Donc je m'en tirerai comme cela ce mois-ci.
Je travaille à des dessins pour Bernard pour qu'il m'envoie des siens. Je veux volontiers changer à Tanguy ses fleurs contre une nouvelle étude, s'il désespère des fleurs. Justement de ces fleurs nous n'en avons plus guère, mais son compte est aussi absurde qu'un facture que je monterais de mon côté dans ces termes-ci;
| portrait de Tanguy |
50 |
| " " Mme. " ; |
50 |
| " " ami; |
50 |
| argent que Tanguy a gagné sur couleurs |
50 |
| amitié etc.; |
50 |
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_____ |
| Total fr. |
250 |
Le règlement de ce compte n'est pas pressé, toutefois un àcompte me serait agréable. Donc suffit.
Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
Dites donc pour ce livre de Cassagne, la difficulté d'en trouver l'éditeur, si toutefois il y en a, sera vite finie si je te dis que l'A.B.C.D. du dessin par A. Cassagne est le texte (se vendant séparément, je crois au prix de 5 francs) du ‘Dessin pour tous’ par Cassagne, les 100 cahiers que tu connais sans aucun doute.
Or j'y ai réfléchi que le livre doit être chez le même éditeur que les cahiers.
Je t'ai expédié rouleau de dessins. Si tu allais voir Thomas avec ceux-ci en y ajoutant les (je crois qu'il y en a 4) autres dessins même format, peut-être trouverions-nous quelques sous chez le père Thomas, si tu lui expliques les raisons assez exceptionnelles qu'il y a dans ce moment pour que l'on désire faire une affaire. Encore Thomas pourrait-il prendre quelque chose à Gauguin, s'il sait la combination que nous avons en train.
Si tu payes le premier dépôt en plein, pourquoi ne demanderions nous pas 200 francs en commissions au lieu de moins.
En tout cas faut aucunement cesser le dépôt. Tout mon travail est un peu basé sur la japonaiserie, et si je me suis tu là-dedans envers Bing, c'est que je crois qu'après mon voyage dans le midi je pourrai reprendre la chose peut-être plus sérieusement.
| | | |
L'art japonais en décadence dans sa patrie, reprend racine dans les artistes français impressionistes.
C'est ce côté pratique pour les artistes, qui m'intéresse nécessairement plus que le commerce des japonaiseries. Toutefois ce commerce est intéressant, à plus forte raison à cause de la direction que tend à prendre l'art français.
Ecris-moi un petit mot si les dessins t'arrivent en bon état.
t.à.t. Vincent.
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511
Mon cher Theo,
Tu auras déjà reçu ma lettre de ce matin, où j'avais inclus billet 50 fr. pour Bing, et c'est encore sur cette affaire Bing que je voulais t'écrire! C'est que nous ne savons pas assez en japonaiserie.
Heureusement nous savons davantage dans les Japonais français, les impressionistes. Cela est certes l'essentiel et le principal.
Donc la japonaiserie proprement dite, déjà casée dans les collections, déjà introuvable au Japon même, devient secondaire d'intérêt.
Mais n'empêche que si j'avais un seul jour dans lequel je pourrais revoir Paris, je passerais chez Bing pour aller voir justement les Hokousaï et d'autres dessins de la vraie période. Ce que d'ailleurs Bing lui-même me disait, lorsque j'admirais tant les crépons ordinaires, que plus tard je verrais qu'il y a encore autre chose. Le livre de Loti, Mme. Chrysantème, m'a appris ceci: les appartements y sont nus, sans décorations et ornements. Et justement cela a réveillé ma curiosité pour les dessins excessivement synthétiques d'une autre période, qui sont probablement à nos crépons à nous, ce qu'un sobre Millet est à un Monticelli. Tu sais assez que moi je ne déteste pas les Monticelli.
Pas les crépons en couleur non plus, même lorsqu'on me dit ‘il faut vous deshabituer de cela’.
Mais il me parait, au point où nous en sommes, assez indispensable de connaître la qualité sobre équivalente aux Millet incolorés.
Cela n'a rien à faire ou peu avec le dépôt proprement dit, qui peut bien rester tel quel.
Car moi je ne me fatigue pas de ces figures et paysages-là. Et il en a tant! Si je n'étais pas si tenu et absorbé par le travail, comme j'aimerais à vendre tout ce tas-là. Il n'y a pas beaucoup à y gagner. Voilà pourquoi personne ne s'en occupe. Néanmoins au bout de
| | | | quelques années tout cela deviendra bien rare, se vendra plus cher. C'est pour cela qu'il ne faut pas mépriser le petit avantage que nous avons actuellement de fouiller dans des milliers pour faire notre choix.
Or si toi-même y donnes tout un dimanche, si tu choisis un nouveau dépôt pour une centaine de francs, tu peux d'avance te dire que ceux-là tu ne les vendras pas, les ayant toi-même choisies, à moins qu'elles ne te déplaisent-tu peux les payer à fur et à mesure toujours en les remplacant - le lot enfin payé à ton aise, tu as toujours autant d'autres en dépôt. Et le résultat est que ce qui nous plaît le mieux dans le tas, demeure chez nous. Car c'est en agissant ainsi que dans ce qu'il y a actuellement chez toi, il y a déjà beaucoup d'anciennes feuilles, qui valent bien déjà 1 franc pièce.
Je te prie donc garde les avantages du dépôt, et ne te défais pas des belles feuilles, au contraire nous y gagnons à les augmenter.
Il y a des feuilles déjà que nous tenons, qui certes valent 5 francs. Mon dieu je n'ai pas pu comme je voulais, car j'en étais si enthousiaste de ce tas de dix mille crépons à fouiller, que Thoré d'une vente de tableaux hollandais, dans lesquels il y en avait d'intéressants. Ma foi actuellement mon travail m'a pris, je n'y peux plus rien, mais je te recommande le grenier Bing.
J'y ai moi-même appris, et j'ai fait apprendre Anquetin et Bernard avec moi. Or il y a encore à apprendre chez Bing, et c'est pourquoi que je t'engage à y garder notre dépôt et entrée dans les greniers et caves, et tu vois combien je suis loin d'y voir une spéculation. Mettons que cela coûte, (je ne crois pas moi que nous y perdions) cela ne coûte pas énormément.
Qu'est-ce que fait Reid??? il y aura déjà été pour son compte peutêtre, ainsi que Russell. Je n'ai pas caché qu'il y en avait chez Bing, seulement j'ai dit qu'ils étaient à 5 sous, ce que Bing lui-même m'avait dit, ou plutôt le gérant. Cela, si tu gardes le dépôt, disle lui encore une fois, que nous envoyons les gens directement chez lui souvent, mais que lui doit garder alors ses crépons au prix dit - de 5 sous - pas moins.
Je te dis seulement ceci, moi j'ai fouillé dans le tas quatre ou cinq fois, les feuilles chez nous sont le résultat du dépôt plusieurs fois déjà renouvelé.
Continuons de la même façon. Cela a été déjà un grand regret pour moi, qui connais un peu le tas, de ne pas avoir payé moi-même au
| | | | nouvel an et choisi le nouveau stock moi-même. Car on est ébloui, tellement il y en a.
Et dans les autres magasins c'est pas du tout la même chôse, car les gens ont peur d'aller chez Bing, le croyant cher. Or ce que je n'ai pas fouillé c'est la bibliothèque, où il y a des centaines, des milliers de livres reliés.
Allez, tu t'en trouveras bien de faire une visite à leur gérant - son nom continue à m'échapper - fais-lui énormément mes excuses s.v.p., seulement dis-lui que trois fois à nouvel an j'étais là pour régler, qu'après est venu mon voyage dans le midi.
Puis cela te procurera un Claude Monet et d'autres tableaux, car si toi tu prends le mal pour dénicher les crépons, tu as bien le droit de faire des échanges avec, aux peintres contre des tableaux.
Mais en finir avec nos relations avec Bing, oh non cela jamais, l'art japonais c'est quelque chose comme les primitifs, comme les grecs, comme nos vieux Hollandais, Rembrandt, Potter, Hals, v.d. Meer, Ostade, Ruysdael. Cela ne finit pas.
Si toutefois moi, je voyais le gérant de Bing, je lui dirais que lorsqu'on se donne du mal à trouver des amateurs pour ses crépons, on y perd sans y songer sa journée, et qu'au bout du compte, quoi qu'on vende ou qu'on ne vende pas, on y perd de l'argent.
Et à toi si tu ne veux pas y perdre, je t'engagerais à faire quelques échanges avec les peintres que tu connais, comme Bernard te doit toujours encore une étude à vrai dire.
Enfin cela c'est tout naturel, et la difficulté de travailler à Paris! J'ai aujourd'hui envoyé 6 dessins d'après études peintes à Bernard, je lui en ai promis 6 autres, et ai demandé échange de croquis d'après ses études peintes.
Voilà encore une fois le général Boulanger qui fait des siennes. Ils ont eu il me semble tous les deux raisons de se battre, ne pouvant pas s'entendre. Comme cela au moins il n'y a pas de stagnation, et ils ne peuvent qu'y gagner tous les deux. Est-ce que tu ne trouves pas qu'il parle très mal Boulanger, il ne fait pas d'effet en paroles du tout. Je le crois pas moins sérieux pour cela, puisqu'il aura l'habitude de se servir de sa voix pour des usages pratiques, pour expliquer des choses aux officiers ou aux gérants des arsenaux. Mais il ne fait pas d'effet du tout en public.
C'est tout de même une drôle de ville que Paris, où il faut vivre en se crevant, et où tant qu'on n'est pas à moitié mort, on ne peut rien y foutre et encore! Je viens de lire L'année terrible de Victor
| | | | Hugo. Là il y a de l'espoir, mais ... cet espoir est dans les étoiles. Je trouve cela vrai et bien dit et beau, d'ailleurs volontiers je le crois aussi.
Mais n'oublions pas que la terre est également une planète, par conséquent une étoile ou globe céleste. Et si toutes ces autres étoiles étaient pareilles!!!!! Ce ne serait pas très gai, enfin ce serait à recommencer. Or pour l'art, où on a besoin de temps, ce serait pas mal de vivre plus d'une vie. Et il n'est pas sans charme de croire les grecs, les vieux maîtres hollandais et japonais continuant leur école glorieuse dans d'autres globes. Enfin suffit pour aujourd'hui.
Voilà encore un dimanche de surmonté, en t'écrivant, et en écrivant à Bernard, je dois toutefois dire qu'il ne m'a pas paru long. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
Si la soeur pouvait encore nous rapporter des gravures sur bois et des choses telles que la mascarade humaine de Gavarni, 100 lithographies, les Charles Keene dont il y en avait bien 200, ce ne serait pas mal. Aussi il y a un bien beau livre Anatomy for artists.
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512
Mon cher Theo,
Bien merci de ta lettre, qui m'a fait bien plaisir arrivant tout juste au moment où j'étais encore abruti par le soleil et la tension de mener une assez grande toile.
J'ai un nouveau dessin d'un jardin plein de fleurs, j'en ai également deux études peintes.
Je dois t'envoyer une nouvelle commande de toile et de couleurs assez importante.
Seulement elle n'est point pressée.
Ce qu'à la rigueur serait pressé, serait plutôt la toile, vu que j'ai un tas de châssis dont j'ai détaché les études et où entre temps je dois remettre d'autres toiles.
Tu verras par ce croquis*) le motif des nouvelles études, il y en a une en hauteur et une en largeur du même motif, des toiles de 30. ll y a bien un motif de tableau là-dedans, comme dans d'autres études que j'ai. Et vraiment je ne sais point si jamais je ferai des tableaux
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calmes et tranquillement travaillés moi, puisqu'il me semble que cela restera toujours décousu.
As-tu des nouvelles de Gauguin, moi je lui ai encore écrit la semaine dernière pour savoir comment allait sa santé et son travail.
Pas de réponse de Russell, qui ne doit pas être à Paris à ce que racontait Mc. Knight, qui est revenu avec Bock, toujours silence glacé pour le travail quand ils viennent.
Ce que tu dis de Princenhage, c'est vrai que c'est encore une fois la même histoire, mais lorsqu'à la fin des fins le bonhomme n'y sera plus, alors pour son petit cercle ce sera un vide et une désolation de plus.
Et même nous autres le sentirions, car il y a quelque chose de navrant dans ce qu'étant plus jeune, on l'a tant vu et on a même été influencé par lui.
Alors de voir quelqu'un qu'on a connu très remuant, réduit à un tel état d'impuissance soupçonneuse et de souffrance continuelle, cela ne donne certes pas une idée engageante et gaie de la vie humaine et n'augmente pas la joie de vivre. La mère à Breda doit se faire bien vieille, elle aussi. Involontairement, est-ce l'effet de
| | | | la nature si Ruysdaelesque d'ici - je pense assez souvent à la Hollande, et à travers le double éloignement de la distance et du temps écoulé, ces souvenirs ont un certain navrant. Ce que tu écris de Reid, n'est pas bien gai non plus, il parlait tellement à des moments de se faire peintre et de se retirer auprès d'une tante à la campagne, que c'est juste possible qu'il soit en train d'exécuter ce projet-là. Qu'est-ce que dit Maria, mais peut-être a-t-elle également disparue.
Je crois tout de même que le vent continuel d'ici doit y être pour quelque chose dans ce que les études peintes ont cet air hagard. Puisque chez Cézanne on voit cela aussi.
Ce qui doit faciliter au Japonais de fourrer leurs oeuvres d'art dans des tiroirs et des placards, c'est que l'on peut rouler les kakemonos et non pas nos études peintes, qui finiraient par s'écailler. Rien ne faciliterait davantage chez nous l'emplacement des toiles, que de les faire accepter généralement comme ornements des habitations bourgeoises. Comme anciennement en Hollande.
Ainsi ici dans le midi cela ferait rudement bien de voir des tableaux sur les murs blancs. Mais allez y voir - partout des grand médaillons Julien colorés, des horreurs. Et hélas, nous n'y changerons rien à cet état de choses.
Pourtant - les cafés, peut-être plus tard on les décorera. A bientôt, poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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513
Mon cher Theo,
Si j'étais plus jeune, certes je me sentirais envie de proposer au père Boussod de nous envoyer toi et moi à Londres sans salaire autre que 200 francs par mois de credit, mais ta moitié du gain sur les tableaux impressionistes, dont ils pourraient reduire ce salaire de fr. 200.
Maintenant, nos carcasses ne sont plus jeunes, et une entreprise d'aller à Londres dénicher de l'argent pour les impressionistes, serait une espèce de chose à la Boulanger, à la Garibaldi, à la Don Quichotte. Et le père Boussod nous enverrait joliment chier d'ailleurs si on le lui proposait comme cela.
Seulement j'aimerais encore mieux te voir aller à Londres qu'à New York.
Mes doigts de peintre se dégourdissent pourtant, quand bien même
| | | | ma carcasse se démolit. Et la tête de marchand, de vendeur, métier long à apprendre, aussi gagne en expérience. Dans notre position, comme tu le dis bien - si précaire, n'oublions pas nos avantages et tâchons de garder notre patience pour bien faire et notre clairvoyance.
N'est-ce par exemple pas vrai, que dans tous les cas il vaut encore mieux qu'on te dise un jour: va-t-en à Londres, que de te foutre à la porte, sans vouloir de tes services?
Je me fais plus vieux que toi, et ce que j'ambitionne, c'est d'être moins à ta charge. Or de cela, s'il n'arrive pas de catastrophe trop obéliscale, et s'il ne survient pas de pluie de crapauds, j'y espère arriver.
Je viens encore d'ôter de leurs châssis une trentaine d'études peintes. Si dans les affaires nous ne cherchons que notre moyen d'existence, serait-ce un si grand malheur d'aller à Londres, ou il me semble qu'il y a plus de chance de vendre qu'ailleurs?
Dans tous les cas, je me dis que par exemple pour ces trente études que je t'enverrai, tu ne pourras pas en vendre une à Paris.
Alors pourtant que comme disait notre oncle de Princenhage ‘tout se vend’. Et dans notre cas, ce que je fais c'est pas vendable comme par exemple les Brochart, mais c'est vendable à ceux qui prennent des choses parce qu'il y a de la nature.
Quoi, une toile que je couvre, vaut davantage qu'une toile blanche. Ça - mes prétentions ne vont pas plus loin, n'en doutes pas - mon droit de peindre, ma raison de peindre, pardi, mais je l'ai!
Ça ne m'a coûté à moi, que ma carcasse bien démolie, mon cerveau bien toqué pour ce qui est de vivre comme je pourrais et devrais vivre en philantrope.
Ça ne t'a coûté à toi, qu'une, mettons, quinzaine de mille francs, que tu m'as avancée.
Or ..... il n'y a pas à se foutre de nous.
Voilà la fin du raisonnement; envers maitre Boussod garde ton calme et ton aplomb.
Et s'ils te parlent de Londres, ne leur dis pas la chose toute crue comme je la mets en tête de cette lettre.
Mais tu fais bien de ne pas contredire aux puissances (quelles puissances!) Mon cher frère, si je n'étais pas foutu et toqué par cette sacré peinture, quel marchand je ferais encore avec les impressionistes justement. Mais voilà, je suis foutu. Londres est bon, Londres est juste ce qu'il nous faut, mais hélas je sens ne plus pouvoir
| | | | ce que j'aurais pu. Mais brisé et tel quel, moi je n'y vois aucun malheur que tu irais à Londres, s'il y a du brouillard, ma foi à Paris cela paraît également augmenter.
Ce qu'il y a - en effet - c'est que nous sommes devenus plus âgés et qu'il faille agir selon; tout le reste n'existe point. Or il y a le pour de ce contre, et ... il faudra le faire valoir.
A présent que toi non plus aies eu des nouvelles de Gauguin, cela me paraît bien drôle, et je présume qu'il est et malade et découragé. Si tout à l'heure je te rappelais ce que nous coûte la peinture, c'est seulement pour insister sur ce que nous devons nous dire, que nous sommes allés trop loin pour nous retourner en arrière, et pour le reste je n'insiste sur rien. Car à part la vie materielle, quelle chose pourrait m'être nécessaire désormais?
Si Gauguin ne peut pas payer sa dette ni payer son voyage, s'il me garantit en Bretagne la vie meilleur marché -pourquoi de mon côté n'irais-je pas chez lui, si nous voulons l'aider?
Si lui dit ‘je suis en pleine vie et en plein talent’, pourquoi ne diraisje pas, moi, la même chose?
Mais voilà, on n'est pas en pleine finances. Et donc ce qui revient le moins cher, c'est ce qu'il faut faire.
Beaucoup de peinture - peu de frais, est le parti qu'il faut prendre. Ceci pour répéter encore une fois, que je laisse là toute préférence pour soit le nord soit le midi.
Tous les plans que l'on fait, cela a des arrières racines de difficultés. Comme avec Gauguin cela serait si simple, mais le déplacement, après est-ce qu'il sera content encore?
Mais puisque faire des plans ne peut se faire, je ne me préoccupe pas de ce que la position soit précaire.
La savoir telle et le sentir, est ce qui nous fait ouvrir les yeux et travailler.
Si agissant ainsi, on se fout dedans, moi j'ose en douter, il nous restera quelque chose. Mais quoi je déclare n'en rien prévoir lorsque des gens comme Gauguin, on les voit devant un mur. Espérons qu'il y aura issue pour lui et pour nous.
Si je songeais, si je réfléchissais aux possibilités désastreuses, je ne pourrais rien faire, je me jette tête perdue dans le travail, j'en ressors avec mes études; si l'orage en dedans gronde trop fort, je bois un verre de trop pour m'étourdir.
C'est être toqué vis-à-vis de ce que l'on devrait être.
Mais auparavant je me sentais moins peintre, la peinture devient
| | | | pour moi une distraction comme la chasse aux lapins aux toqués, qui le font pour se distraire.
L'attention devient plus intense, la main plus sûre.
Alors c'est pourquoi j'ose presque t'assurer, que ma peinture deviendra meilleure. Car je n'ai plus que cela.
As-tu lu dans de Goncourt, que Jules Dupré aussi leur faisait l'effet d'un toqué?
Jules Dupré avait trouvé un bonhomme amateur, qui le payait. Si je pourrais trouver cela, et ne pas tant t'être à charge!
Après la crise, que j'ai passé en venant ici, je ne peux plus faire des plans ni rien, je me porte mieux maintenant décidément, mais l'espérance, le désir d'arriver est cassé et je travaille par nécessité, pour ne pas tant souffrir moralement, pour me distraire.
Mc. Knight a hier un peu rompu son silence, en disant qu'il aimait beaucoup mes deux dernières études (le jardin de fleurs), et en causant très longtemps.
Enfin - mais sais-tu que si tu étais pour ton compte, peut-être serais-tu obligé de chercher des relations anglaises. Ceci pour répéter encore, est ce que ce serait un si grand malheur d'aller à Londres - si toutefois c'était inévitable, faudrait-il se désoler pour cela? Enfin il n'y a pas de comparaison, sauf le climat, c'est infiniment mieux que le Congo. Bonne poignée de main, et bien merci de ta lettre et du billet de 50 fr.
t.à.t. Vincent.
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514
Mon cher Theo,
29 Juli.
Bien merci de ta bonne lettre. Si tu te rappelles la mienne finissait par: nous nous faisons vieux voilà ce qui est, et le reste est imagination, et n'existe point. Or je disais cela plutôt encore pour moi, que pour toi. Et je le disais sentant l'absolue nécessité pour moi d'agir selon, de travailler peut-être pas davantage mais avec conception plus grave.
Maintenant tu parles du vide que tu sens parfois, cela c'est juste la même chose que j'ai moi aussi.
Considérant si tu veux, le temps où nous vivons comme une renaissance vraie et grande de l'art, la tradition vermoulue et officielle qui est encore debout, mais qui est impuissante et fainéante au fond, les nouveaux peintres seuls, pauvres, traités comme des fous,
| | | | et par suite de ce traitement le devenant réellement au moins en tant que quant à leur vie sociale.
Alors sache que toi tu fais absolument la même besogne que ces peintres primitifs, puisque tu leur fournis de l'argent, et que tu leur vends leurs toiles, ce qui leur permet d'en produire d'autres. Si un peintre se ruine le caractère en travaillant dur à la peinture, qui le rend stérile pour bien des choses, pour la vie de famille etc. etc. Si conséquemment il peint non seulement avec de la couleur mais avec de l'abnégation et du renoncement à soi, et le coeur brisé -ton travail à toi non seulement ne t'est pas payé non plus, mais te coûte exactement comme à un peintre cet effacement de la personnalité, moitié volontaire, moitié fortuit.
Ceci pour dire que si tu fais de la peinture indirectement, tu es plus productif que par exemple moi. Plus que tu deviens fatalement marchand, plus tu deviens artiste.
De même que j'espère bien être dans le même cas ... plus que je deviens dissipé, malade, crûche cassée, plus moi aussi je deviens artiste, créateur, dans cette grande renaissance de l'art de laquelle nous parlons.
Ces choses certes sont ainsi, mais cet art éternellement existant, et cette renaissance, ce rejeton vert sorti des racines du vieux tronc coupé, ce sont des choses si spirituelles, qu'une certaine mélancolie nous demeure en y songeant qu'à moins de frais on aurait pu faire de la vie, au lieu de faire de l'art.
Tu devrais bien, si tu peux, me faire sentir que l'art est vivant, toi qui aimes peut-être l'art plus que moi.
Je me dis que cela tient non pas à l'art mais à moi, que le seul moyen de me retrouver d'aplomb et serein est de faire mieux.
Et nous revoilà à la fin de ma dernière lettre, je me fais vieux, ce n'est que de l'imagination si je croirais que l'art est une vieillerie. Maintenant si tu sais ce que c'est qu'une ‘mousmé’ (tu le sauras lorsque tu auras lu Madame Chrysanthème de Loti), je viens d'en peindre une.
Cela m'a coûté toute ma semaine, je n'ai rien pu faire d'autre chose, ayant encore été pas trop bien portant. Voilà ce qui m'embête, si j'avais été bien portant, j'aurais sabré entre temps encore des paysages, mais pour mener bien ma mousmé je devais réserver ma puissance cérébrale. Une mousmé est une fille japonaise - provençale dans ce cas - de 12 à 14 ans. Cela fait 2 figures, le zouave et elle, que j'ai.
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Ménage ta santé, prends des bains surtout si Gruby t'en commande, car tu verras dans 4 ans, lesquels j'ai de plus que toi, combien ta santé relative est nécessaire pour pouvoir travailler. Or nous qui travaillons de la tête, notre seule et unique ressource pour ne pas être trop vite finis, c'est la rallonge factice d'une hygiène moderne rigoureusement suivie, pour autant que nous puissions la supporter. Car moi pour un ne fais pas tout ce que je devrais faire. Et un peu de bonne humeur vaut mieux que le reste des remèdes.
J'ai une lettre de Russell. Il dit qu'il m'aurait écrit avant, si ce n'était que son déménagement à Belle Isle l'avait absorbé.
Il est là maintenant, et dit que cela lui fera plaisir, si tôt ou tard j'y vienne passer quelque temps. C'est toujours encore qu'il veut refaire mon portrait. Il dit même: ‘je serais allé chez Boussod pour voir le Gauguin “négresses causant” si ce n'était pas pour la même raison que j'en aie été empêché.’
En somme il ne refuse pas d'en acheter un, mais donne à entendre qu'il ne voudrait pas moindre qualité que le nôtre. Tu vois que cela vaut en tout cas mieux que rien du tout.
J'écrirai cela à Gauguin et lui demanderai croquis de tableaux. Nous ne devons pas presser cette affaire et renoncer à R. pour le moment, mais considérer la chose comme une affaire en train qui se fera.
Ainsi de même pour Guillaumin, je voudrais qu'il prenne une figure de G. Il dit qu'il a reçu de Rodin un bien beau buste de sa femme, et qu'il a déjeuné à cette occasion avec Claude Monet, et qu'il a vu alors les 10 tableaux d'Antibes. Je lui envoie l'article de Geffroy. Il critique les Monet très bien, d'abord en les aimant beaucoup, la difficulté attaqué, l'enveloppe d'air coloré, la couleur. Maintenant après dit il ce qu'il y a à y redire, c'est que tout manque partout de construction, par exemple un arbre chez lui aura beaucoup trop de feuillage pour la grosseur du tronc, et ainsi toujours et partout au point de vue de la réalité des choses, au point de vue d'un tas de lois de la nature, il est assez désespérant. Il finit par dire que cette qualité d'attaquer la difficulté, est-ce que tous devraient avoir.
J'ai reçu de Bernard 10 croquis comme son bordel, il y en a 3 qui sont à la Redon; enthousiasme qu'il a pour cela, que moi je ne partage pas trop. Mais il y a une femme qui se lave, bien Rembrandtesque, vu à la Goya et un paysage avec figures, très étrange.
| | | | Il me défend expressément de te les envoyer, seulement tu les recevra par même poste.
Je pense que Russell prendra encore quelque chose à Bernard. Maintenant j'ai vu du travail de ce Bock; c'est rigoureusement impressioniste, mais pas fort, dans ce moment où cette technique nouvelle le préoccupe encore trop pour pouvoir être soi. Il se fortifiera et dégagera sa personnalité, je pense. Mais Mc. Knight fait des aquarelles de la force des Destrée, tu sais ce Hollandais qu'autrefois nous avons connu. Cependant il avait lavé de petites natures mortes: pot jaune sur avant-plan violet, pot rouge sur du vert, pot orangé sur du bleu, mieux, mais c'est bien pauvre.
Le village où ils restent est du vrai Millet, de petits paysans, rien que cela, absolument agreste et intime. Ce caractère leur échappe complètement. Je crois que Mac. Knight a civilisé et converti au christianisme civilisé son bougre de logeur. Du moins cette canaille et sa digne épouse, lorsqu'on y vient, vous serrent la main - c'est dans un café naturellement - lorsqu'on y demande une consommation ils ont des manières de refuser l'argent: ‘oh je ne pourrais pas prendre de l'argent à un artisse’ avec deux ss. Enfin c'est abominable par leur propre faute, et ce Bock doit joliment s'abrutir avec Mc. Knight.
Je pense que Mc. Knight a de l'argent, mais pas beaucoup. Ainsi ils empestent le village, sans cela j 'y irais souvent pour y travailler. Ce qu'il faudrait faire là, c'est pas causer avec les gens civilisés, or eux connaissent le chef de gare et une vingtaine d'emmerdeurs, et de là vient en grande partie qu'ils ne foutent rien.
Naturellement ces simples et naïfs habitants des champs se moquent d'eux et les méprisent. Au contraire si on y fait sa besogne sans s'occuper des fainéants du village à faux col, alors on peut entrer chez les paysans en leur faisant gagner quelques sous. Et alors ce sacré Fontvieille serait un trésor pour eux, mais les indigènes sont des petits paysans de Zola, êtres innocents et doux comme nous savons.
Il est probable que Mc. Knight fera sous peu des petits paysages avec moutons pour bonbonnières.
Non seulement mes tableaux, mais surtout moi-même dans ces derniers temps, j'étais devenu hagard comme Hugues van der Goes dans le tableau d'Emile Wauters à peu près.
Seulement m'étant fait soigneusement raser toute ma barbe, je
| | | | crois que je tiens autant de l'abbé très calme dans le même tableau, que du peintre fou y représenté si intelligemment.
Et je ne suis pas mécontent d'être un peu entre les deux, car il faut vivre, surtout parce qu'il n'y a pas à tortiller qu'un jour ou un autre il peut y avoir une crise, si tu changeais en tant que la position chez les Boussod. Raison de plus de garder les relations avec les artistes, de mon côté autant que du tien.
D'ailleurs je crois avoir dit la vérité, pourtant si je réussissais à faire rentrer en valeurs l'argent dépensé, je ne ferais que mon devoir. Et puis, ce que je peux faire de pratique, c'est le portrait. Pour ce qui est de boire de trop ...si c'est mauvais je n'en sais rien. Voilà pourtant Bismarck, qui en tous les cas est fort pratique et fort intelligent, son petit médecin lui a dit qu'il buvait trop et qu'il s'était surmené toute sa vie de l'estomac à la cervelle.
Bismarck brusquement cesse de boire. Depuis il a perdu et traine. Il doit en dedans joliment se moquer de son médecin, qu'heureusement pour lui il n'a pas consulté trop tôt. Enfin, bonne poignée de main,
t.à.t. Vincent.
Sache le bien qu'avec Gauguin nous ne devons rien changer à l'idée de lui venir en aide si la proposition est acceptable telle quelle, mais nous n'avons pas besoin de lui. Ainsi pour travailler seul, ne crois pas que cela me gêne, et ne presse pas l'affaire pour moi, sois en bien assuré.
Le portrait de jeune fille est sur fond blanc teinté fortement de vert véronèse, le corsage est rayé rouge sang et violet. La jupe est bleu de roi à gros pointillés orangé jaune. Les chairs mates sont gris jaune, les cheveux violacés, les sourcils noirs, et les cils, les yeux orangé et bleu de prusse. Une branche de laurier rose entre les doigts, car les deux mains sont dedans.
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515
Mon cher Theo,
Je t'envoie la lettre de Gauguin ci-inclus, heureusement il retrouve sa santé.
Comment va la tienne?
Je voudrais bien que Russell fit quelque chose, cependant il a femme, enfants, atelier, maison en construction, et je puis très bien me figurer qu'un homme, même riche, ne puisse pas toujours dépenser 100 francs - ne fût ce que cela - pour des tableaux.
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Je crois que cela me ferait un changement énorme si Gauguin était ici, parce que les journées se passent maintenant sans dire mot à personne. Enfin. Dans tous les cas sa lettre m'a fait énormément plaisir.
Etant trop longtemps seul à la campagne, on s'abrutit, et pas encore maintenant - mais cet hiver - je pourrais devenir stérile par là. Or ce danger n'existera plus si lui vient, car les idées ne nous manqueront pas.
Si le travail marche et si le coeur ne nous manque pas, il y a de l'espoir de voir des années bien intéressantes dans l'avenir.
Est-ce que Mourier est encore avec toi?
Serait-ce possible que j'eusse la lettre dimanche, je n'y compte cependant pas, sachant que c'est la fin du mois.
C'est que j'aurai probablement un modèle cette semaine.
J'ai bien grand besoin de quelques études de figures. Dans ce moment j'ai comme une exposition chez moi, dans ce sens que j'ai détaché toutes les études des châssis et que je les ai clouées au mur pour achever de sécher. Tu verras que lorsqu'il y en aura un grand nombre et qu'on fasse là-dedans un choix, cela reviendra au même que si je les avais étudiés davantage et travaillées plus longtemps. Car faire et refaire un sujet sur la même toile ou sur plusieurs toiles, revient en somme au même sérieux. Je suis un peu pressé, donc poignée de main.
t.à.t. Vincent.
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516
Mon cher Theo,
(begin Augustus.)
Ainsi enfin notre oncle ne souffre plus, ce matin je reçois la nouvelle de notre soeur. Parait qu'on t'attendait plus ou moins pour l'enterrement, et peut-être en effet tu y seras présent.
Comme la vie est courte et comme elle est fumée. Ce qui n'est pas une raison pour mépriser les vivants, au contraire.
Aussi avons-nous raison de nous attacher plutôt aux artistes qu'aux tableaux.
Je travaille dur pour Russell, j'ai pensé que je ferais pour lui une série de dessins d'après mes études peintes; j'ai la conviction qu'il les regardera avec bonne volonté et cela, j'espère du moins, le poussera davantage à faire une affaire.
Mc. Knight est revenu voir hier et a aussi trouvé bien le portrait
| | | | de jeune fille et a encore dit qu'il trove bien mon Jardin. Je ne sais vraiment pas s'il a de l'argent ou non.
Maintenant je suis en train avec un autre modèle: un facteur*) en uniforme bleu, agrémenté d'or, grosse figure barbue, très socratique. Républicain enragé comme le père Tanguy. Un homme plus intéressant que bien des gens.
Si on poussait Russell il prendrait peut-être le Gauguin que tu as acheté, et s'il n'y avait pas d'autre moyen pour venir en aide à Gauguin que faudrait-il faire?
Lorsque je lui écrirai en même temps que j'enverrai les dessins, naturellement ce sera pour le décider.
Je lui dirai: voyons, vous aimez tous notre tableau, mais je crois que nous verrons encore mieux de l'artiste, pourquoi ne faitesvous pas comme nous, qui avons foi dans l'homme entier tel quel, et qui trouvons bien tout ce qu'il fait. Je veux alors ajouter, certes cela nous serait égal de nous passer à la rigueur le grand tableau mais puisque Gauguin aura encore bien souvent besoin d'argent, dans son intérêt ne devons nous pas le garder jusqu'à ce que ses prix aient triplés ou quadruplés, ce qui arrivera nous croyons. Si après cela Russell veut faire une offre claire et ferme, ma foi .. on pourrait voir! ...Et Gauguin dans ce cas devait dire que s'il te t'a passé à tel prix à toi en ami, il ne veut lui absolument pas qu'on le donne à un autre amateur à ce prix-là. Enfin, finissons les dessins, j'en ai 8 et j'en ferai 12, et attendons ce qu'il dira.
Je suis bien curieux de savoir si oui ou non tu as pu aller en Hollande. Pour le moment je n'écris pas davantage.
Le changement que je vais essayer de faire dans mes tableaux sera faire davantage de figures.
C'est en somme la seule chose qui m'émotionne jusqu'au fond dans la peinture, et qui me fait sentir l'infini davantage que le reste.
Le 17 de ce mois-ci mon ami ce sous-lieutenant zouave va aller à Paris. Il m'a proposé de se charger de mon envoi, que j'ai à te faire, et je crois que j'accepterai cela; comme cela tu les aurais et sans frais le 18.
J'écris à notre soeur aujourd'hui, ils seront tous bien dans la tristesse.
As-tu reçu les croquis de Bernard?
Comme le dit notre soeur, du moment que les gens n'y sont plus,
| | | | on ne se souvient que de leurs bons moments et bonnes qualités. Il s'agit pourtant surtout de chercher à les voir pendant qu'ils y sont encore. Ce serait si simple et expliquerait si bien les atrocités de la vie, qui maintenant nous étonnent et nous navrent tant. Si la vie avait encore un second hémisphère, invisible il est vrai, mais où l'on aborde en expirant. A ceux qui font cet intéressant et grave voyage nos meilleurs voeux et nos meilleures sympathies. Si tu vas en Hollande, bien des choses de ma part à notre mère et soeur. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
La semaine sera bien dure, ayant à payer le loger et ayant modèle. J'espère faire pour toi aussi de ces croquis d'après des études peintes, tu verras que cela a un certain air japonais.
Je dois te remercier encore du billet de 50 francs d'hier et répondre à ta lettre.
Tu as bien fait d'expédier les couleurs et toiles, ma provision étant épuisées sur toute la ligne.
Pour ce qui est de Bing, pour être pressé non, seulement bien loin de terminer les relations, il faut reprendre en dépôt aussitôt qu'on puisse régler.
J'ai vu un effet magnifique et très étrange ce soir. Un très grand bateau chargé de charbon sur le Rhône ammaré au quai. Vu d'en haut il était tout luisant et humide d'une averse, l'eau était d'un blanc jaune et gris perle trouble, le ciel lilas et bande orangé au couchant, la ville violette. Sur le bateau de petits ouvriers bleus et blancs sales allaient et venaient portant la cargaison à terre. C'était de l'Hokousaï pur. Il était trop tard pour le faire, mais un jour lorsqu'il reviendra ce bateau à charbon, il faudrait l'attaquer. C'est dans un chantier du chemin de fer, que j'ai vu cet effet, c'est un endroit que je viens de trouver et où il y aura encore bien autre chose à faire.
Poignée de main car si je veux encore écrire en Hollande, il faut que je me dépêche.
J'aurai du mal à arriver cette semaine d'un bout à l'autre.
Mais j'espère mettre la série de figures en train.
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517
Mon cher Theo,
Je présume plus ou moins que tu sois allé en Hollande, je suis un peu porté à croire qu'on t'attendait en Hollande d'après
| | | | la lettre reçue de notre soeur, d'ailleurs parce que je n'ai pas eu de tes nouvelles à ce sujet.
J'ai reçu une lettre de Gauguin dans laquelle il parle de la peinture et se plaint de ne pas encore avoir l'argent nécessaire pour venir ici, mais rien de neuf ou de changé.
J'ai envoyé à Russell 12 dessins d'après des études peintes, et j'ai donc eu occasion d'en reparler.
Nous aurons bientôt la St. Michel, et je n'ai loué la maison que jusqu'alors; dois-je oui ou non la reprendre pour un demi-an voilà ce que je voudrais bien décider, après que G. l'aurait vue et non pas sans lui.
Je ne pouvais payer mon loyer le 1er, ayant modèle pour toute la semaine, j'ai deux portraits du même modèle en train, qui sont plus importants pour moi que le reste. Mais c'est à cette occasion, lorsque je renvoyais mon bonhomme à lundi prochain pour le mois de loyer, qu'il a dit quelque chose qu'il pouvait trouver un autre locataire pour la maison, si je n'étais pas décidé à la garder. Ce qui m'étonne peu, puisque moi je l'ai fait réparer et qu'elle y a gagné.
J'ai dans ma lettre précédente oublié de te répondre au sujet de la nouvelle toile de Tasset à fr. 5.50.
Elle est très belle et bien ce que je voulais.
Si je fais un portrait ou enfin quelque chose que je tiens à faire durer, il pourrait y compter que j'en userais.
Mais pas beaucoup, venant de prendre le parti de me servir poúr les études de la toile à bon marché.
Si son envoi n'est pas parti, je voudrais bien que tu y ajoutes 4 petits tubes de laque géranium. Si toutefois je n'ai pas déjà commandée cette couleur, mais je crois n'avoir demandé en fait de garances que du carmin.
Maintenant j'ai deux figures donc en train, une tête et un buste avec les mains d'un vieux facteur en uniforme bleu foncé.
Il a une tête socratique intéressante à peindre.
Il n'y a pas de meilleur et plus court chemin pour améliorer le travail que de faire la figure. Aussi je me sens toujours de la confiance en faisant des portraits, sachant que ce travail-là est bien plus sérieux - c'est peut-être pas le mot, mais est plutôt celui qui me permet de cultiver ce que j'ai de mieux et de plus sérieux.
A bientôt, bonne poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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518
Mon cher Theo,
Il me semble que tu aies bien fait de te rendre à l'enterrement de l'oncle, puisque la mère semblait t'attendre. Le meilleur moyen de mourir autrement c'est de gober l'illustre défunt tel quel, comme étant le meilleur homme du meilleur des mondes possible ou tout va toujours pour le mieux. Ce qui étant incontesté et par conséquent incontestable, il nous demeure après sans doute loisible de retourner à nos affaires. Cela me fait plaisir que notre frère Cor soit devenu plus gros et plus fort que nous autres. Et il doit être stupide s'il ne se marie pas, car il n'a que ça et ses bras. Avec ça et ses bras ou ses bras et ça et ce qu'il sait des machines, moi pour un voudrais être à sa place, si j'avais des désirs quelconques d'être quelqu'un.
En attendant je suis dans ma peau, et ma peau dans l'engrenage des Beaux-Arts comme le grain entre les meules.
T'ai-je dit que j'ai envoyé des dessins à l'ami Russell? Dans ce moment je refais à peu près les mêmes pour toi, il y en aura 12 également. Tu vas voir mieux alors ce qu'il y a dans les études peintes comme dessin. Je t'ai déjà dit que j'ai toujours à lutter contre le mistral, qui empêche absolument d'être le maître de sa touche. De là le ‘hagard’ des études. Tu me diras qu'au lieu de les dessiner, je devais les repeindre sur d'autres toiles chez moi. C'est à quoi je songe parfois, car c'est pas de ma faute que dans le cas donné, l'exécution manque de touche plus spirituelle. Qu'en dirait Gauguin s'il était ici, serait-il d'avis de chercher un endroit plus abrité?
Je dois maintenant te dire une chose désagréable encore pour l'argent, c'est que je n'arriverai pas cette semaine, car aujourd'hui même je paye 25 frs; j'aurai de l'argent pour cinq jours et pour sept non. Nous avons lundi, si samedi matin j'ai ta prochaine lettre, inutile d'augmenter alors le contenu. Semaine dernière j'ai non seulement fait un, mais même deux portraits de mon facteur, un mi-corps avec mains et une tête grandeur nature, le bonhomme n'acceptant pas d'argent, était plus cher mangeant, buvant avec moi et je lui donne en outre la Lanterne de Rochefort. Enfin voilà un mal faible et sans importance, en comparaison de ce qu'il a fort bien posé cela, et que je compte aussi peindre son nouveau-né sous peu, car sa femme vient d'accoucher.
Je t'enverrai en même temps que les dessins que j'ai en train, deux lithographies de de Lemud ‘le vin’ et ‘le café’; dans ‘le vin’
| | | | il y a un espèce de Méfisto, qui fait un peu penser à C.M. plus jeune, et dans le café ....c'est absolument Raoul, tu sais cet espèce d'étudiant vieux bohême encore, que j'ai connu l'année passée. Quel talent à la Hoffmann ou Edgard Poe il a ce de Lemud. En voilà un dont on parle si rarement pourtant. Tu n'aimeras peut-être pas énormément ces lithographies à première vue, mais c'est justement en les regardant plus longtemps, que cela gagne. Je n'ai plus ni toile ni couleurs et ai déjà dû acheter ici. Et il me faut encore en reprendre.
Je te prie donc d'envoyer la lettre de façon que je l'aie samedi matin. Je vais aujourd'hui probablement commencer l'intérieur du café où je loge, le soir au gaz.
C'est ce qu'on appelle ici un ‘café de nuit’ (ils sont assez fréquents ici) qui restent ouverts toute la nuit. Les ‘rôdeurs de nuit’ peuvent y trouver un asile donc, lorsqu'il n'ont pas de quoi se payer un logement ou qu'ils soient trop soûls pour y être admis.
Toutes ces choses, famille, patrie, sont peut-être plus charmantes dans l'imagination de tels que nous, qui nous passons passablement bien de patrie ainsi que de famille, que dans aucune réalité. Il me semble toujours être un voyageur, qui va quelque part et à une destination.
Si je me dis, le quelque part, la destination n'existent point, cela me semble bien raisonné et véridique.
Le souteneur du bordel, lorsqu'il fout quelqu'un à la porte, en a une pareille de logique, raisonne bien aussi et a toujours raison je le sais. Aussi à la fin de la carrière j'aurai tort. Que soit. Je trouverai alors que non seulement les Beaux-Arts, mais le reste aussi n'étaient que des rêves, que soi-même on était rien du tout. Si nous sommes si légers que ça, tant mieux pour nous, rien ne s'opposant alors à la possibilité illimititée d'existence future. D'où vient que dans le cas présent de la mort de notre oncle, le visage du mort était calme, serein et grave. Lorsque c'est un fait que vivant il n'était guère ainsi, ni étant jeune ni vieux. Si souvent j'ai constaté un effet comme cela en regardant un mort comme pour l'interroger. Et cela est pour moi une preuve, non pas la plus sérieuse, d'une existence d'outre tombe.
Un enfant dans le berceau également, si on le regarde à son aise, a l'infini dans les yeux. En somme je n'en sais rien, mais justement ce sentiment de ne pas savoir, rend la vie réelle que nous vivons actuellement, comparable à un simple trajet en chemin de fer. On
| | | | marche vite, mais ne distingue aucun objet de très près, et surtout on ne voit pas la locomotive.
Il est assez curieux que notre oncle comme notre père croyaient à la vie future. Sans parler de notre père, j'ai plusieurs fois entendu l'oncle raisonner là-dessus.
Ah - par exemple, ils étaient plus sûrs que nous, et affirmaient, se fâchant si on osait approfondir.
La vie future des artistes par leurs oeuvres, je n'en vois pas grand chose. Oui les artistes se continuent en se passant le flambeau, Delacroix aux impressionistes etc. Mais est-ce là tout?
Si une bonne vieille mère de famille à idées passablement bornées et martyrisées dans le système chrétien, serait immortelle ainsi qu'elle le croît, et cela sérieusement et moi pour un n'y contredis point, pourquoi un cheval de fiacre poitrinaire ou nerveux comme Delacroix et de Goncourt, aux idées larges, cependant le seraientils moins?
Vu qu'il paraît que juste, les gens les plus vides sentent naître cette indéfinissable espérance.
Suffit, à quoi bon s'en préoccuper. Mais en vivant en pleine civilisation, en plein Paris et plein beaux-arts, pourquoi ne garderait-on pas ce moi de vieille femme, si les femmes elles-mêmes sans leur croyance de ‘ça y est’ instinctif, ne trouveraient pas la force de créer et d'agir?
Alors les médecins nous diront que non seulement Moïse, Mahomet, le Christ, Luther, Bunyan et autres étaient fous, mais également Frans Hals, Rembrandt, Delacroix et également toutes les vieilles bonnes femmes bornées comme notre mère.
Ah - c'est grave cela. - On pourrait demander à ces médecins: où alors seraient les gens raisonnables?
Sont-ce les souteneurs de bordel, ayant toujours raison? Il est probable. Alors que choisir?, heureusement il n'y a pas à choisir. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
| |
519
Mon cher Theo,
Je viens d'expédier 3 grands dessins, ainsi que quelques autres plus petits, et les deux lithographies de de Lemud.
Le petit jardin de paysan en hauteur est, il me semble, le meilleur des trois grands. Celui avec les tournesols est un petit jardin d'un
| | | | établissement de bains, le troisième jardin, en largeur, est celui dont j'ai fait des études peintes aussi.
Sous le ciel bleu les taches orangées, jaunes, rouges, des fleurs prennent un éclat étonnant, et dans l'air limpide il y a je ne sais quoi de plus heureux et plus amoureux que dans le nord.
Cela vibre, comme le bouquet de Monticelli que tu as. Je m'en veux de ne pas peindre des fleurs ici. Enfin, tout en ayant déjà fabriqué une cinquantaine de dessins ou études peintes ici, il me semble avoir fait rien du tout absolument. Je m'en contenterais volontiers de n'être rien qu'un préparateur des autres peintres de l'avenir, qui viendront travailler dans le midi.
Maintenant la Moisson, le Jardin, le Semeur et les deux Marines sont des croquis d'après études peintes. Je crois que toutes ces idées sont bonnes, mais les études peintes manquent de netteté dans la touche. Raison de plus pourquoi j'ai senti le besoin de les dessiner. J'ai voulu peindre un vieux petit paysan, qui avait énormément de ressemblance avec notre père dans les traits. Seulement il était plus commun et frisait la caricature.
Néanmoins j'aurais énormément tenu à le faire justement tel qu'il était en petit paysan.
Il a promis de venir et ensuite il a dit qu'il lui fallait le tableau pour lui, enfin que j'avais à en faire deux pareils, un pour lui et un pour moi. Je lui ai dit que non. Peut-être reviendra-t-il un jour. Je suis curieux de savoir si tu connaissais les de Lemud.
Il y a encore dans ce moment bien des belles lithographies à avoir, des Daumiers, des réproductions de Delacroix, Decamps, Diaz, Rousseau, Dupré, etc. Bientôt pourtant ce sera fini, et quel grand dommage que cet art-là tende à disparaître.
Pourquoi est-ce qu'on ne tient pas ce qu'on a, comme font les médecins et les mécaniciens; une fois quelque chose de découvert et de trouvé, eux ils en gardent la science, dans ces affreux beauxarts on oublie tout, on ne tient rien.
Millet a donné la synthèse du paysan et maintenant oui il y a Lhermitte, certes il y en a encore de rares autres, Meunier...... puis a-t-on maintenant plus généralement appris à voir les paysans? non, presque personne ne sait en foutre un.
Est-ce que la faute n'est pas un peu à Paris et aux Parisiens, changeants et perfides comme la mer?
Enfin, tu as bougrement raison de dire: allons notre chemin tranquillement en travaillant pour nous. Tu sais, quoiqu'il en soit de
| | | | l'impressionisme, sacro saint, j'aurais moi tout de même le désir de faire des choses, que la génération d'avant Delacroix, Millet, Rousseau, Diaz, Monticelli, Isabey, Decamps, Dupré, Jongkind, Ziem, Israëls, Meunier, un tas d'autres, Corot, Jaques, etc. pourrait comprendre.
Ah Manet en a été bien bien près, et Courbet, de marier la forme à la couleur. Je voudrais moi bien me taire pendant 10 ans, en ne faisant que des études, puis faire un tableau ou deux de figures. Le vieux plan tant recommandé est si rarement exécuté.
Si les dessins que je t'envoie, sont trop durs, c'est que je les ai fait de façon à pouvoir plus tard, si elles restent, m'en servir encore à titre de renseignement pour la peinture.
Ce petit jardin de paysan en hauteur est superbe de couleur dans la nature, les dahlias sont d'un pourpre riche et sombre, la double rangée de fleurs est rose et verte d'un côté et orangé presque sans verdure de l'autre. Au milieu un dahlia blanc bas et un petit grenadier à fleurs du plus éclatant orangé rouge, à fruits verts jaune. Le terrain gris, les hauts roseaux ‘cannes’ d'un vert bleu, les figuiers émeraude, le ciel bleu, les maisons blanches à fenêtres vertes, à toits rouges, le matin en plein soleil, le soir entièrement baigné d'ombre, portée, projetée par les figuiers et roseaux. Si Quost était là ou Jeannin! Que veux-tu, pour embrasser tout il faudrait une école toute entière de gens travaillant d'ensemble au même pays, se complétant comme les vieux Hollandais, portraitistes, peintres de genre, peintres de paysages, animaliers, peintres de nature morte.
Faut que je te dise encore que j'ai fait avec quelqu'un, qui connaît le pays, une tournée dans les fermes très intéressant. Mais tu sais, c'est plutôt de la petite paysannerie à la Millet dans la vraie Provence qu'autre chose.
Mac Knight et Bock n'y voient que du feu ou plutôt rien. Or si moi je commence à y voir un peu plus clair, pour le faire il faudrait un bien long séjour.
A des moments il me semble néanmoins probable que j'aurai de mon côté à faire le voyage, si Gauguin ne réussit pas à se démerder, si nous voulons exécuter le plan. Et alors que soit, je reste tout de même dans les paysans, c'est égal. Même je serais d'avis de tâcher de nous tenir prêt à aller chez lui, car je crois que bientôt il pourrait de nouveau se trouver aux abois terriblement, si par exemple son logeur ne veut plus lui faire credit.
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Cela c'est tellement à prévoir et sa détresse pourrait être si grande, qu'il pourrait y avoir urgence à exécuter la combinaison.
Il n'y a de mon côté que le simple voyage, et les prix de là-bas, qu'il a nommés, sont dans tous les cas considérablement plus bas que ce qu'on dépense forcément ici.
J'y compte d'avoir ta lettre samedi matin; j'ai encore acheté deux toiles, ainsi il ne me reste maintenant déjà, mercredi soir, que 5 francs juste.
Ici il y a dans des journées sans argent seulement encore un avantage sur le nord, le beau temps (car même le mistral est à voir du beau temps). Un soleil bien glorieux où Voltaire s'est séché en buvant son café. On sent Zola et Voltaire partout involontairement. C'est si vivant! à la Jan Steen, à la Ostade.
Certes il y aurait possibilité d'une école de peinture ici, mais tu diras que la nature est belle partout, si on y entre assez profondément.
As-tu déjà lu Mme. Chrysanthème, as-tu déjà fait connaissance avec ce maquereau ‘d'une surprenante obligeance’ monsieur Kangarou? Puis avec les piments sucrés, les glaces frites et les bonbons salés?
Je me porte fort, fort bien de ces jours-ci, à la longue je crois que je deviendrais tout à fait du pays.
J'ai vu dans le jardin d'un paysan une figure de femme en bois sculpté, provenant de la proue d'un vaisseau espagnol.
Cela se trouvait dans un bosquet de cyprès et c'était tout à fait Monticelli.
Ah! ces jardins des fermes avec les belles grosses roses de Provence rouges, les vignes, les figuiers! C'est bien poétique, et l'éternel soleil fort, malgré lequel la verdure reste très verte.
La citerne d'où sort une eau claire, qui arrose la ferme par des rigoles, formant petit système de canalisation. Un cheval, un vieux camarguais tout blanc, met la mécanique en marche.
Pas de vaches dans ces petites fermes.
Mon voisin et ma voisine (des épiciers) ressemblent énormément par exemple aux Buteaux.
Mais ici ferme et cabaret assommoir sont moins lugubres, moins dramatiques que dans le nord, puisque la chaleur etc. rend la pauvreté moins dure et mélancolique.
Je voudrais tant que tu eusses vu ce pays. Enfin faut d'abord voir comment tournera l'affaire Gauguin.
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Je ne t'ai pas encore dit que j'ai eu une lettre de Koning, je lui ai écrit il y a 8 jours. Je le vois bien encore revenir une fois.
Mourier est-il toujours là?
Je serais bien étonné si ce livre de Cassagne n'existerait plus. Certes ils doivent chez Latouche ou chez ce marchand de couleur Chaussée d'Antin, le connaître ou savoir où il est.
Si jamais il m'arrive de donner des leçons de dessin, ou d'avoir à causer avec des peintres sur des principes de technique, il me faut l'avoir sous la main. C'est le seul livre réellement pratique que je connaisse, et je le sais un peu par expérience combien il est utile. Mourier, Mac Knight, Bock même, tous ceux-là en auraient besoin et combien d'autres. Mc. Knight vient toujours. J'ai encore travaillé à une figure de zouave assis sur un banc contre un mur blanc, ce qui fait la cinquième figure.
Ce matin j'ai été à un lavoir avec des figures de femmes d'une tournure aussi large que les Négresses de Gauguin, une surtout en blanc-noir-rose, une autre toute jaune, il y en avait bien une trentaine, vieilles et jeunes.
J'espère t'envoyer d'autres croquis encore des études peintes. Espérant avoir de tes nouvelles bientôt, poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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520
Mon cher Theo,
Sous peu tu vas faire connaissance avec le sieur Patience Escalier, espèce d'homme à la houe, vieux bouvier camarguais, actuellement jardinier dans un Mas de la Crau.
Aujourd'hui même je t'envoie le dessin que j'ai fait d'après cette peinture, ainsi que le dessin du portrait du facteur Roulin.
La couleur de ce portrait de paysan est moins noire que les mangeurs de pommes de terre de Nuenen - mais le très civilisé Parisien Portier, probablement ainsi nommé parce qu'il fout les tableaux à la porte, s'y retrouvera le nez devant la même question. Maintenant toi depuis as changé, mais tu verras que lui n'a pas changé, et vraiment c'est dommage qu'il n'y ait pas davantage de tableaux en sabots à Paris. Je ne crois pas que mon paysan fera du tort par exemple au Lautrec que tu as, et même j'ose croire que le Lautrec deviendra par contraste simultané encore plus distingué, et le mien gagnera par le rapprochement étrange, parce que la qualité ensoleillée et brûlée, hâlée du grand soleil et du grand air se manifes- | | | | tera davantage à côté de la poudre de riz et de la toilette chic. Quelle faute que les Parisiens n'ont pas pris assez goût aux choses rudes, aux Monticelli, à la barbotine. Enfin je sais qu'on ne doit pas se décourager parce que l'utopie ne se réalise pas.
Il y a seulement que je trouve que ce que j'ai appris à Paris s'en va, et que je reviens à mes idées qui m'étaient venues à la campagne, avant de connaitre les impressionistes.
Et je serais peu étonné, si sous peu les impressionistes trouveraient à redire sur ma façon de faire, qui a plutôt été fécondée par les idées de Delacroix, que par les leurs.
Car au lieu de chercher à rendre exactement ce que j'ai devant les yeux, je me sers de la couleur plus arbitrairement pour m'exprimer fortement.
Enfin, laissons cela tranquille en tant que théorie, mais je vais te donner un exemple de ce que je veux dire.
Je voudrai faire le portrait d'un ami artiste, qui rêve de grand rêves, qui travaille comme le rossignol chante, parce que c'est ainsi sa nature. Cet homme sera blond. Je voudrai mettre dans le tableau mon appréciation, mon amour que j'ai pour lui.
Je le peindrai donc tel quel, aussi fidèlement que je pourrai, pour commencer.
Mais le tableau n'est pas fini ainsi. Pour le finir je vais maintenant être coloriste arbitraire.
J'exagère le blond de la chevelure, j'arrive aux tons orangés, aux chromes, au citron pâle.
Derrière la tête, au lieu de peindre le mur banal du mesquin appartement, je peins l'infini, je fais un fond simple du bleu le plus riche, le plus intense, que je puisse confectionner, et par cette simple combinaison la tête blonde éclairée sur ce fond bleu riche, obtient un effet mystérieux comme l'étoile dans l'azur profond.
Pareillement dans le portrait de paysan j'ai procédé de cette façon. Toutefois sans vouloir dans ce cas évoquer l'éclat mystérieux d'une pâle étoile dans l'infini. Mais en supposant l'homme terrible que j'avais à faire en pleine fournaise de la moisson, en plein midi. De là des orangés fulgurants comme du fer rougi, de là des tons de vieil or lumineux dans les ténèbres.
Ah, mon cher frère .....et les bonnes personnes ne verront dans cette exagération que de la caricature.
Mais qu'est-ce que cela nous fait, nous avons lu la Terre et Germinal,
| | | | et si nous peignons un paysan, nous aimerions montrer que cette lecture a un peu fini par faire corps avec nous.
Je ne sais si je pourrai peindre le facteur comme je le sens, cet homme est comme le père Tanguy en tant que révolutionnaire, probablement il est considéré comme bon républicain parce qu'il déteste cordialement la république de laquelle nous jouissons, et parce qu'en somme il doute un peu et est un peu désenchanté de l'idée républicaine elle-même.
Mais je l'ai vu un jour chanter la Marseillaise, et j'ai pensé voir 89, non pas l'année prochaine, mais celle d'il y a 99 ans. C'était du Delacroix, du Daumier, du vieux hollandais tout pur.
Malheureusement cela ne se pose pas, et pourtant il faudrait pour pouvoir faire le tableau, un modèle intelligent.
Je dois maintenant te dire que ces jours-ci sont matériellement d'une excessive dureté.
La vie, quoique je fasse, est assez chère ici, à peu près comme Paris ou en dépensant 5 ou 6 francs par jour, on n'a pas grand chose.
Ai-je des modèles conséquemment j'en souffre considérablement. N'importe et aussi vais-je continuer.
Aussi je t'assure que si tu m'envoyais par hasard un peu plus d'argent quelquefois, cela ferait du bien aux tableaux, mais pas à moi. Je n'ai que le choix moi entre être un bon peintre ou un mauvais. Je choisis le premier. Mais les nécessités de la peinture sont comme celles d'une maîtresse ruineuse, on ne peut rien faire sans argent, et on n'en a jamais assez.
Aussi la peinture devrait s'exécuter aux frais de la société, et non pas l'artiste devrait en être surchargé.
Mais voilà, il faut encore se taire, car personne ne nous force à travailler, l'indifférence pour la peinture étant fatalement assez général, assez éternellement.
Heureusement mon estomac s'est à tel point rétabli, que j'ai vécu 3 semaines du mois de biscuits de mer, avec du lait, des oeufs.
C'est la bonne chaleur qui me rend mes forces, et certes je n'ai pas eu tort d'aller maintenant dans le midi, au lieu d'attendre jusqu'à ce que le mal fut irréparable. Oui je me porte aussi bien que les autres hommes maintenant, ce que je n'ai pas eu que momentanément à Nuenen par exemple, et cela n'est pas désagréable. Par les autres hommes j'entends un peu les terrassiers grévistes, le père Tanguy, le père Millet, les paysans; si l'on se porte bien il
| | | | faut pouvoir vivre d'un morceau de pain, tout en travaillant toute la journée, et en ayant encore la force de fumer et de boire son verre, il faut ça dans ces conditions. Et sentir néanmoins les étoiles et l'infini en haut clairement. Alors la vie est tout de même pres qu'enchantée. Ah! ceux qui ne croient pas au soleil d'ici sont bien impies.
Malheureusement à côté du soleil bon dieu, il y a 3 quarts du temps le diable mistral.
Le courrier de samedi est nom de Dieu passé, et j'avais pas doute de recevoir ta lettre, mais tu vois que je ne me fais pas de mauvais sang.
Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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521
Mon cher Theo,
Je te remercie beaucoup d'avoir envoyé la toile et les couleurs, qui viennent d'arriver.
Il y avait cette fois-ci fr 9.80 de transport à payer, aussi n'irai-je les prendre qu'après avoir reçu ta prochaine lettre, n'ayant pas l'argent dans ce moment. Seulement il faut vérifier si Tasset qui la plupart des cas affranchit et certes alors marque l'affranchissement sur sa facture, s'en abstient dans le cas présent. Egalement j'ai payé pour l'avant dernier envoi f 5.60 et si donc sur l'avant dernière facture il y aurait marquées des frais de transport ce serait de trop.
Maintenant s'il avait fait 2 envois séparés (d'habitude le prix de transport est de 3 francs environ) de cet envoi-ci on n'aurait eu à payer que f 5,60.
Pourvu que sur ces 10 mètres toile je ne peins que des chefs-d'oeuvre d'un demi-mètre de dimension, lesquels je vendrai contant et à un prix exorbitant à l'amateur distingué de la rue de la Paix, rien ne doit être plus facile que de gagner beaucoup d'argent avec cet envoi. Je crois probable que nous allons avoir de grandes chaleurs maintenant sans vent, le vent ayant soufflé pendant 6 semaines.
Dans ce cas c'est excellent que j'aie des couleurs et des toiles en provision, car je guette déjà une demi-douzaine de motifs. Surtout ce petit jardin de paysan dont je t'ai envoyé hier le dessin.
Je pense beaucoup à Gauguin et je t'assure que d'une façon ou d'une autre, que ce soit lui qui vienne ici, que ce soit moi qui aille vers lui, nous aimerons lui et moi à peu près les mêmes
| | | | motifs, je ne doute aucunement de pouvoir travailler à Pont-Aven, et d'autre part suis convaincu qu'il aimera énormément cette nature d'ici. Eh bien au bout d'une année, lui tout en te donnant une toile par mois, ce qui en somme en fera une douzaine par an, y aura encore gagné, n'ayant pas fait de dettes dans cette année et ayant produit sans interruption, il n'y perdra rien. Tandis que l'argent qu'il aura reçu de notre part se retrouvera en grande partie par les économies, qui deviennent possible si nous vivons chez nous à l'atelier au lieu de vivre lui et moi dans les cafés.
Reste encore que pourvu que nous vivions en bon accord et avec le parti pris de ne pas nous quereller, on y gagnera une position plus ferme en tant que quant à la réputation.
Vivant seul de part et d'autre on vit comme des fous ou malfaiteurs, en apparence au moins, et en réalité un peu également.
Je suis plus heureux de me sentir d'anciennes forces revenir que j'aurais pensé pouvoir l'être.
Je dois cela en grande partie aux gens du restaurant ou je mange actuellement, qui sont extraordinaires. Certes je dois y payer, mais c'est quelque chose qui ne se trouve pas à Paris, que pour votre argent on vous donne à manger effectivement.
Et je voudrais bien y voir Gauguin pendant assez longtemps.
Ce que dit Gruby se priver de femmes et bien se nourrir c'est vrai, cela fait du bien, et si on dépense en travaillant de la tête tout de même sa cervelle et sa moëlle, c'est très logique de ne pas se dépenser en faisant l'amour plus que nécessaire.
Mais cela peut mieux se pratiquer à la campagne qu'à Paris.
Le désir de femmes qu'on contracte à Paris, n'est-ce pas un peu l'effet de la maladie d'énervement même, dont Gruby est l'ennemi juré, plutôt qu'un symptôme de vigueur.
Aussi voit-on ce désir disparaître justement au moment ou l'on se refait. La racine du mal se trouvant dans la constitution même, dans l'affaiblissement fatal des familles de génération à génération, dans le mauvais métier d'ailleurs et la triste vie de Paris, la racine du mal certes reste-là et on ne saurait en guérir.
Je crois que le jour où tu n'aurais plus à faire l'inepte comptabilité et administration absurdement compliquée chez les Goupil, tu y gagnerais beaucoup pour ce qui est de la puissance avec les amateurs, c'est une chose maudite mille fois ces administrations compliquées, et il n'y existe pas je m'imagine aucune tête, aucun tempérament d'employé qui n'y perde 50%. En cela notre oncle avait bien
| | | | raison en disant: beaucoup de besogne avec peu d'employés et non pas peu de besogne avec beaucoup, malheureusement pour lui il était lui-même pris dans l'engrenage.
Travailler dans les gens pour vendre, c'est un travail d'observation, de sang froid. Mais si l'on est forcé de donner trop d'attention aux livres on en perd de l'aplomb.
Je voudrais bien savoir au juste comment tu te portes. Enfin pourvu que les impressionistes produisent de belles choses et trouvent des amis, il y a toujours une chance et possibilité d'une situation plus indépendante pour toi plus tard. Dommage que cela ne puisse exister dès maintenant.
Pas encore de lettre de Russell, mais il est bien forcé de répondre ayant reçu les dessins sans aucun doute.
Ce restaurant où je suis est bien curieux, c'est entièrement gris, le parquet est en bitume gris comme un trottoir, papier gris sur le mur. Stores vertes toujours fermées, un grand rideau vert devant la porte toujours ouverte, empêche la poussière d'entrer.
Cela c'est d'un gris Velasquez déjà - comme dans les Fileuses - le rayon de soleil très mince et très violent à travers un store, comme celui qui traverse le tableau de V. n'y manque même pas. Naturellement les petites tables à nappes blanches. Maintenant derrière cet appartement gris Velasquez on aperçoit l'antique cuisine propre comme une cuisine hollandaise, parquet de briques très rouges, légumes vertes, armoire de chêne, fourneau de cuisine à cuivres luisants, à briques bleues et blanches, et le grand feu orange clair. Maintenant il y a deux femmes qui servent, également en gris à peu près comme le tableau de Prévost qui est chez toi, bien comparable sur tous les points.
Dans la cuisine une vieille femme et une grosse courte servante aussi en gris, noir, blanc. Je ne sais si je le décris assez clairement, mais voilà ce que j'ai vu de vrai Velasquez ici.
Devant le restaurant une cour couverte, dallée de briques rouges et sur les murs des vignes folles, des convolvulus et plantes grimpantes.
Cela c'est encore du vrai vieux Provençal, alors que les autres restaurants sont tellement à l'instar de Paris, qu'alors même qu'il n'y a aucune espèce de concierge il y a tout de même sa loge et l'écriteau ‘parlez au concierge.’
Tout n'est donc pas toujours éclatant. Ainsi j'ai vu une étable avec 4 vaches café au lait, et un veau de même couleur, l'étable
| | | | d'un blanc bleu tapissée de toiles d'araignées, les vaches fort propres et fort belles, un grand rideau vert contre la poussière et les mouches dans la porte d'entrée.
Gris aussi, gris Velasquez!
C'était d'un calme - ce café au lait et havane des robes des vaches avec le doux blanc gris bleuâtre des murs, la tenture verte et le vert jaune et scintillant du dehors ensoleillé faisant opposition éclatante. Tu vois comme il y a encore tout autre chose à faire que ce que j'ai fait.
Je dois aller travailler. J'ai encore vu une chose fort calme et bien belle l'autre jour, une jeune fille à teint café au lait - si je me souviens bien - cheveux cendrés, yeux gris, corsage d'indienne rose pâle, sous lequel on voyait les seins droits durs et petits. Cela contre la verdure emeraude des figuiers. Une femme bien rustique, grande allure virginale.
Pas complètement impossible que je l'aie à poser en plein air, ainsi que la mère - jardinière - couleur de terre, qui était alors en jaune sale et bleu fané.
Le teint café au lait de la jeune fille était plus foncé que le rose du corsage.
La mère était épatante, la figure jaune sale et bleu fané se détachait en plein soleil sur un carré de fleurs éclatant, blanc de neige et citron. Donc un vrai van der Meer de Delft. C'est pas laid le midi. Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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522
Mon cher Theo,
J'aurai à te remercier de bien des choses, d'abord de ta lettre et du billet de 50 fr. qu'elle contenait, mais ensuite également de l'envoi de couleurs et toile, que j'ai été prendre à la gare (la laque géranium est arrivée aussi) enfin encore du livre de Cassagne et de ‘La fin de Lucie Pellegrin.’
Si Tasset divisait mieux ses paquets, il y aurait différence dans le prix de transport, on avait cette fois-ci compté 3 collis, dont deux d'un poids excédant 5 kilos. En retenant quelques tubes, le tout aurait coûté 5 frs. environ.
Enfin je suis toujours bien content de les avoir.
Lucie Pellegrin est très beau, c'est bien sur le vif, puis cela reste élégant et c'est touchant, car cela garde le grand côté humain.
| | | | Pourquoi serait-il défendu de traiter ces sujets, les organes sexuels maladifs et surexcités cherchent des voluptés, des tendresses à la Vinci. Pas moi, qui par exemple n'ai guère vu que des espèces de femmes à 2 francs, originalement destinées à des Zouaves. Mais les gens qui ont le loisir de faire l'amour, cherchent du Vinci mystérieux. Je comprends que ces amours ne seront pas compris toujours par tout le monde. Mais au point de vue du permis on pourrait même écrire des livres traitant des errements du sexe maladif plus graves que les pratiques des Lesbiennes, qu'encore ce serait aussi permis que d'écrire sur ces histoires-là des documents médicaux, des descriptions chirurgicales.
Enfin, droit et justice à part, une jolie femme est une merveille vivante, lorsque le tableau du Vinci ou du Corrège n'existe qu'à d'autres titres. Pourquoi suis-je si peu artiste, que je regrette toujours que la statue, le tableau ne vivent pas?
Pourquoi conçois-je mieux le musicien, pourquoi vois-je mieux la raison d'être de ses abstractions?
Je t'enverrai première occasion une gravure d'après un dessin de Rowlandson, représentant deux femmes, beau comme Fragonard ou Goya.
Maintenant nous avons une très glorieuse forte chaleur sans vent ici, qui fait bien mon affaire. Un soleil, une lumière, que faute de mieux je ne peux appeler que jaune, jaune souffre pâle, citron pâle or. Que c'est beau le jaune! Et combien je verrai mieux le nord.
Ah, je souhaite toujours que le jour viendra où tu verras et sentiras le soleil du midi.
En fait d'études, j'ai deux études de Chardons dans un terrain vague, des chardons blancs de la fine poussière du chemin.
Puis une petite étude d'une halte de forains, voitures rouges et vertes; également une petite étude de wagons du Paris Lyon Méditerranée, lesquelles deux dernières études ont été approuvées comme ‘bien dans la note moderne’, par le jeune émule du brav' général Boulanger, le très brillant sous-lieutenant Zouave.
Ce vaillant militaire a laissé en plan l'art du dessin aux mystères duquel je m'efforçais de l'initier, mais pour une raison plausible, car inopinément il a dû passer un examen, pour lequel je crains qu'il était rien moins que préparé.
Supposant que le jeune Français sus-mentionné dise toujours la vérité, il aurait étonné les examinateurs par l'aplomb de ses
| | | | réponses, aplomb qu'il se serait affermi par la veille de l'examen passé dans un bordel.
Comme dit je crois François Coppée dans un sonnet, on peut au sujet de ‘mon lieutenant sur le chemin’ avoir ‘un doute qui nous désespère’ car, continue Coppée ‘je pense à notre défaite.’ M'empêche que je n'ai pas à me plaindre de lui, et si c'est vrai qu'il sera lieutenant sous peu, on doit lui reconnaître de la chance.
Littéralement, il ressemble au brav' Général, au point de vue d'avoir beaucoup fréquenté les bonnes femmes, dites de café concert. Suffit que je t'écrirai, ou même il t'enverra un télégramme, pour te dire par quel train le 16 ou 17 il arrive. Il te donnera alors les études peintes, ce qui nous épargnera les frais de transport. D'ailleurs il me doit bien cela pour mes leçons. Il ne fera que passer une ou deux journées à Paris, allant dans le Nord, mais à son retour il s'y arrêtera plus longtemps.
C'est certes après tant de froideur, encore assez gentil de l'oncle de t'avoir fait un legs, mais difficilement je peux me fourrer dans la tête que C.M. et lui ne t'aient pas un peu condamné à des travaux forcés à perpétuité, en refusant de te fournir, en te prêtant, le capital nécessaire pour t'établir à ton compte. Cela demeure une grave faute de leur part. Mais je n'insiste pas. Raison de plus de chercher à faire le plus possible en art, si en tant qu'argent on sera toujours relativement gêné. Enfin mon cher frère, dans ce moment tu étais prêt de ton côté pour t'établir, conséquemment tu as plein droit de sentir que tu fais ton devoir de ton côté. Cette affaire des impressionistes, considérés dans leur ensemble, tu la tenais avec leur aide. Sans leur aide l'affaire ne se fait pas ou se fera d'une autre manière. Si tu n'as pas gagné, tu as mérité, or lorsque les Hollandais confondent toujours ces deux questions si différentes, n'ayant que leur mot ‘verdienen’ dans les deux cas, tant pis pour eux.
J'écris encore un petit mot à Mourier - tu le liras - et te serre bien la main,
t.à.t. Vincent.
Vis à vis de Gauguin enfin, tout en l'appréciant, je crois qu'il faudra agir en mère de famille et calculer les dépenses réelles. Si on l'écoutait, on espérerait quelque chose de bien vague pour l'avenir, et on resterait à l'hôtellerie et on vivrait comme dans un enfer sans issue.
J'aime mieux me cloîtrer comme des moines, libre à nous d'aller
| | | | également comme les moines au bordel ou chez le marchand de vin, si le coeur nous en dit. Mais notre travail demande un chez soi.
Gauguin me laisse en somme parfaitement dans le vague pour Pont-Aven, il accepte par son silence à mes lettres ma proposition de venir à lui au besoin, mais il ne m'écrit rien sur les moyens de trouver là un atelier à soi, ou le prix que coûteraient les meubles.
Et cela n'est pas sans me paraître étrange.
Non pas que cela me dérange, car je sais ce que je veux et ce que je ne veux pas.
Et je suis donc bien décidé de ne pas aller à Pont-Aven, à moins que là aussi nous trouvions une maison dans les bas prix (15 fr. par mois est le prix de la mienne) et que nous nous y installions de façon à pouvoir y coucher.
J'écris à la soeur ce soir si j'en trouve le temps. En pensée je t'embrasse bien. Poignée de main,
Vincent.
As-tu reçu les dessins des jardins et les deux dessins de figure? Je crois que le tableau de la tête de vieux paysan est aussi étrange de couleur que le Semeur, mais le Semeur est un échec et la tête de paysan y est davantage. Ah celle-là, je l'enverrai toute seule, aussitôt sèche, et j'y mettrai une dédicace pour toi.
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523
Mon cher Theo,
Bien merci de ta bonne lettre et du billet de 100 fr. qui y était inclus.
Et tu es bien bon de nous promettre, à Gauguin et moi, de nous mettre à même d'exécuter le projet d'une combinaison*).
Je viens de recevoir une lettre de Bernard, qui depuis quelques jours a rejoint Gauguin, Laval et encore un autre à Pont-Aven.
Dans cette lettre qui d'ailleurs est très bonne, il n'est cependant pas dit une syllabe de ce que G. aurait l'intention de me rejoindre, et pas davantage une autre syllabe, de ce qu'on me demandait là-bas, toutefois la lettre était très amicale.
De Gauguin lui-même pas un mot depuis à peu près un mois.
Moi je crois que Gauguin préfère se débrouiller avec les amis du nord, et s'il vend par bonheur un ou plusieurs tableaux, pourrait avoir d'autres vues que celles de me rejoindre.
| | | |
N'ai-je pas, moi, qui ai moins que lui le désir de la bataille parisienne, le droit de faire à ma tête. Voici. Le jour où tu pourras, voudrais-tu non pas me donner, mais me prêter pour un an 300 francs d'un seul coup?
Alors si je mets que tu m'envoies à présent 250 francs par mois, tu ne m'en enverrais plus que 200 après, jusqu'à que les 300 dépensés d'un coup, fussent payés.
J'achèterais alors deux bons lits complets à 100 francs chacun, et pour 100 francs d'autres meubles.
Cela me mettrait en état de coucher chez moi, et de pouvoir y loger Gauguin ou un autre également.
Cela me ferait un avantage de 300 francs par an, car c'est toujours 1 franc par nuit que je paye au logeur.
Je me sentirais un chez moi plus fixe, et réellement c'est une condition pour pouvoir travailler.
Cela n'augmenterait pas mes dépenses sur l'année, mais cela me donnerait des meubles et la possibilité d'arriver à joindre les deux bouts.
Alors que Gauguin vienne ou pas, c'est son affaire, et du moment que nous soyons prêts à le recevoir, que son lit, son logement est là, c'est que nous tenons notre promesse.
J'insiste sur ceci, le plan reste aussi vrai et aussi solide, que Gauquin vienne ou non, pourvu que notre but ne bouge pas, en tant que visant de nous délivrer moi et un autre copain de ce cancer qui ronge à notre travail, la nécessité de vivre dans des hôtelleries ruineuses. Sans aucun profit pour nous.
Ce qui est pure folie.
Etre insouciant, espérer qu'un jour ou un autre délivre de la dèche, pure illusion! Je me compterai bien heureux moi, de travailler pour une pension juste suffisante et ma tranquillité dans mon atelier, toute ma vie.
Eh bien si je répète encore une fois, que cela m'est on ne peut plus égal, de me fixer à Pont-Aven ou à Arles, je me propose d'être inflexible sur ce point de fonder un atelier fixe, et de coucher là et pas à l'hôtellerie.
Si tu es bon assez de nous mettre, Gauguin et moi, à même de nous installer ainsi, je dis seulement ceci, que si nous ne profitons pas de cette occasion pour nous délivrer des logeurs, nous jetons à l'eau tout ton argent et notre possibilité de résister au siège de la dèche.
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Là-dessus mon parti est bien pris, et je ne veux pas céder sur ce point-là.
Dans les conditions présentes, tout en dépensant je n'ai pas ce qui est le juste nécessaire, et je ne me sens plus les forces de continuer longtemps comme cela. Gauguin peut-il trouver la même occasion à Pont-Aven, c'est bon; mais moi je te dis, le prix d'ici où cette dépense accomplie, bien du gros travail sera fait. Le soleil d'ici c'est tout de même beaucoup. Comme cela est je me ruine et je m'éreinte. Maintenant c'est dit, je ne viens pas à Pont-Aven, si c'est que je doive y loger à l'hôtellerie avec ces Anglais et ces gens de l'école des Beaux-Arts, avec qui on discute tous les soirs. Tempête dans une cuvette. Poignée de main,
t.à t. Vincent.
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524
Mon cher Theo,
Hier j'ai passé la soirée avec ce sous-lieutenant, et il compte partir vendredi d'ici, alors il s'arrêtera une nuit à Clermont et de Clermont il t'enverra une dépêche, pour te dire par quel train il arrive. Dimanche matin selon toutes probabilités. Le rouleau qu'il t'apportera, contient 35 études, dans le nombre il y en a beaucoup dont je suis désespérément mécontent et que pourtant je t'envoie, lorsque cela te donnera quand même une idée vague de bien beaux motifs dans la nature.
Il y a par exemple une pochade que j'ai faite de moi, chargé de boîtes, de bâtons, d'une toile, sur la route ensoleillée de Tarascon. Il y a une vue du Rhône où le ciel et l'eau sont d'une couleur d'absinthe, avec un pont bleu et des figures de voyous noires, il y a le semeur, un lavoir, et d'autres encore, tout à fait mal venus et inachevés, surtout un grand paysage avec des broussailles.
Qu'est devenu le souvenir de Mauve? N'en ayant plus entendu parler, j'ai été porté à croire que Tersteeg t'aurait dit quelque chose de désagréable, pour faire savoir qu'on le refuserait ou autre misère. Naturellement je ne m'en ferais pas de mauvais sang dans ce cas. Je travaille dans ce moment à une étude comme ceci des bateaux vu d'en haut d'un quai, les deux bateaux sont d'un rose violacé, l'eau est très verte, pas de ciel, un drapeau tricolore au mât. Un ouvrier avec une brouette décharge du sable. J'en ai aussi un dessin, As-tu reçu les trois dessins du jardin? On finira par ne plus les prendre à la poste, parceque le format est trop grand.
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Je crains que je n'aurai pas un bien beau modèle de femme, elle avait promis, puis elle a - à ce qui paraît - gagné des sous en faisant la noce et a mieux à faire.
Elle était extraordinaire, le regard était comme celui de Delacroix, et une tournure bizarre primitive. Je prends les choses avec patience, faute de voir d'autres moyens de les supporter, mais c'est agaçant cette contrariété continuelle avec les modèles. J'espère faire de ces jours-ci une étude de lauriers roses. Si on peignait lisse comme Bouguereau, les gens n'auraient pas honte de se laisser peindre, mais je crois que cela m'a fait perdre des modèles, qu'on trouvait que c'était ‘mal fait’, ce n'était que des tableaux pleins de peinture que je faisais. Alors les bonnes putains ont peur de se compromettre et qu'on se moquera de leur portrait. Mais il y a de quoi se décourager presque, quand on sent qu'on pourrait faire des choses si les gens avaient plus de bonne volonté. Je ne peux pas me résigner à dire ‘les raisins sont verts’, je ne m'en console pas de ne pas avoir plus de modèles.
Enfin il faut patienter et en rechercher d'autres.
Maintenant la soeur viendra bientôt passer un temps avec toi, je n'en doute pas qu'elle s'amusera.
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C'est une perspective assez triste de devoir se dire, que jamais peut-être la peinture que je fais, aura une valeur quelconque. Si cela valait ce que cela coûte, je pourrais me dire: je ne me suis jamais occupé de l'argent.
Mais dans les circonstances présentes au contraire on en absorbe. Enfin, et tout de même il faut encore continuer et chercher à mieux faire.
Bien souvent il me semble plus sage d'aller chez Gauguin au lieu de lui recommander la vie d'ici, je crains tant qu'au bout du compte il ne se plaigne d'avoir été dérangé. Ici cela nous sera-t-il possible de vivre chez nous, pourrons-nous arriver à joindre les deux bouts, lorsque cela c'est un essai nouveau; or en Bretagne nous pouvons calculer ce que cela coûtera et ici je n'en sais rien. Je continue à trouver la vie assez chère et on n'avance guère avec les gens. Ici il y aurait des lits et quelques meubles à acheter, puis les frais de son voyage et tout ce qu'il doit.
Cela me paraît risquer plus que de juste, lorsqu'en Bretagne Bernard et lui dépensent si peu. Enfin il faudra bientôt se décider, et de mon côté je n'ai pas de préférences. C'est la simple question de décider où nous avons le plus de chance de vivre à bon marché.
Je dois écrire aujourd'hui à Gauguin, pour lui demander ce qu'il paye des modèles et pour savoir s'il y en a. Voilà, si on se fait vieux il faut bien rayer ce qui est illusion, et calculer avant de se lancer dans les choses.
Et si on peut croire étant plus jeune, que par le travail assidu on puisse suffire à ses besoins, cela devient de plus en plus douteux actuellement. J'ai encore dit cela à Gauguin dans ma dernière lettre, que si on peignait comme Bouguereau, qu'alors on pouvait espérer de gagner, mais que le public ne changera jamais, et n'aime que les choses douces et lisses. Avec un talent plus austère, il faut pas compter sur le produit de son travail; la plupart des gens intelligents assez pour comprendre et aimer les tableaux impressionistes, sont et resteront trop pauvres pour acheter. Est-ce que G. ou moi travaillerons moins pour cela - non - mais nous serons obligés d'accepter la pauvreté et l'isolement social de parti pris. Et pour commencer, installons-nous là où la vie coûte le moins. Tant mieux si le succès vient, tant mieux si un jour nous nous trouvions plus au large.
Ce qui me frappe le plus au coeur dans l'Oeuvre de Zola, c'est cette figure de Bongrand - Jundt.
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C'est si vrai ce qu'il dit: ‘Vous croyez, malheureux que lorsque l'artiste a conquis son talent et sa réputation, qu'alors il est à l'abri? Au contraire, alors il lui est défendu désormais de produire une chose pas tout à fait bien. Sa réputation même l'oblige à soigner d'autant plus son travail, que les chances de vente se rarifient. Au moindre signe de faiblesse toute la meute jalouse lui tombe dessus et démolit justement cette réputation et cette foi, qu'un public changeant et perfide momentanément à eu en lui.’
Plus fort que cela est ce que dit Carlyle:
‘Vous connaissez les lucides qui au Brésil sont si lumineux, que les dames le soir les piquent avec des épingles dans leur chevelure, c'est très beau la gloire, mais voilà, c'est à l'artiste ce que l'épingle de toilette est à ces insectes.
Vous voulez réussir et briller, savez-vous au juste ce que vous désirez?’
Or j'ai en horreur le succès, je crains le lendemain de fête d'une réussite des impressionistes, les jours difficiles déjà de maintenant nous paraîtront plus tard ‘le bon temps.’
Eh bien G. et moi nous devons prévoir, nous devons travailler à avoir un toit sur la tête, des lits, l'indispensable enfin pour soutenir le siège de l'insuccès, qui durera toute notre existence, et nous devons nous fixer dans l'endroit le moins cher. Alors nous aurons la tranquillité nécessaire de produire beaucoup, même en vendant peu ou pas.
Mais, si les dépenses excédaient les revenus, nous aurions tort de trop espérer que tout s'arrangera par la vente de nos tableaux.
Nous serions au contraire obligés de nous en défaire à tout prix au mauvais moment.
Je conclus: vivre à peu près en moines ou ermites, avec le travail pour passion dominatrice, avec résignation du bien-être.
La nature, le beau temps d'ici, cela c'est l'avantage du midi. Mais je crois que jamais Gauguin renoncera à la bataille parisienne, il a cela trop au coeur, et croit plus que moi à un succès durable. Cela ne me fera pas du mal, au contraire, je me désespère peut-être trop. Laissons lui donc cette illusion, mais sachons que ce qu'il lui faudra toujours c'est le logement et le pain quotidien et la couleur. C'est là le défaut de sa cuirasse, et c'est parce qu'il s'endette maintenant, qu'il serait foutu d'avance.
Nous autres en lui venant en aide lui rendons la victoire parisienne en effet possible.
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Si j'avais les mêmes ambitions que lui, nous ne nous accorderions probablement pas. Mais je ne tiens ni à ma réussite ni à mon bonheur, je tiens à la durée des entreprises énergiques des impressionistes, je tiens à cette question d'asile et de pain quotidien pour eux. Et je m'en fais un crime d'en avoir, lorsque avec la même somme deux peuvent vivre.
Si on est peintre, ou bien vous passez pour un fou ou bien pour un riche; une tasse de lait vous revient à un franc, une tartine à deux, et les tableaux ne se vendent pas. Voilà ce pourquoi il faut se combiner comme faisaient les vieux moines, les frères de la vie commune de nos bruyères hollandaises. Je m'aperçois déjà que Gauguin espère la réussite, il ne saurait se passer de Paris, il n'a pas la prévoyance de l'infini de la gêne. Tu conçois combien cela m'est absolument égal dans ces circonstances de rester ici ou de m'en aller. Il faut lui laisser faire sa bataille, il la gagnera d'ailleurs. Trop loin de Paris il se croirait inactif, mais gardons pour nous l'absolue indifférence pour ce qui est succès ou insuccès. J'avais commencé à signer les toiles, mais je me suis vite arrêté, cela me semblait trop bête. Sur une marine il y a une très exorbitante signature rouge, parce que je voulais une note rouge dans le vert. Enfin tu les verras bientôt. Fin semaine sera un peu raide, j'espère donc plutôt avoir la lettre un jour plus tôt, qu'un jour plus tard.
Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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525
Mon cher Theo,
(15 Augustus).
Tu auras reçu ma dépêche, te faisant savoir que le sous-lieutenant Milliet arrivera à Paris vendredi matin, il arrive à la gare de Lyon à 5,15 du matin et va de là directement au Cercle militaire, Avenue de l'Opéra. Ce sera de part et autre le plus simple, que tu ailles le voir là à 7 heures du matin précises.
Naturellement tu pourrais aussi le rencontrer à la gare de Lyon même, mais c'est d'abord plus loin, ensuite il faudrait te lever bien de bonne heure. Il a été très aimable pour moi, juste ces derniers jours-ci. Il reviendra à Paris pour une semaine, mais passe la plus grande partie de ses vacances dans le Nord.
Je suis bien content de voir l'expédition faite, et la soeur verra ainsi mes études, ce qui ne m'est pas indifférent, parce qu' ainsi elle assistera à une chose enfin essentiellement de notre vie française à nous, crue et telle quelle.
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Je veux dire elle verra la peinture à l'état brut.
Mais fais-moi le grand plaisir de lui montrer une ou deux études remises sur châssis et encadrées de blanc.
Tu pourras ôter de leurs châssis et cadres des précédentes.
Car pour que cela ne prenne pas trop de place, ne t'embrasse pas de châssis et cadres pour moi. Car les copains verront bien ce que c'est tel quel, et surtout toi aussi. Plus tard - la centaine accomplie nous choisirons une dizaine ou quinzaine pour les encadrer dans le nombre. Maintenant j'ai gardé le grand portrait du facteur, et sa tête ci-jointe est une seule séance.
Eh bien, voilà mon fort, faire un bonhomme rudement dans une séance. Si je me montais, mon cher frère, davantage le cou, je ferais toujours ainsi, je boirais avec le premier venu et je le peindrais, et cela non à la peinture à l'eau, mais à l'huile, séance tenante à la Daumier.
Si j'en faisais cent comme ça, il y en aurait des bons dans le nombre. Et je serais plus français et plus moi, et plus buveur. Cela me tente tant, non pas la boisson, mais la peinture de voyou.
Ce qu'ainsi faisant je gagnerais en tant que quant à l'artiste, le perdrais-je en homme? Si j'avais la foi de ça, je serais un fameux toqué, maintenant je n'en suis pas un de fameux, mais tu vois, je n'ai pas l'ambition de cette gloire-là suffisamment, pour mettre le feu aux poudres. J'aime mieux attendre la génération à venir, qui fera en portrait ce que Claude Monet fait en paysage, le paysage riche et crâne à la Guy de Maupassant.
Alors je sais que moi je ne suis - pas de ces gens-là, mais les Flaubert et les Balzac n'ont-ils pas fait les Zola et les Maupassant? Vive donc non pas nous, mais la génération à venir. Tu es juge assez en peinture, pour voir et apprécier ce que je puisse avoir d'originalité, et tu l'es également assez pour voir l'inutilité de présenter ce que je fais au public de maintenant, car les autres me surpassent en touche plus nette. Cela tient plus au vent et circonstances, qu'à ce que je pourrais sans le mistral et sans ces circonstances fatales de jeunesse évaporée, de pauvreté relative.
De mon côté je n'insiste aucunement à changer de condition, et je me compte même trop heureux de pouvoir continuer tel quel.
Pas de réponse de l'ami Russell, et certes Gauguin en méritait bien une. J'ai ajouté à cet envoi un dessin du tableau que je travaille maintenant - les bateaux avec déchargeur de sable. Si certaines études n'étaient pas tout-à-fait sèches, ce serait tant pis pour elles, il
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t.à.t. Vincent.
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526
Mon cher Theo,
Je t'écris bien à la hâte, mais pour te dire que je viens de recevoir un mot de Gauguin, qui dit qu'il n'a pas écrit beaucoup, mais se dit toujours prêt à venir dans le midi, aussitôt que la chance le permettra.
Ils s'amusent bien à peindre, à discuter, à se battre avec les vertueux Anglais; il dit beaucoup de bien du travail de Bernard et B. dit beaucoup de bien du travail de Gauguin.
Je suis en train de peindre avec l'entrain d'un Marseillais mangeant la bouillasbaisse, ce qui ne t'étonnera pas, lorsqu'il s'agit de peindre des grands tournesols.
J'ai 3 toiles en train: 1e) 3 grosses fleurs dans un vase vert, fond clair, toile de 15; 2e) 3 fleurs, une fleur en semence et effeuillée et un bouton sur fond bleu de roi, toile de 25; 3e) douze fleurs et boutons dans un vase jaune (toile de 30). Le dernier est donc clair sur clair et sera le meilleur j'espère. Je ne m'arrêterai probablement pas là. Dans l'espoir de vivre dans un atelier à nous avec G., je voudrais faire une décoration pour l'atelier. Rien que des grands tournesols. A côté de ton magasin, dans le restaurant, tu sais bien qu'il y a une si belle décoration de fleurs, là je me rappelle toujours le grand tournesol dans la vitrine.
Enfin si j'exécute ce plan, il y aura une douzaine de paneaux. Le tout sera une symfonie en bleu et jaune donc. J'y travaille tous ces matins à partir du lever du soleil, car les fleurs se fanent vite et il s'agit de faire l'ensemble d'un trait.
Tu as bien fait de dire à Tasset qu'il faut qu'il nous donne quelques tubes de couleur pour les 15 francs de port de deux envois non affranchis. Quand j'aurai fini ces tournesols, je manquerai de jaune et de bleu peut-être, alors je ferai une petite commande à cet effet. La toile ordinaire à Tasset qui était à 50 centimes plus chère que celle de Bourgeois, me plaît beaucoup et est très bien préparée.
J'en suis bien content, que G. se porte bien.
Je commence à aimer le midi de plus en plus.
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J'ai encore une étude en train de Chardons poussiéreux avec un innombrable essaim de papillons blancs et jaunes.
J'ai encore manqué des modèles, que j'espérais avoir de ces jours-ci. Koning a écrit qu'il va demeurer à la Haye, il a l'intention de t'envoyer des études.
J'ai un tas d'idées pour de nouvelles toiles. J'ai revu aujourd'hui ce même bateau à charbon avec des ouvriers qui le déchargent, dont je t'ai déjà parlé, au même endroit des bateaux de sable dont je t'ai envoyé un dessin. Ce serait un fameux motif. Seulement je commence de plus en plus à chercher une technique simple, qui peut-être n'est pas impressioniste. Je voudrais peindre de façon, qu'à la rigueur tout le monde qui a des yeux, puisse y voir clair. J'écris à la hâte, mais voulais ci-inclus envoyer un mot à la soeur. Poignée de main, il faut que je retourne à la besogne,
t.à.t. Vincent.
Gauguin a dit que Bernard avait fait un album de croquis de moi, et qu'il le lui avait montré.
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Mon cher Theo,
Voudrais-tu demander à Tasset son opinion sur la question suivante. A moi il me semble que plus une couleur est broyée fine, plus aussi elle est saturée d'huile. Or nous n'aimons pas énormément l'huile, cela va sans dire.
Si on peignait comme Monsieur Gérôme et les autres trompe-l'oeil photographiques, nous demanderions sans doute des couleurs broyées très fines. Au contraire nous ne détestons pas que la toile ait un aspect fruste. Si donc au lieu de faire broyer sur la pierre pendant dieu sait combien d'heures la couleur, on la broyait juste le temps qu'il faut pour la rendre maniable, sans tant s'occuper de la finesse du grain, on aurait des couleurs plus fraîches, peut-être noircissant moins. S'il veut en faire un essai avec les 3 chrômes, le véronèse, le vermillon, la mine orangé, le cobalt, l'outremer, je suis presque sûr qu'à bien moins de frais j'aurais des couleurs et plus fraîches et plus durables. Alors à quel prix? Je suis sûr que cela doit pouvoir se faire. Probablement pour les garances, l'éméraude, qui sont transparentes, aussi.
J'ajoute ici une commande, qui est pressée.
Maintenant j'en suis au quatrième tableau de tournesols.
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Ce quatrième est un bouquet de 14 fleurs et est sur fond jaune, comme une nature morte de coings et de citrons, que j'ai fait dans le temps.
Seulement comme c'est beaucoup plus grand, cela produit un effet assez singulier, et je crois que cette fois-ci c'est peint avec plus de simplicité que les coings et citrons.
Est-ce que tu te rappelles que nous avons un jour vu à l'hôtel Drouot un Manet bien extraordinaire, quelques grosses pivoines roses et leurs feuilles vertes sur un fond clair? Aussi dans l'air et aussi fleur que n'importe quoi, et pourtant peint en pleine pâte solide et pas comme Jeannin.
Voilà ce que j'appellerais simplicité de technique. Et je dois te dire que de ces jours-ci je m'efforce à trouver un travail de la brosse sans pointillé ou autre chose, rien que la touche variée. Mais un jour tu verras.
Quel dommage que la peinture coûte si chère! Cette semaine j'avais de quoi me gêner moins que les autres semaines, je me suis donc laisser aller, j'aurai dépensé le billet de cent dans une seule semaine, mais au bout de cette semaine j'aurai mes quatre tableaux, et même si j'ajoute le prix de toute la couleur que j'ai usée, la semaine n'aura pas râtée. Je me suis levé fort de bonne heure tous les jours, j'ai bien dîné et bien soupé, j'ai pu travailler assidûment sans me sentir faiblir. Mais voilà nous vivons dans des jours où ce que l'on fait n'a pas cours, non seulement on ne vend pas, mais comme tu le vois avec Gauguin, on voudrait emprunter sur des tableaux faits et on ne trouve rien, même lorsque ces sommes sont insignifiantes et les travaux importants. Et voilà comment nous sommes livrés à tous les hasards. Et de notre vie, je crains que cela ne changera guère. Pourvu que nous préparions des vies plus riches à des peintres qui marcheront sur nos traces, ce serait déjà quelque chose.
La vie est pourtant courte et surtout le nombre d'années où l'on se sent fort assez pour tout braver.
Enfin il est à redouter, qu'aussitôt que la nouvelle peinture sera appréciée, les peintres se ramolliront.
Dans tous les cas voilà ce qu'il y a de positif, ce ne sont pas nous autres d'à présent qui sommes le décadence. Gauguin et Bernard parlent maintenant de faire ‘de la peinture d'enfant’. J'aime mieux cela, que la peinture des décadents. Comment se fait-il, que les gens voient dans l'impressionisme quelque chose de déca- | | | | dent? C'est pourtant bien le contraire. J'inclus un mot pour Tasset. La différence de prix devrait être très considérable, et il va sans dire, que j'espère me servir de moins en moins de couleurs broyées fines. Je te serre bien la main. (Une des décorations de soleils sur fond bleu de roi est ‘auréolée’, c.à.d. chaque objet est entourée d'un trait coloré de la complémentaire du fond, sur lequel il se détache.) A bientôt,
t.à.t. Vincent.
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528
Mon cher Theo,
Bien merci de ta lettre et du billet de 50 fr. qu'elle contenait. Certainement il n'est pas impossible, que plus tard la soeur vienne rester avec nous. C'est bon signe pour son goût qu'elle aime la sculpture, cela m'a bien fait plaisir. La peinture comme elle est maintenant, promet de devenir plus subtile - plus musique et moins sculpture - enfin elle promet la couleur. Pourvu qu'elle tienne cette promesse. Les tournesols avancent, il y a un nouveau bouquet de 14 fleurs sur fond jaune vert, c'est donc exactement le même effet - mais en plus grand format, toile de 30 - qu'une nature morte de coigns et de citrons, que tu as déjà, mais dans les tournesols la peinture est bien plus simple.
Te rappelles-tu qu'un jour nous avons vu à l'hôtel Drouot un bouquet de pivoines de Manet? Les fleurs roses, les feuilles très vertes, peints en pleine pâte et non pas par glacis comme ceux de Jeannin, se détâchant sur un simple fond blanc je crois.
Voilà ce qui était bien sain.
Pour le pointillé, pour auréoler ou autres chose, je trouve cela une véritable découverte; mais c'est déjà à prévoir que cette technique, pas plus qu'une autre, deviendra un dogme universel. Raison de plus pourquoi la grande Jatte de Seurat, les paysages à gros pointillés de Signac, le bateau d'Anquetin, par le temps deviendront encore plus personnelles, encore plus originaux.
Pour ce qui est de mes vêtements, certes ils commençaient à avoir souffert, mais justement la semaine dernière j'ai acheté un veston de velours noir d'assez bon qualité de 20 francs, et un chapeau neuf, donc cela n'est point pressé.
Mais j'ai consulté ce facteur que j'ai peint, qui a bien souvent monté et démonté son petit ménage en changeant de place, pour le prix approximatif des meubles indispensables et lui dit qu'on ne
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Toutefois cela ne dérange guère le calcul, qu'en épargnant l'argent du logement, on se trouve au bout d'une année posséder des meubles sans avoir dépensé davantage dans l'année. Et aussitôt que je pourrai, je n'hésiterai pas à faire ainsi.
Si nous négligerions de nous établir ainsi, Gauguin et moi, nous pourrions traîner d'année en année dans des petits logements où on ne peut pas manquer de s'abrutir. Cela je le suis déjà pas mal, parceque cela date de bien bien loin. Et actuellement cela a cessé même d'être une souffrance et peut-être dans le commencement je ne me sentirai pas chez moi, chez moi. N'importe. Toutefois n'oublions pas Bouvard et Pecuchet, n'oublions pas à Veau l'eau, car toute cela est bien, bien profondément vrai.
Au Bonheur des Dames et Bel-Ami, cela est cependant pas moins vrai. C'est des façons de voir les choses - maintenant avec la première on risque moins de faire comme Don Quichotte, c'est possible, et avec la dernière conception on y va en plein.
Maintenant j'ai cette semaine encore une fois le vieux paysan.
Ah, - Mac Knight a enfin décampé - je ne le regrette point. Son copain, le Belge, n'en paraîssait pas fort attristé pas non plus, lorsqu'il est venu hier me le raconter et que nous avons passé la soirée ensemble. Il est très raisonnable dans ses idées, et sait au moins ce qu'il veut. Il fait maintenant de l'impressionisme timide, mais très en règle, très juste. Et je lui ai dit que c'était la meilleure chose qu'il pouvait faire, quoiqu'il y perdrait 2 ans peut-être retardant son originalité, mais enfin, lui ai-je dit, il est aussi nécessaire de passer regulièrement par l'impressionisme maintenant, que cela l'était autrefois de passer par un atelier parisien. Cela il l'admettait absolument en plein, justement puisqu'ainsi on ne choque personne, et ne peut pas plus tard être accusé de ne pas être à la hauteur de la question. Il y songe sérieusement à aller peindre les charbonniers du Borinage, et s'il est encore ici lorsque Gauguin viendra, pas impossible alors qu'on lui demandera de faire pour nous dans le nord, ce que nous ferions pour lui dans le midi, faire tout notre possible pour le faire vivre à meilleur marché que seul. A bientôt,
t.à.t. Vincent.
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529
Mon cher Theo,
Le 1er Septembre j'aurai mon loyer à payer, et si tu pouvais m'envoyer la semaine le même jour où toi-même tu toucheras ton mois, d'abord je payerais le loyer le jour même, ensuite la dépense porterait pour moi sur les deux semaines. Enfin s'il y avait moyen que tu m'enverrais l'argent le dimanche par ta lettre ou par mandat télégraphique, il ne me serait pas indifférent de gagner ainsi un jour.
J'ai deux modèles cette semaine: une Arlésienne et le vieux paysan, que cette fois-ci je fais contre un fond orangé vif, qui quoiqu'il n'ait pas la prétention de représenter le trompe-l'oeil d'un couchant rouge, en est peut-être tout de même une suggestion.
Malheureusement je crains que la petite Arlésienne me posera un lapin pour le reste du tableau. Candidement elle avait demandé l'argent, que je lui avais promis, pour toutes les poses d'avance, la dernière fois qu'elle était venue, et comme je ne faisais à cela aucune difficulté, elle a filé sans que je l'aie revue.
Enfin un jour ou un autre elle me doit de revenir, et ce serait un peu fort si elle manquait tout à fait.
Egalement j'ai un bouquet en train, et aussi une nature morte d'une paire de vieux souliers.
J'ai un tas d'idées pour mon travail et en continuant la figure très assidûment, je trouverai possiblement du neuf.
Mais que veux-tu, parfois je me sens trop faible contre les circonstances données, et il faudrait être et plus sage et plus riche et plus jeune pour vaincre.
Heureusement pour moi, je ne tiens plus aucunement à une victoire, et dans la peinture je ne cherche que le moyen de me tirer de la vie.
J'ai toujours aucune réponse de Russell, il ne doit pas avoir le sou actuellement.
J'espère bien que la soeur aura maintenant encore vu le Luxembourg. Nous avons eu deux ou trois jours superbes ici, très chaudes, sans vent. Le raisin commence à mûrir, mais on entend dire qu'il sera pas bon.
Je dois encore travailler aujourd'hui; à cause des modèles je redoute un peu ces derniers jours de la semaine.
Je suis en pourparler encore avec d'autres personnes pour la pose, il y a quelque chose qui me presse de faire des études de figure toujours le plus possible.
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Les circonstances dans la suite pourraient bien encore s'aggraver, et enfin, quoiqu'il en soit, une fois que je tiens la figure, le travail me semblera plus grave.
Poignée de main à toi et à la soeur,
t.à.t. Vincent.
Les contrariétés avec les modèles continuent tout de même avec la ténacité du mistral d'ici. Cela ne m'égaie pas.
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530
Mon cher Theo,
(1 September).
Un mot à la hâte pour te remercier énormément du prompt envoi de ta lettre. Justement mon bonhomme était déjà venu ce matin à la première heure pour son loyer, il a naturellement fallu me prononcer aujourd'hui, si oui ou non je garderais la maison (car je l'ai louée jusqu'à la St. Michel et il faut d'avance renouveler ou se dédire). J'ai dit à mon bonhomme, que je reprenais pour 3 mois seulement ou au mois encore plutôt encore. Ainsi supposant que l'ami Gauguin arrivait, nous n'aurions pas dans le cas que cela ne lui plaîrait pas, un bien long bail devant nous. Bien trop souvent je me décourage à fond, en songeant à ce que dira Gauguin du pays à la longue. L'isolement est bien sérieux ici, et toujours en payant il faut se tailler des dégrés dans la glace, pour aller de la journée de travail au même lendemain. La difficulté pour les modèles existe, seulement la patience et surtout d'avoir continuellement quelques sous, naturellement y peut quelque chose. Mais cette difficulté est réelle.
Je sens que même encore à l'heure qu'il est, je pourrais être un tout autre peintre, si j'étais capable de forcer la question des modèles, mais je sens aussi la possibilité de m'abrutir et de voir passer l'heure de la puissance de production artistique, comme dans le cours de la vie on perd ses couilles.
Cela c'est la fatalité, et naturellement ici comme là c'est l'aplomb et le battre le fer pendant qu'il est chaud, qui est d'urgence.
Aussi je me morfonds très souvent. Mais Gauguin et tant d'autres se trouvent exactement dans la même position, et nous devons surtout chercher le remède en dedans de nous, dans la bonne volonté et la patience. En nous contentant de n'être que des médiocretés. Peutêtre ainsi faisant, préparons nous une nouvelle voie.
Je suis bien curieux de recevoir ta prochaine lettre, rendant compte plus amplement de ta visite chez Bing. Cela ne m'étonne pas, que
| | | | tu dises qu'après le départ de la soeur tu sentiras un vide. Il faut surtout chercher à le combler. Et qu'est-ce que s'y opposerait que Gauguin viendrait rester avec toi? Il pourrait ainsi se satisfaire au sujet de Paris, tout en travaillant.
Seulement dans ce cas, ce ne serait que comme de juste, qu'également il le rembourse en tableaux, ce que tu ferais pour lui. Moi cela m'est une douleur continuelle, de faire relativement si peu avec l'argent que je dépense.
Ma vie est agitée et inquiète, mais enfin en changeant, en bougeant de place beaucoup, peut-être ne ferais-je qu'empirer les choses.
Cela me fait énormément du tort que je ne parle pas le patois provençal.
Je pense toujours très sérieusement à me servir de couleurs plus grossières qui n'en seraient pas moins solides pour être moins broyées.
Maintenant je m'arrête souvent devant un projet de tableau, à cause de la couleur que cela nous coûte. Or cela est tout de même un peu dommage, pour cette bonne raison que nous avons peut-être la puissance de travailler aujourd'hui, seulement ignorons si elle se maintiendra demain.
Tout de même plutôt que de perdre des forces physiques, j'en reprends et surtout l'estomac est plus fort. Je t'envoie aujourd'hui 3 volumes de Balzac, cela est bien un peu vieux, etc. mais du Daumier et du de Lemud n'est pas plus laid pour appartenir à une époque que n'existe plus. Je lis dans ce moment enfin l'Immortel de Daudet, que je trouve très beau, mais bien peu consolant.
Je crois que je serai obligé de lire un livre sur la chasse à l'éléphant ou un livre absolument menteur d'aventures catégoriquement impossibles de par exemple Gustave Aimard, pour faire passer le navrement que l'Immortel va me laisser. Justement parce que c'est si beau et si vrai, en tant que faisant sentir le néant du monde civilisé. Je dois dire que je préfère comme force vraie son Tartarin pourtant. Bien des choses à la soeur et encore merci de ta lettre.
t.à.t. Vincent.
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531
Mon cher Theo,
Hier j'ai encore passé la journée avec ce Belge, qui a aussi une soeur dans les vingtistes. Il ne faisait pas beau temps, mais c'était
| | | | une bien bonne journée pour la causerie; nous nous sommes promenés et avons tout de même encore vu de bien belles choses aux courses de taureaux et hors la ville. Nous avons plus sérieusement causé du plan, que si moi je garde un logement dans le midi, lui devrait bien fonder une espèce de station dans les charbonnages. Qu 'alors Gauguin et moi et lui pourrions dans des cas où l'importance d'un tableau motiverait le voyage, pourrions changer de place - tantôt étant dans le nord, mais en pays connu où l'on a un ami, tantôt dans le midi.
Tu le verras sous peu, ce jeune homme à mine Dantesque, car il va venir à Paris, et en le logeant - si la place est libre - tu feras bien pour lui; il est bien distingué d'extérieur, et il le deviendra, je crois, dans ses tableaux.
Il aime Delacroix, et nous avons bien causé de Delacroix hier, justement il connaissait l'esquisse violente de la barque du Christ. Eh bien, grâce à lui, j'ai enfin une première esquisse de ce tableau, que depuis longtemps je rêve - le poète. Il me l'a posé. Sa tête fine au regard vert se détache dans mon portrait sur un ciel étoilé outremer profond, le vêtement est un petit veston jaune, un col de toile écrue, une cravate bigarrée. Il m'a donné deux séances dans une seule journée.
Hier j'ai reçu une lettre de la soeur, qui a vu bien des choses. Ah si elle pouvait marier un artiste, ce ne serait pas mauvais.
Enfin, il faut continuer à l'engager à démêler sa personnalité plutôt que ses capacités artistiques.
J'ai fini l'Immortel de Daudet - j'aime assez le mot du sculpteur Védrine, qui dit, qu'arriver à la gloire, c'est quelque chose comme en fumant de fourrer dans sa bouche le cigare par le bout allumé. Maintenant décidément j'aime moins, bien moins l'Immortel que Tartarin.
Tu sais, il me semble que l'Immortel n'est pas aussi beau comme couleur que Tartarin, car cela me fait penser avec ces tas d'observations subtiles et justes aux désolants tableaux de Jean Bérand, si secs, si froids. Or Tartarin est si réellement grand, d'une grandeur de chef-d'oeuvre ainsi que l'est Candide.
Je voudrais beaucoup te prier d'exposer à l'air autant que possible mes études d'ici, qui ne sont pas encore sèches au fond. Si elles restaient enfermées ou à l'obscurité, les couleurs y perdraient. Ainsi le portrait de jeune fille, la moisson (paysage étendu avec la ruine au fond et la chaîne des Alpines), la petite marine, le jardin
| | | | à l'arbre pleureur et aux buissons de conifères, si tu pouvais les mettre sur des châssis, ce serait bon. A ceux-là, j'y tiens un peu. Tu vois bien par le dessin de la petite marine, que celle-là est la plus fouillée.
Je fais faire 2 cadres en chêne pour ma nouvelle tête de paysan et pour mon étude de Poète. Ah mon cher frère, quelque fois je sais tellement bien ce que je veux. Je peux bien dans la vie et dans la peinture aussi me passer de bon Dieu, mais je ne puis pas, moi souffrant, me passer de quelque chose plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer.
Et si frustré dans cette puissance physiquement, on cherche à créer des pensées au lieu d'enfants, on est par là bien dans l'humanité pourtant.
Et dans un tableau je voudrais dire quelque chose de consolant comme une musique. Je voudrais peindre des hommes ou des femmes avec ce je ne sais quoi d'éternel, dont autrefois le nimbe était le symbole, et que nous cherchons par le rayonnement même, par la vibration de nos colorations.
Le portrait ainsi conçu ne devient pas de l'Ary Scheffer, parce qu'il y a un ciel bleu derrière comme dans le Saint Augustin. Car coloriste Ary Scheffer l'est si peu.
Mais ce serait plutôt d'accord avec ce que cherchait et trouvait Eug. Delacroix dans son Tasse en prison et tant d'autres tableaux, représentant un homme vrai. Ah, le portrait, le portrait avec la pensée, l'âme du modèle, cela me paraît tellement devoir venir.
Le Belge a dit qu'ils ont à la maison un de Groux, l'esquisse de la Bénédicité du musée de Bruxelles.
Le portrait du Belge a quelque chose comme le portrait de Reid que tu as, comme exécution.
Nous avons beaucoup causé hier, le Belge et moi, des avantages et désavantages d'ici. Nous sommes bien d'accord sur les deux. Et sur l'immense intérêt que cela présenterait pour nous, de pouvoir changer tantôt le nord, tantôt le midi.
Lui va encore rester avec Mac. Knight pour raisons de vivre à meilleur marché,
Cela a, je crois, pour lui pourtant un désavantage, car vivre avec un fainéant rend fainéant.
Je crois que tu te plairas à le rencontrer, il est encore jeune.
Je crois qu'il te demandera conseil pour acheter des crépons japonais et des lithographies de Daumier. Pour ces dernières, les
| | | | Daumier, il serait bon d'en prendre encore, parce que plus tard nous ne pourrons plus les trouver.
Le Belge disait qu'il payait avec Mc. Knight 80 francs de pension. Quelle différence donc en vivant ensemble, moi j'ai à payer 45 par mois, rien que pour mon logement. Et alors je reviens toujours au même calcul, qu'avec Gauguin je ne dépenserai pas plus qu'à moi seul, et cela sans en souffrir.
Maintenant il est à considérer, qu'eux ils étaient fort mal logés, non pour leur lits, mais pour la possibilité de travailler chez eux. Je suis ainsi toujours entres deux courants d'idées, les premières: les difficultés matérielles, se tourner et se retourner pour se créer une existence, et puis: l'étude de la couleur. J'ai toujours l'espoir de trouver quelque chose là-dedans. Exprimer l'amour de deux amoureux par un mariage de deux complémentaires, leur mélange et leurs oppositions, les vibrations mystérieuses des tons rapprochés. Exprimer la pensée d'un front par le rayonnement d'un ton clair sur un fond sombre.
Exprimer l'espérance par quelqu'étoile. L'ardeur d'un être par un rayonnement de soleil couchant. Ce n'est certes pas là du trompe-l'oeil réaliste, mais n'est-ce pas une chose réellement existante? A bientôt, je te dirai encore quand pourrait passer le Belge, car je le reverrai demain.
Poignée de main,
t.à.t. Vincent.
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532
Mon cher Theo,
Je t'écris en attendant Bock le Belge, qui va partir ce matin de bonne heure, il a déjà 33 ans, dont 10 ans de Paris et de voyage, sa soeur est plus âgée que lui encore. Quoique jusqu'ici il n'ait pas encore été grand'chose comme peintre, si par son retour au pays il peut secouer enfin son fainéantisme, produit par l'énervement Parisien et la fréquentation des fainéants, alors il se trouve à l'entrée tout juste d'une carrière de vrai peintre.
Il est bien de son pays, car dans son parler et dans ses manières, moi je reconnais fort bien l'accent de son pays, la timidité de ces charbonniers, auxquels je pense encore si souvent. Tu verras probablement ses deux tableaux qu'il apporte, le dessin en est faible mais la couleur commence déjà à être vivante. Sa soeur va peut-être faire un tour en Hollande et vaguement j'y ai pensé que je voudrais bien que notre soeur à nous et elle se rencontrent.
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J'ai toujours espérance que W. trouvera par notre intermédiaire à se marier avec un artiste. Or pour arriver à cela il faudrait qu'elle soit un peu dans le mouvement. Si la soeur à Bock va effectivement en Hollande, il n'y aurait qu'à dire à Bock que si elle veut faire des études à Breda elle peut loger chez la mère et la soeur.
Ils y seront à la maison pour les quelques frais bien peu importants, ils logent assez de gens inutiles, mais enfin ce serait une occasion de faire connaissance. Mais n'insistons pas trop.
Seulement c'est chez les Bock une maison de peintre, les deux enfants étant dans le métier, avec cela ils ne sont pas sans le sou. Maintenant il y a juste une semaine que je t'ai envoyé une commande de couleurs et une lettre pour Tasset pour lui demander s'il pourrait fournir de la couleur broyée à gros grain à meilleur marché. Actuellement je me trouve presque à bout de toute ma provision de couleur, en tout il me reste une douzaine et demie de tubes divers.
Il est donc nécessaire que je remplace la commande en question par une autre, que tu trouveras ci-jointe.
Si Tasset ne pourrait pas faire de la couleur à meilleur marché, il faudrait envoyer les tubes doubles d'habitude, mais il m'en faudrait dans ce format de tubes 2 fois davantage.
Tant que je ne les aurai pas il me faudra dessiner, car je suis épuisé en tant que quant à la couleur.
Ni Gauguin ni Bernard ne m'ont écrit de nouveau. Je crois que Gauguin s'en fout complètement voyant que cela ne se fait pas tout de suite, et moi de mon côté voyant que 6 mois durant Gauguin se débrouille tout de même, cesse de croire à l'urgence de venir à son aide.
Or soyons prudents là-dedans, si cela ne lui va pas ici il pourrait me faire des reproches, ‘pourquoi m'as-tu fait venir dans ce sale pays?’ Et je ne veux pas de ça.
Naturellement nous pouvons rester amis avec Gauguin tout de même, mais je ne vois que trop que son attention est ailleurs.
Je me dis, agissons comme s'il n'était pas là, alors s'il vient tant mieux, s'il ne vient pas tant pis.
Que je voudrais m'établir de façon à avoir un chez moi! Je ne cesse de me dire que si dans le commencement nous eussions dépensé pour nous meubler même 500 francs nous aurions déjà regagné le tout et j'aurais les meubles et je serais délivré déjà
| | | | des logeurs. Je n'insiste pas, mais ce n'est pas sage ce que nous faisons actuellement.
Il y aura toujours des artistes de passage ici, désireux d'échapper aux rigueurs du nord. Et je sens moi que je serai toujours de ce nombre. Vrai que mieux vaudrait probablement d'aller un peu plus bas ou l'on serait plus abrité. Vrai que cela ne sera pas absolument commode à trouver, mais raison de plus en s'établissant ici les frais de déménagement ne sauraient être énormes d'ici par exemple à Bordighera ou ailleurs à la hauteur de Nice. Une fois installés nous y resterions toute notre vie. Attendre qu'on soit bien riche, c'est un triste système, et voilà ce que je n'aime pas dans les de Goncourt quoique ce soit la vérité, ils finissent par acheter leur chez eux et leur tranquillité cent mille francs. Or nous l'aurions à moins de mille en tant que d'avoir un atelier dans le midi ou nous pourrions loger quelqu'un.
Mais s'il faut faire fortune avant ... on sera complètement névrosé au moment d'entrer dans ce repos, et cela est pire que l'état actuel ou nous pouvons encore supporter tous les bruits. Mais soyons sages pour savoir que nous nous abrutissons tout de même.
Il vaut mieux loger les autres que de ne pas être logé soi-même, ici surtout en logeant chez le logeur qui même en payant ne procure pas un logement ou l'on est chez soi.
Pour Gauguin il se laisse peut-être aller à veau l'eau, sans s'occuper de l'avenir.
Et peut-être il dit que je serai toujours là et qu'il a notre parole. Mais il est encore temps de la retirer et vraiment je m'en sens bien tenté, car faute de lui, naturellement je m'occuperais d'une autre combinaison. Tandis qu'à présent on est tenu. Si Gauguin trouve de quoi vivre tout de même, at-on le droit de le déranger? J'évite d'écrire à Gauguin de peur de dire trop carrément: voilà bien des mois que nous trouvons de quoi vivre chez les logeurs, mais que nous ne prétendons ne pas pouvoir nous réjoindre, tout en nous épuisant même pour l'avenir.
Si vous eussiez voulu, pourqoui ne m'avez-vous pas dit de venir dans le Nord, je l'aurais déjà fait.
Cela aurait coûté un simple billet de cent francs, alors qu'aujourd'hui durant ces mois que cela traîne, j'ai déjà payé ce même billet à mon logeur et vous chez le vôtre avez dû faire la même chose, ou vous avez fait 100 francs de dettes. Ce qui fait déjà au moins
| | | | 100 francs de pure perte pour absolument rien. Voilà ce que j'ai sur le coeur et qui me fait dire, que tant lui que moi agissons actuellement comme des fous. Est-ce vrai ou non? Certes la vérité est même encore plus grave. Si lui n'est pas dans la nécessité de changer sa vie, il est ou bien plus riche que moi, ou bien il a considérablement davantage de chance. Se ruiner coûte plus cher que réussir, et certes c'est de notre faute si nous n'avons pas davantage de paix.
Poignée de main et à bientôt, car j'espère bien que tu trouveras encore le temps de me reparler du séjour chez toi de notre soeur. Bock sera chez toi probablement dans une semaine ou dix jours. En comptant les tournesols j'ai actuellement encore ici une quinzaine de nouvelles études.
t à.t. Vincent.
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533
Mon cher Theo,
(8 September.)
Merci mille fois de ta bonne lettre et des 300 francs qu'elle contenait; après quelques semaines de soucis, je viens d'en avoir une de bien meilleure. Et ainsi que les soucis ne viennent pas seules, de même les joies pas non plus. Car justement toujours courbé sous cette difficulté d'argent chez les logeurs, j'en avais pris mon parti d'une façon gaie. J'avais engueulé le dit logeur, qui après tout n'est pas un mauvais homme, et je lui avais dit que pour me venger de lui avoir tant payé d'argent inutile, je peindrais toute sa sale baraque d'une façon à me rembourser. Enfin à la grande joie du logeur, du facteur de poste que j'ai déjà peint, des visiteurs rôdeurs de nuit et de moi-même, 3 nuits durant j'ai veillé à peindre, en me couchant pendant la journée. Souvent il me semble que la nuit est bien plus vivante et richement colorée que le jour. Maintenant pour ce qui est de rattraper l'argent payé au logeur par ma peinture, je n'insiste pas, car le tableau est un des plus laids que j'ai faits. Il est équivalent, quoique différent, aux mangeurs de pommes de terre.
J'ai cherché à exprimer avec le rouge et le vert les terribles passions humaines.
La salle est rouge sang et jaune sourd, un billard vert au milieu, 4 lampes jaune citron à rayonnement orangé et vert. C'est partout un combat et une antithèse des verts et des rouges les plus différents, dans les personnages de voyous dormeurs petits, dans la salle vide et triste, du violet et du bleu. Le rouge sang et le vert
| | | | jaune du billard par exemple contrastent avec le petit vert tendre Louis XV du comptoir, où il y a un bouquet rose.
Les vêtements blancs du patron, veillant dans un coin dans cette fournaise, deviennent jaune citron, vert pâle et lumineux.
J'en fais un dessin avec tons à l'aquarelle, pour te l'envoyer demain, pour t'en donner une idée.
J'ai écrit cette semaine à Gauguin et à Bernard, mais je n'ai pas parlé d'autre chose que des tableaux, justement pour ne pas se quereller alors qu'il n'y a probablement pas de quoi!
Mais que Gauguin vienne ou non, si je prends des meubles, dès lors on possède dans un bon endroit ou dans un mauvais, cela c'est une autre question, un pied-à-terre, un chez soi, qui ôte de l'esprit cette mélancolie de se trouver dans la rue.
Ce qui n'est rien lorsqu'on est aventurier à 20 ans, mais ce qui est mauvais lorsqu'on en a 35 bien sonnés.
Aujourd'hui dans l'Intransigeant je vois le suicide de M. Bing Levy. Pas possible que ce soit le Levy, gérant de Bing, n'est-ce pas? Je pense que cela doit en être un autre.
Cela m'a fait grand plaisir que Pissarro trouvait quelque chose dans la Jeune fille. Est-ce que Pissarro a dit quelque chose du Semeur? Plus tard, lorsque j'aurai poussé plus loin ces recherches-là, le Semeur sera toujours le premier essai dans ce genre.
Le Café de nuit continue le Semeur, ainsi que la tête du vieux paysan et du poète, si j'arrive à faire ce dernier tableau.
C'est une couleur alors pas localement vraie au point de vue réaliste du trompe-l'oeil, mais une coleur suggestive d'une émotion quelconque d'ardeur de tempérament.
Lorsque Paul Mantz voyait à l'exposition, que nous avons vue aux Champs Elysées, l'esquisse violente et exaltée de Delacroix: la Barque du Christ, il s'en retourne en s'écriant dans son article: ‘je ne savais pas qu'on pouvait être aussi terrible avec du bleu et du vert.’
Hokousaï te fait jeter le même cri, mais lui par ses lignes, son dessin, lorsque dans ta lettre tu dis: ces vagues sont des griffes, le vaisseau est pris là-dedans, on le sent.
Eh bien si on faisait la couleur tout juste ou le dessin tout juste, on ne donnerait pas ces émotions-là.
Enfin bientôt demain ou après demain, je t'écrirai de nouveau à ce sujet et repondrai à la lettre en t'envoyant croquis du café de nuit. L'envoi de Tasset est arrivé, je t'écrirai demain au sujet
| | | | de cette couleur à gros grain. Milliet viendra te voir et te dire bonjour de ces jours-ci, il m'écrit qu'il va revenir. Merci encore une fois de l'argent envoyé. Si j'allais d'abord chercher un autre endroit, n'est-ce pas probable qu'alors il y aurait des dépenses nouvelles à cela, au moins équivalent aux frais d'un déménagement? Et encore trouverais-je mieux tout de suite? Je suis fort bien aise de pouvoir me meubler et cela ne peut que m'avancer. Bien merci donc et bonne poignée de main, à demain
t.à.t. Vincent.
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534
Mon cher Theo,
Justement je viens de mettre à la poste le croquis du nouveau tableau, le café de nuit, ainsi qu'un autre que j'ai fait dans le temps. Je finirai peut-être par fabriquer quelques crépons.
Maintenant hier j'ai travaillé à meubler la maison; ainsi que me l'avaient dit le facteur et sa femme, les deux lits, pour avoir du solide, reviendront à 150 fr. chaque. J'ai trouvé vrai tout ce qu'ils m'avaient dit pour les prix. Il fallait conséquemment louvoyer et j'ai fait ainsi: j'ai acheté un lit en noyer et un autre en bois blanc, qui sera le mien et que je peindrai plus tard.
Ensuite j'ai garni un des lits et j'ai pris deux paillassons.
Si Gauguin ou un autre viendrait, voilà son lit sera fait dans une minute. Dès le commencement j'ai voulu arranger la maison non pas pour moi seul, mais de façon à pouvoir loger quelqu'un. Naturellement cela m'a mangé la plus grande partie de l'argent. Avec le restant j'ai acheté 12 chaises, un miroir et des petites choses indispensables. Ce qui fait en somme que je pourrai semaine prochaine déjà aller y rester.
Il y aura pour loger quelqu'un la plus jolie pièce d'en haut, que je chercherai à rendre aussi bien que possible comme un boudoir de femme réellement artistique.
Puis il y aura ma chambre à coucher à moi, que je voudrais excessivement simple, mais des meubles carrés et larges; le lit, les chaises, la table, tout en bois blanc.
En bas l'atelier et une autre pièce atelier également, mais en même temps cuisine.
Tu verras un jour ou un autre un tableau de la petite maison même en plein soleil, ou bien avec la fenêtre éclairée et le ciel étoilé. Tu pourras désormais te croire posséder ici à Arles ta maison de
| | | | campagne. Car je suis moi enthousiaste de l'idée de l'arranger d'une façon, que tu en sois content, et que cela soit un atelier dans un style absolument voulu, ainsi mettons que dans un an tu vennes passer une vacance ici et à Marseille, cela sera prêt alors, et la maison sera, à ce que je me propose, de peintures toute pleine du haut en bas.
La chambre où alors tu logeras, ou qui sera à Gauguin, si G. vienne, aura sur les murs blancs une décoration des grands tournesols jaunes.
Le matin, en ouvrant la fenêtre, on voit la verdure des jardins et le soleil levant et l'entrée de la ville.
Mais tu verras ces grands tableaux des bouquets de 12, de 14 tournesols, fourrés dans ce tout petit boudoir avec un lit joli, avec tout le reste élégant, Ce ne sera pas banal. Et l'atelier, les carreaux rouges du sol, les murs et le plafond blanc, les chaises paysannes, la table en bois blanc, avec j'espère décoration de portraits. Ça aura du caractère à la Daumier, et ce ne sera, j'ose le prédire, pas banal.
Maintenant je te prierai de chercher quelques lithographies de Daumier pour l'atelier, et quelques japonaiseries, mais cela n'est aucunement pressé et seulement lorsque tu en rencontreras des doubles. Et aussi des Delacroix, les lithographies ordinaires des artistes modernes.
Cela ne presse pas le moins du monde, mais j'ai mon idée. Je veux réellement en faire une maison d'artiste, mais non pas précieuse, au contraire rien de précieux, mais tout, depuis la chaise jusqu'au tableau, ayant du caractère.
Aussi pour les lits, j'ai pris des lits du pays, de larges lits à 2 places au lieu des lits de fer. Cela donne un aspect de solidité, de durée, de calme, et si cela prend un peu plus de literie, c'est tant pis, mais il faut que cela ait du caractère.
J'ai fort heureusement une femme de chambre qui est très fidèle, sans cela je n'oserais pas commencer la chose de rester chez moi; elle est assez vieille et a beaucoup de gosses divers, et elle me tient mes carreaux bien rouges et propres.
Je ne saurais t'exprimer combien cela me fait plaisir de trouver ainsi un grand sérieux travail. Car cela sera, j'espère, une véritable décoration que j'y vais entreprendre.
Ainsi comme je te l'ai déjà dit, mon lit à moi je vais le peindre, il y aura 3 sujets. Peut-être une femme nue, je ne suis pas fixé,
| | | | peut-être un berceau avec un enfant, je ne sais, mais je prendrai mon temps.
Je ne sens plus aucune hésitation maintenant pour rester ici, car les idées me viennent en abondance pour le trav
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